‹ Chasses aux grands fauvesChapitre 133 sur 163 · LE ROYAUME DES SINGES · texte numérisé non relu

LE ROYAUME DES SINGES

vent; d'autres, plus courageux et confiants dans la hauteur des arbres, vous regardent paisiblement passer en se grattant; des troupes entières occupées à se promènera terre grimpent aux plus hauts sommets à votre approche, tandis qu'au contraire d'autres qui s'y trouvaient se précipitent dans l'espace, l'airaffolé, et, s'aidant des lianes, se laissent glisser jusqu'au sol pour mieux s'enfuir (i).

Sur une vingtaine de singes que le 303 est allé dénicher au haut des arbres, je n'en ai pas tué deux de la même espèce. Je regrette de n'avoir plus été à même de les conserver en peau, car il devait y en avoir de nouveaux pour la science; mais le temps, toujours couvert et pluvieux, l'humidité, le déplacement continuel, ne me permettaient pas de tenter des préparations de spécimens.

J'ai remarqué que, si nous marchions avec le gros de l'expédition, le bruit de ce grand nombre d'hommes faisait le vide devant nous : on ne vovait rien, et tout semblait mort; étais-je, au contraire, à deux ou trois kilomètres en avant, marchant sans bruit, accompagné seulement de mes porte-fusils, la forêt prenait un tout autre aspect : elle s'animait, c'était la vie partout. Bien des fois j'ai fait cette même remarque dans la brousse africaine.

On ne commence à connaître les grands singes que vers le milieu de la forêt, c'est-à-dire vers le Lomami.

(i) J'ai aperçu à plusieurs reprises dans la forêt des sangliers ou des phacochères, mais je n'en ai pu tirer aucun à cause de l'épaisseur de la végétation.

Dans cette région et surTItimbiri, on a pu répondre à mes questions sur le gorille en me désignant un grand singe, le soko , qui, d'après la description des indigènes, doit être le chimpanzé.

Mon interprète, vu mes capacités assez limitées en langue du Congo (une espèce de bangala mêlé de souahili), a jugé que je saisirais mieux le portrait du soko par la démonstration que par la description, et, après avoir causé et interrogé une dizaine d'indigènes assis à côté de nous, à qui il demandait, en s'interrompant, de nouveaux éclaircissements, voici comment il a répondu à mes questions détaillées sur cet animal. Toute la population du village étant assemblée à nous regarder, il commença :

« Lataille?... celle de ce petit, à peu près. » Et il me montre du doigt un enfant de dix ans. Celui-ci, voyant le geste et s'imaginant sans doute que je me le fais désigner pour le manger rôti à mon dîner, s'esquive aussitôt.

« Le nez?... comme cela. » Il désigne un tout petit enfant qui n'en a pas encore. La mère, effrayée, s'enfuit précipitamment, serrant son nourrisson contre sa poitrine.

« La barbe?... dans ce genre-ci », en faisant voir celle d'un vieillard qui porte un collier de poils comme les vieux marins. Le vieux se contente de sourire d'un air bon enfant.

« Le ventre?... comme cela. » Et il touche presque la panse d'une vieille femme à l'air hydropique qui n'a pas peur et continue à le regarder d'un

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air mauvais, comme pour dire : Eh bien! après?

« La figure?... blanche comme celle du hoiiana (maître). » Et tous les indigènes d'éclater de rire à leur tour, enchantés de cette comparaison qui me concerne. La vieille hydropique trouve cela de son goût, et un gros rire secoue sa bedaine plissée comme un accordéon, tandis qlie des hé! hé! hé! convulsifs s'échappent de sa bouche entr'ouverte et édentée.

Tout le monde est enchanté et se retire là-dessus pour réfléchir à cette dissertation comparative sur le soko, tandis que, pour fournir un trait de ressemblance de plus entre lui et moi, je mange quelques bananes qu'on m'a offertes.

En somme, je n'ai pu recueillir d'indice certain de la présence du gorille qu'à hauteur de l'Oubanghi et de là jusqu'à la côte ; j'ai bien vu une photographie à Nyangoué, mais c'est vraisemblablement celle d'un chimpanzé. Au Congo, comme partout, il est d'ailleurs difficile de se renseigner sur les animaux auprès des indigènes ; les chasseurs ou trappeurs sont seuls capables de vous donner des indications exactes ; les gens qui ne font pas métier de poursuivre les animaux répètent des fables qu'ils ont entendues sur leur compte, en y ajoutant des exagérations et des histoires invraisemblables.

Je n'ai donc pas la prétention de trancher la question de l'habitat du gorille, je me borne à noter ce que j'ai entendu d'admissible, sans avoir été en mesure de le vérifier par moi-même.

Outre les singes, la forêt et les bords du Congo

sont peuplés d'oiseaux variés, d'innombrables perroquets; les hippopotames, les lamentins, les oiseaux aquatiques s'y trouvent en grande quantité. Il y aurait là de précieuses collections à faire pour les musées; le chasseur, d'après les éléments que je lui donne en passant, pourra juger aisément des ressources que lui offre le Congo, ce magnifique pays d'avenir où il n'est pas dit que je ne retournerai pas moi-même un jour afin de faire plus ample connaissance avec les hôtes de ses forêts.

Et maintenant, pour en finir, revenons à mes chasses aux grands animaux en 1896 et 1897.

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