MARCHE D'ÉLÉPHANTS EN BATAILLE
se rapprochant, nous arrêtèrent au milieu de notre marche. Nous restons immobiles, écoutant, plantés là comme autant de points d'interrogation. Qu'est-ce que ce pouvait bien être? Si le bruit s'était éloigné, nous eussions pensé à quelque éléphant en fuite; puisqu'il venait sur nous, nous eûmes l'idée d'un troupeau de buffles, quoiqu'il fût très invraisemblable de les voir en pareil endroit. Bref, nous n'étions pas bien revenus de notre surprise quand je fus témoin d'un spectacle que jamais je n'oublierai.
Les arbres de moyenne taille saluèrent dans des balancements précipités, les lianes et le feuillage s'entr'ouvrirent, et d'abord la tête d'un éléphant apparut sur la lisière de la forêt, puis son corps tout entier; à côté de lui en sortit un autre, et un autre, et un autre encore, jusqu'à ce qu' ils fussent onze de face, débouchant dans la plaine, qui marchèrent droit sur nous.
Presque sur la même ligne, comme lorsqu'ils mangent, ils ne nous sentaient pas (le vent passait entre eux et nous, allant de droite à gauche), et ils s'avançaient tranquillement, occupés à engloutir, les uns des lianes et du feuillage, les autres de l'herbe ou des fruits; un ou deux d'entre eux, ramassant du sable et de la poussière avec leur trompe, se les soufflaient sur le corps en tous sens, laissant derrière eux des nuages rougeâtres ; sur toute la ligne, les grandes oreilles allaient et venaient avec des balancements, et les trompes, d'un mouvement incessant, semblaient mimer les impressions de ces énormes animaux.
Je savais que nous ne courions aucun danger, mais
je n'ignorais pas que nous n'avions pas une minute à perdre si nous voulions tirer parti de cette rencontre. Essayer de se cacher n'était plus possible : il fallait rester immobile.
Tout en cherchant de l'œil les plus beaux porteurs d'ivoire parmi les cinq mâles, qui dépassaientles autres d'une coudée, je prenais mon calibre 8, et Msiambiri préparait mon express, c'est-à-dire qu'il armait les chiens et le tenait, le canon haut, prêt à m'être passé.
Mes hommes me demandaient depuis longtemps de leur laisser tuer un éléphant pour leur compte. Ce jour-là, je leur dis : « Msiambiri restera avec moi; les autres, tuez votre éléphant ; attendez seulement que j'aie tiré et que vous voyiez le vôtre de profil. » En même temps je demande à Msiambiri de quel côté nous filerons après. — « Par là » , me dit-il, en désignant la gauche. Les éléphants n'étaient plus qu'à 1 5 mètres ; plusieurs d'entre eux avaient déjà dû observ^er notre groupe de six hommes; en tout cas, tout ce qui précède s'était passé en quelques secondes. « Ne bougez pas, répétai-je, ne bougez pas! » Car, sans remuer, nous avions des chances de ne pas être remarqués. J'avise un peu sur ma droite un mâle magnifique; je décide de commencer par lui.
Après une forte tentation de tirer à la base de la trompe, c'est-à-dire de face, je me décidai pour l'épaule. Je le visai donc à gauche de la trompe et sous la pointe de l'oreille, tout en surveillant du coin de l'œil un autre mâle qui était à ma gauche et auquel je destinais mon second coup.