ELEPHANT BLESSE
tandis que sa trompe souffle bruyamment, arrachant ce qu'elle trouve à sa portée : des feuilles, des arbustes, des racines, de la terre volent de tous côtés.
Il nous aperçoit bientôt et, tournant à demi la tête, cherche à nous faire face ; ses cris et ses grognements deviennent si terribles qu'on doit les entendre à un kilomètre. Sa poitrine est cachée; j'essaye d'entrer sous bois, pour le voir; mais l'épaisseur de la végétation m'en empêche. Je tire donc en oblique et, ne pouvant atteindre le cœur, je vise à la colonne vertébrale : l'éléphant s'affaisse du derrière, criant plus fort à chacun de mes coups de fusil ; je l'achève enfin avec une balle derrière l'oreille.
Laissant un homme auprès du cadavre, je reprends aussitôt la piste du troupeau. Il a longé la lisière de la forêt, et ses traces, sur la terre molle, se voient on ne peut mieux; on peut les suivre à perte de vue comme une bande de terre labourée. Plus d'un kilomètre se passe sans une goutte de sang : rien n'indique qu'un éléphant ait quitté les autres ; puis nous voyons que l'un d'eux s'est écarté de la colonne et est entré sous bois. En ce point nous trouvons des rougeurs sur le feuillage. Comme le vent est mauvais et que nous sommes sûrs d'être sentis, nous nous retirons, après un instant de réflexion, et faisons un long détour en arrière ; mais ces précautions sont bien inutiles : l'éléphant est mort; il n'est rentré sous bois que pour y rendre le dernier soupir. C'est encore un mâle, mais plus jeune que les deux autres.
Cette fois a été la seule, je crois, pendant mon long
séjour dans les bois, où le hasard ait amené des éléphants à notre rencontre sans que nous les ayons cherchés. Cette marche en bataille de onze colosses émergeant subitement de l'immense forêt est restée ;un des plus beaux coups d'œil dont j'aie jamais joui. C'est un de ces spectacles qu'il est donné à un chasseur de voir une fois dans sa vie, une seule, comme ■une manifestation unique de ce que la nature peut dévoiler à la fois de plus grandiose, de plus imposant et de plus inattendu.
J'ai encore deux chasses à raconter qui, toutes deux, ont eu lieu dans le courant de l'année 1 897 : la première chez Moassi, à l'ouest du lac Nyassa ; la seconde dans rOuroua, partie du Congo belge qui touche au lac Tanganyika. C'est d'abord ma plus grande journée aux éléphants, où j'ai failli perdre Msiambiri; c'est ensuite la mort du plus colossal éléphant que j'aie jamais vu et tué. J'ai abattu bon nombre d'éléphants avant et après ces deux chasses, mais aucun dans des circonstances aussi remarquables.
Le jour où j'ai failli perdre Msiambiri, j'avais couru moi-mêm.e pendant un instant le plus grand danger. Voici comment. Nous étions tombés au milieu d'un troupeau d'éléphants où il n'y avait qu'un beau mâle, une vieille femelle sans défenses, plus grande que lui, probablement sa mère, et deux mâles plus jeunes. Le reste se composait de femelles et de deux ou trois petits de tailles diverses. Après avoir été un instant en vue, en ordre de voyage, c'est-à-dire à la file