‹ Chasses aux grands fauvesChapitre 138 sur 163 · FEMELLE SANS DÉFENSES · texte numérisé non relu

FEMELLE SANS DÉFENSES

indienne, les éléphants s'étaient éparpillés sur une ligne, pour se nourrir. Le gros mâle, qui fermait la marche tout à l'heure, était maintenant presque au centre, ayant à côté de lui la vieille femelle qui ne le quittait pas. Nous nous mîmes à courir parallèlement à eux tandis qu'ils avançaient doucement. A un certain moment, le gros porteur d'ivoire, toujours protégé par sa redoutable mère, était à l'aile droite... Je me plaçai derrière une termitière, à dix mètres de laquelle ils devaient passer : le vent était bon et les éléphants sans méfiance. Voyant qu'il était imposible de tirer sur le mâle, je résolus d'abattre la vieille femelle sans défenses d'abord et de tirer le deuxième coup sur lui. C'était jouer gros jeu, car, ayant dévié un peu vers moi, les éléphants étaient à peine à huit mètres de mon poste lorsqu'ils se trouvèrent à ma hauteur : si j'étais chargé, je n'avais plus le temps de m'esquiver. Je fis préparer mes hommes et leur donnai ordre de faire feu au cas où la dangereuse bête se tournerait pour foncer sur nous ; après quoi, nous verrions . . .

Tandis qu'elle s'avance, continuant à couvrir son grand fils de son immense corps, je l'ajuste soigneusement entre l'œil et l'oreille avec mon express numéro i ; Msiambiri tient prêt le calibre 8, car je veux m'en servir aussitôt après.

Le coup part, et la femelle sans défenses, manquant des quatre membres à la fois, s'abat avec un bruit sourd, comme un paquet, découvrant brusquement son compagnon qui, deux secondes après, reçoit au cœur une balle calibre 8 ; ces deux coups de fusil sont

26ô CHASSES AUX GRANDS FAUX'ES.

répercutés par les échos ; les éléphants, ne se rendant pas compte du point exact d'où ils viennent, se mettent tous à trotter, allant et venant dans toutes les directions, ne sachant à quel parti s'arrêter; mais les femelles prennent la tête avec leurs petits, et toute la troupe s'éloigne bientôt. Quant à moi, je profite du désordre d'abord pour tirer presque à bout portant (à quatre mètres, je crois) mon deuxième calibre 8 sur un éléphant qui passe à portée; puis reprenant mon express et courant le long de la colonne, je rattrape les retardataires et de mes deux coups j'atteins deux animaux; après quoi je m'arrête pour souffler, tandis que tous les éléphants, à l'exception de la femelle morte, rentrent sous un épais couvert situé à peu près à 300 mètres.

Bravement, nous entrons dans le taillis sur leurs traces, que nous suivons pendant près de dix minutes sans indice de blessure et qui nous mènent à un endroit où le fourré s'éclaircit, se réduisant à des massifs traversés de clairières, comme autant d'îlots boisés entourés de terrain dénudé : circonstance fort heureuse pour nous, car, si le bois avait été là aussi épais qu'à son entrée, un de nous n'en serait pas sorti vivant.

La première chose qui frappe nos regards dans une de ces éclaircies est un éléphant tombé : c'est le gros mâle; un coup d'œil nous montre qu'il n'est pas arrivé en cet endroit par le même chemin que nous, mais bien par une piste parallèle qui est arrosée de sang. Il s'est isolé de ses camarades en pénétrant sous la

charges:... 261

futaie. Comme les autres animaux, blessés peuvent en avoir fait autant, nous songeons à revenir sur nos pas pour chercher leurs traces ; mais voulant auparavant nous convaincre que nous ne nous sommes pas trompés, nous poussons 50 mètres plus loin, à un endroit oi^i la piste est très visible au grand jour; s'il n'y a pas de sang, nous reviendrons. Nous n'y sommes pas plus tôt arrivés qu'un cri de rage retentit, coup de trompette strident, semblable au hurlement d'une sirène à vapeur, et du fourré que nous longions, sort, lancée comme une locomotive, une gigantesque masse noire que nous n'avons même pas le temps de regarder en face, tellement elle est près de nous...

D'un bond, chacun de nous cherche le salut

Kambombé et Tchigallo, qui étaient en avant, filent à gauche ; Tambarika et Rodzani s'esquivent en arrière, par le chemin qui nous a amenés; Msiambiri et moi piquons droit devant nous, par la trouée que le

troupeau a laissée

Le sol tremble. Un froissement sinistre contre les feuilles, des branches qui éclatent, les coups de trompette de plus en plus aigus, de plus en plus près de nos oreilles, nous font comprendre à ce moment que l'éléphant est derrière nous... nous sentons qu'il

rattrape sa distance C'en est fait!

. Impossible de décrire la terreur mêlée de rage qui me pousse à ce moment-là 1 Pendant cette course folle, toute ma pensée se résume en ceci : Plus de fusil! Beaucoup d'éléphants tués impunément, voici l'heure du châtiment! Tantva la cruche à l'eau

Une rapide vision du pays natal et c'est tout Et

maintenant, serrant les poings, je cours, je cours, je

vole, dans cette lutte suprême pour la vie Quelques

secondes se passent... elles paraissent des heures...

A côté de moi, quelqu'un me frôle Sans le voir,

je le reconnais : c'est Msiambiri... Nos pieds effleurent la terre... Il passe des arbres et encore des arbres

à peine entrevus Derrière, ce cri assourdissant,

infernal, se rapproche, puis s'interrompt. Sur nos talons, des pas pesants font trembler le sol, un souffle puissant s'entend, saccadé : Un air chaud passe sur

mes épaules, sur mon cou Ciel ! c'est sa trompe!...

Tchitajnha! tchitamha! (Trompe !) murmure le malheureux à côté de moi, et, par un suprême effort, nous redoublons, affolés, aveuglés, nous meurtrissant en frôlant les arbres, insensibles aux épines qui nous déchirent, aux branches qui nous fouettent le visage. . . C'est le désespoir ! ... je vais bientôt faiblir. . . tomber. . . Puis j'entends, comme dans un rêve, le cri : A niâla ( I ) ! d'un accent désespéré : un corps monte dans l'espace, je vois des pieds qui s'élèvent... et je suis

seul... Le bruit a cessé je cours encore quelques

secondes, le corps entraînant l'esprit inconscient. Mais le réveil arrive... Je m'arrête, et la terrible réalité me frappe au cœur comme un coup de poignard : oui, je suis sauvé ; mais l'autre est mort ! et par ma faute ! . . . Et le remords, les regrets, achèvent de me bouleverser... Je m'appuie contre un arbre, défaillant, accablé...

• (i) C'est fini !

Page 1