MSIAMBIRI ENLEVÉ PAR UN ÉLÉPHANT
Toutefois, après un instant de réflexion, le calme me revient. J'écoute... Plus de bruit. Mon cœur hésite entre le danger qui est là et le désir de secourir mon ser\4teur. Après une courte lutte, je me décide à revenir sur mes pas.
Tout tremblant encore, sans armes, je m'avance avec circonspection et j'aperçois bientôt l'éléphant de dos, arrêté au milieu du fourré, la tête basse, la trompe pendante ; il grogne légèrement et se met en mouvement d'un pas lent... Je m'approche aussitôt, mais il s'arrête et se retourne àmoitié, l'air indécis. — Ah çà, va-t-il encore me charger? — Non : il reprend son chemin et s'éloigne
Je fouille du regard l'endroit où il s'est arrêté, cherchant un cadavre, ayant peur de le découvrir; je ne vois que quelques arbres morts ; je regarde le tronc des végétaux avec l'appréhension d'y trouver du sang. Ah enfin! j'aperçois le pauvre Msiambiri étendu à terre. Comme je m'avance, il se soulève sur son coude, regardant du côté de l'ennemi. Son visage a cette teinte violette qui est la pâleur des nègres. Son pagne est taché de sang. Je me penche sur lui :
— Msiambiri, es-tu blessé?
— Non... rien de cassé, mais mal partout (contusionné).
— Ou'est-il arrivé?
— Il m'a pris par la ceinture et m'a jeté sous ses
pieds pour m'écraser; mais il m'a jeté trop fort
j'ai passé entre ses jambes et je suis venu tomber ici dans les feuilles; je n'ai plus bougé, et il ne m'a pas
VU ; il a cherché par terre, mais de l'autre côté seulement; le vent est bon, il ne m'a pas senti.
— T'a-t-il fait mal en te prenant avec sa trompe?
— Non : pas du tout. Je crovais qu'il allait me casser la tête contre un arbre ou me clouer contre un tronc avec ses défenses, comme il l'a fait pour le pauvre Katchépa autrefois ; mais il voulait m'écraser avec ses pieds Avez-vous vu l'éléphant mort?
— Lequel, le gros, là-bas dans la clairière, au moment où nous avons été chargés?
— Non, un autre; nous avons passé tout près en courant. \'ous ne l'avez pas remarqué?
— Non, j'avoue que je pensais à autre chose en courant; je croyais que je ne pourrais pas fuir aussi vite que toi, et que ce serait moi que l'éléphant prendrait
— \'ous m'avez fait peur tout à l'heure quand vous me cherchiez; vous étiez blanc comme si vous alliez mourir, mais vous êtes tout couvert de sang, comme moi (i).
— Ce n'est rien, Msiambiri; je n'ai pas encore l'habitude d'être piétiné par les éléphants! Mais ne perdons pas de temps. Je vais appeler les camarades.
Et pendant que Msiambiri se secoue de la terre, du sable et des feuilles sèches qui le recouvrent, je pousse le sifflement d'appel. Un signal semblable répond bientôt, et, cinq minutes après, deux de mes
(i) Les déchirures d'épines, les coups, les meurtrissures que nous avions reçues partout saignaient abondamment ; de mes effets et du pagne de Msiambiri il ne restait plus que quelques lambeaux informes.