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GRILLADE DE KOUDOU. 277
parti avec ses compagnons. Par surcroît de chance, notre bonne étoile nous fait repasser à l'endroit même où il somnolait ; nul doute qu'il nous eût laissés passer une seconde fois près de lui sans se déranger si on n'avait pas, bien involontairement, marché pour ainsi dire sur lui.
J'envoie immédiatement des hommes au camp chercher l'appareil photographique, et nous allons revoir le koudou. Les lions n'en ont guère laissé que les OS; il reste néanmoins un morceau de viande dans le cou, et nous en faisons une grillade, en attendant le retour des envoyés.
Nous traînons le lion à l'ombre après l'avoir mesuré et nous le couvrons de feuillage ; il était énorme, ce que la photographie ci-jointe montrera mieux que n'importe quelle description : on n'a qu'à comparer mon casque, bien plus grand que ma tête, à la sienne.
Les hommes reviennent vers quatre heures avec de l'eau, que nous attendions impatiemment; en les faisant partir pour le camp, je leur avais donné tout ce qui m'en restait, et nous mourions de soif.
Après la photographie, nous nous mettons à dépouiller le lion, qui était déjà en décomposition, tellement la chaleur était intense, et nous rentrons le soir au camp avec notre trophée, fort contents de notre journée, mais très las.
Un an après, encore au moment des affûts, le 7 octobre 1896, les lions rugissent toute la nuit à
environ un kilomètre de nous, mais ils ne viennent pas boire, et ils nous tiennent pendant cinq ou six heures dans un état de surexcitation que vous comprendrez facilement, quand vous saurez que, cette nuit-là, nous étions simplement assis à terre sous un gros arbre, sans la moindre termitière pour nous protéger par derrière 1
Dès que le jour paraît, comme on entendait encore la voix puissante des lions à proximité, je me décide à aller les trouver, guidé par le son, et nous nous mettons en marche dans leur direction. Sur notre route se trouvait une rivière large et profonde dont le lit, complètement à sec, était plein de feuilles mortes : de hautes herbes épargnées par le feu couvraient ses rives, bordées de grands arbres et d'une épaisse végétation.
Avant d'y arriver, nous nous arrêtons pour écouter un peu. Il nous semble que les rugissements se rapprochent : deux lions, à l'organe retentissant, ont l'air d'échanger leurs impressions; la troisième ou la quatrième fois, nous n'avons plus de doute : ils viennent vers nous et marchent, selon toute apparence, vers le lit de la rivière, peut-être avec l'intention de la traverser et d'aller boire. Nous tenons rapidement conseil : quelques-uns proposent de retourner à la mare, de nous cacher et de les attendre; mais estil bien sûr qu'ils y aillent? Dans le doute, je préfère, moi, aller à leur rencontre en me rapprochant delà rivière.
Guidés par la voix des lions qui continuent à
FACE A face! 279
avancer, nous nous portons vers la droite, de façon à nous trouver sur leur passage, et nous choisissons un endroit où un léger promontoire nous permet de bien voir aux environs, car ici les herbes sont hautes. Le vent est bon; dix mètres à peine nous séparent du bord du cours d'eau. Le bruit se rapproche toujours, ce qui nous fait changer encore une fois de place; au moment où nous arrivons à côté d'une termitière, un bruit de feuilles sèches froissées nous prévient : les lions sont en train de traverser... Nous attendons, regardant vers les grands arbres. . . Moment plein d'émotion!... Comment seront-ils? Ensemble ou isolés? Faudra-t-il tirer tout de suite ou les laisser passer?...
Le 303 est prêt, les chiens armés, les cartouches bien en place; l'amorce a été inspectée; je regarde cet instrument merveilleux, cet auxiliaire puissant sorti des mains de l'homme... Son canon bien propre brille au soleil levant... La mort va-t-elle en sortir encore? En tout cas, l'express est là à côté, tout prêt! Le winchester aussi, comme dernière ressource... Attention ! . . . Les voilà ! . . .
Le hasard fait qu'ils émergent du lit de la rivière, cachés par la termitière, et un de nous, se penchant pour les voir, fait craquer de la paille sous ses pieds ; ce bruit imprudent, si près des lions, les fait tressaillir, et un d'eux, allant à la découverte, sort à notre gauche, à dix mètres à peine, mais au trot, hélas! Au lieu de viser la nuque, c'est aux omoplates que je tire. A mon coup de fusil, l'animal, qui est passé sans
28o CHASSES AUX GRANDS FAUVES.
nous avoir vus, ébauche une charge, dresse la queue et se lance en avant, la gueule ouverte et la griffe levée. Mais il n'v a pas de fumée, nous restons immobiles : rien ne dénonce notre présence. Tournant alors à droite, il disparaît.
J'ai déjà rechargé, et nos veux cherchent son camarade que nous n'avons pas encore vu; l'attente n'est pas longue : le voici! Il sort aussi sur notre gauche, un peu plus loin, à vingt mètres environ, et, intrigué sans doute du coup de fusil et du détour de son camarade, il s'avance au pas, s'arrête et enfin se retourne, me donnant la plus belle cible que j'aie jamais eue. Jamais lion ne m'a paru si grand. Je vise à la nuque, contenant les battements de mon cœur
dans ma poitrine, et... feu! Il s'abat comme une
masse, à ce qu'il me semble, mais il a disparu dans les hautes herbes, et je ne puis me prononcer... Nous montons sur la termitière, rien... Enfin, du haut d'un arbre, Kambombé nous apprend qu'il est là couché, comme mort.
Après lui avoir jeté quelques morceaux de bois pour être bien sûrs qu'il l'est, nous nous approchons, et je puis admirer à ma grande joie un lion aussi beau et presque aussi grand que celui que les vautours m'ont fait retrouver l'année dernière, mais intact cette fois, avec une crinière magnifique ; au cou, un trou minuscule fait par la petite balle du 303.
On court chercher la chambre noire, et, quand tout est prêt, je prends une photographie de cet animal splendide. Les hommes du camp se mettent alors à
UNE panique! 281
aider Tchigallo à enlever la dépouille sur place; Tambarika et Rodzani y travaillent aussi.
L'opération est à moitié achevée, et je suis assis à la regarder, quand nous arrive un bruit, d'abord mal défini, puis très reconnaissable, qui vient encore du lit de la rivière : ce sont de ces rugissements bas que les lions font entendre quand ils communiquent entre eux...
Panique générale de la part des hommes du camp! « Le blessé revient! » s'écrient-ils, et les voici qui grimpent tous sur un même arbre au point de le faire plier. Mes chasseurs saisissent leurs fusils; quanta moi, je cours à l'éminence dont j'ai parlé. Au moment où j'arrive sans bruit, deux échines fauves passent au ras des herbes, à quelques mètres... J'ai juste le temps d'ajuster l'une d'elles au moment où elles vont disparaître dans une végétation plus haute. Un bruit mat répond à ma détonation, tandis que l'agitation des herbes, écartées avec violence, montre que l'autre animal s'enfuit.
Ce sont les lionnes qui, à la recherche de leurs seigneurs et maîtres, suivaient presque la même piste; si nous n'avions pas entendu le bruit, elles auraient passé inaperçues à quelques mètres du groupe occupé à dépouiller le lion mort.
On devine aisément ma joie d'avoir ajouté à mon lion une magnifique lionne. Celle-ci était déjà vieille et d'une grande taille.
L'appareil photographique fait de nouveau son office, et le dépouillement commence aussitôt, mon
intention étant de faire sécher les deux peaux le jour même. Les hommes emportent le tout, et nous nous disposons à rentrer au camp derrière eux, car il va être bientôt onze heures du matin, quand l'idée me vient de suivre un instant la piste du premier lion blessé. Quelques gouttes de sang indiquent son . passage dans les herbes ; je suis ces traces par simple curiosité, me trouvant très satisfait avec ma chasse de ce jour-là, et ne regrettant pas outre mesure la perte de cet animal. Au bord de la rivière à sec qu'il a retraversée, nous jetons un coup d'œil dans le lit sombre : rien! Je suis déjà sur le point de m'en retourner, quand il me prend comme un regret. — Attendez-moi, dis-je à mes hommes : je vais jusqu'au bord opposé regarder dans la plaine. (Sur l'autre rive, en effet, s'étendait une grande étendue où le feu n'avait rien épargné et, par conséquent, rase comme une table : la vue pouvait donc y porter fort loin.)
Je descends, je traverse le lit où le sang marque les feuilles sèches, et, remontant de l'autre côté, j'écarte les arbustes pour regarder. D'abord, je ne vois rien; mais peu après j'aperçois quelque chose de fauve, à plus de deux cents mètres, comme une antilope couchée là-bas... Mais une antilope couchée en plaine rase à onze heures du matin, ce n'est pas croyable!
— « Hé là! venez : il y a quelque chose là-bas ! » Mes hommes arrivent et regardent : on dirait un bubale ou un reedbuck? Allons voir! A quarante mètres, nous sommes fixés : c'est le lion! Il est mort et déjà