MES COMPAGNONS NOIRS
ensemble, formant un tout homogène et travaillant à un but commun plutôt que des individus séparés obéissant à des impulsions diverses.
Au cours de ces sept années de chasses, pas un animal n'a trouvé la mort sans que mes chasseurs n'y aient contribué isolément ou en totalité ; il n'ya pas eu une joie, pas un triomphe auxquels ils n'aient pris leur part; pas une misère qu'ils n'aient subie avec leur maître. Ils ne tuaient pas au fusil, c'est vrai; mais, après m'avoir enseigné le métier de pisteur, ils m'aidaient dans mes recherches. Et, dans mon état d'infériorité marquée, — on n'a qu'à comparer mes moyens à ceux des chasseurs de l'Afrique australe, Gordon, Cumming, Drummond, Selous et tant d'autres, qui chassaient avec des Bushmen, des chevaux de rechange et des chiens, souvent en pays facile, — c'est grâce à la perspicacité de mes chasseurs indigènes, c'est grâce à leur instinct inouï de la vie des bois, instinct dont ils m'ont communiqué quelques notions, c'est sans autres auxiliaires qu'eux, que je suis parvenu à inscrire au tableau presque autant d'animaux que les Nemrods d'autrefois .
Pays, famille, femmes, enfants, ils ont tout abandonné pour me suivre lorsque j'ai changé de région, et deux d'entre eux ont effectué avec moi la traversée entière du continent africain. Tous m'auraient accompagné jusqu'au bout si les frais du rapatriement ne m'avaient obligé à ne conserver que ces deux-là et à me séparer des autres quand ils pouvaient encore regagner leur pays sans trop de danger.
Au moment de mon retour, dont ils ignoraient la
date, mes anciens chasseurs étaient un peu éparpillés : l'un était allé chercher du travail à Blantyre, dans le Nyassaland; l'autre habitait Tête sur le Zambèze; un troisième servait comme garçon de cuisine à bord d'une des canonnières du bas fleuve.
Le premier qui arriva à Tchiromo fut Tchigallo, escorté par une députation de gens de son pays qui m'apportaient des cadeaux. Unautre jour, à mon réveil, ce fut Tambarika, puis enfin Msiambiri et Rodzani. Je ne puis dire le plaisir que j'eus à revoir ces braves gens. Eux aussi, d'ailleurs, avaient l'air fort satisfaits. Ils m'avouèrent que, depuis mon départ, « ils pleuraient les bois », comme on dit dans leur langue. La poudre étant interdite, ils n'avaient pu chasser, et, afin d'obtenir un peu de calicot pour se vêtir, ils avaient dû faire divers métiers en attendant que je revinsse, car tout le monde dans le pays avait toujours compté, à les en croire, sur le retour de Tchandiou (i).
Tchandioii était le nom qu'on m'avait, paraît-il, donné chez eux après mon départ. Il signifie « le pourvoyeur de vivres ». Tchandiou! disait-on avec un air de regret et avec un soupir. Ce sobriquet me resta, remplaçant celui de Niakoumharoumé (le chasseur), que j'avais auparavant.
Le seul de mes hommes auquel je n'avais point fait appel était Maonda : comme il était devenu fort paresseux dans les derniers temps et qu'il ne s'enten-
(i) Ndiou veut dire indistinctement viande, poisson, légume ou ragoût quelconque qu'on mange avec la ncinia ou farine cuite, qui est le pain des noirs de cette région.
TAMBARIKA, MSIAMBIRI, RODZANI. 21
dait pas avec ses camarades, j'avais décidé de me passer de ses services.
Tambarika m'avait amené un tout jeune homme de ses compatriotes, fils d'un chasseur d'éléphants, qui avait la passion de la chasse à un degré extraordinaire et promettait de devenir digne membre de mon quintetto. Il a justifié plus tard ces prévisions et a été un excellent auxiliaire. Il s'appelait Kambombé ; il cumulait, avec Msiambiri , les fonctions de chasseur et de valet de chambre; aussi touchait-il, comme lui, un supplément de salaire.
Msiambiri s'appelait de son vrai nom Matingambiri ; on disait Msiambiri par abréviation. Né à Kariza- Mimba, sur le haut Zambèze, fils d'un chasseur d'éléphants renommé, il avait passé sa vie entière dans les bois. Lorsque je le connus, il était à Tête, employé comme chasseur d'éléphants par un mulâtre portugais nommé Appa . Je le pris à mon service d'abord comme chasseur, puis également comme domestique. D'une physionomie agréable, avec les dents taillées en scie, comme celles des Sengas, ses compatriotes, il était grand et mince, nerveux, incapable d'embonpoint. Sa vue et son odorat étaient extraordinaires, mais comme pisteur il n'était que de deuxième ordre. D'une gaieté continuelle, ayant toujours le mot pour rire, il amusait tout le monde au camp. Beaucoup plus de qualités que de défauts, très raisonnable et exact dans son service, tel était Msiambiri.
Originaire des bords du moyen Zambèze, Rodzani avait été, lui aussi, chasseur d'éléphants; il possédait
une physionomie ouverte où je lisais ses impressions, un corps plutôt petit et trapu, un appétit insatiable, un caractère plutôt gai. Bon pisteur, très tenace et très patient, mais lent, il était doué d'une vue moins perçante que celle de Msiambiri, mais d'une oreille remarquable. Rodzani manquait parfois de volonté, mais il était dévoué au fond.
Tambarika, un pur Magandja, était d'un tempérament plus difficile. Fils d'un chef puissant, il avait commencé par être assez heureux. Plus tard, son père ayant été détrôné, il s'était résigné à chercher du travail; ayant passé sa jeunesse et presque sa vie dans les bois, il possédait la réputation fondée d'un tireur remarquable à l'arc; de là, son nom, qui signifie « celui qui tire droit ». Lorsqu'on commença chez lui à se servir de fusils, il devint tireur remarquable pour un noir, et il se passionna pour ce genre de chasse. Très intelligent, Tambarika était un véritable professeur d'histoire naturelle : pas un oiseau, pas un arbre, pas une plante, pas un insecte, dont il ne connût le nom. Comme pisteur, nous le trouvions non seulement remarquable, mais extraordinaire, ayant l'œil d'une perspicacité extrême et l'ouïe d'une inconcevable finesse ; de nous tous c'était celui qui suivait une piste le plus vite. Maigre et sec, de taille moyenne, avec une bouche immense, il était assez gai, ce qui contrastait avec son air sombre. D'abord difficile à mener, il finit par devenir très obéissant.
Un qui ne « s'emballait » pas, comme on dit, et riait rarement, c'était Tchigallo, le plus calme de la bande ;
TCHIGALLO, KAMBOMBÉ. 23
il s'entendait bien avec ses camarades et faisait, en général, peu de bruit. Grand et fort, d'une physionomie plutôt agréable, il faisait preuve comme pisteur d'une bonne expérience des bois. Je ne sais ce qu'il préférait de la chasse ou de la vie des bois, mais il ne paraissait jamais plus heureux qu'au camp, auprès de son feu.
Kambombé avait une physionomie très agréable, des dents merveilleuses; il était taciturne et riait rarement. Adolescent, quand je l'ai pris à mon service, il s'est transformé pendant les trois ans qu'il y est resté, et était devenu un solide gars, gros et grand, lorsqu'il m'a quitté. Aussi passionné pour la chasse que Tambarika, ce qui n'est pas peu dire, il promettait d'être bon pisteur. Comme domestique, il a mis dans son service beaucoup de bonne volonté.
Tels étaient les hommes que j'avais avec moi; tous possédaient à un haut degré cet instinct de la vie des bois qui ne s'acquiert qu'à la longue, lorsqu'on y a grandi; cette acuité des sens que l'on vantait autrefois chez les Peaux-Rouges;ce don d'observation auquel rien n'échappe, pas plus l'abeille qui rentre dans un petit trou au haut d'un grand arbre que le poil arraché par une épine à la crinière d'un lion, pas plus le point noir presque imperceptible qui marque, au milieu des herbes, la pointe de la corne d'une antilope couchée à 80 mètres, que l'éclaboussure de sang tombée sur une feuille, ne fût-elle pas plus grosse qu'une tête d'épingle : l'oiseau qui passe en l'air, des traces microscopiques sur le sol, tout est vu, rien ne passe inaperçu.
J'ajouterai que mes hommes avaient pris l'habitude
d'être ensemble et avec moi ; il y avait ainsi entre nous une collaboration constante. De mon côté, j'avais fait mon profit des trois ans de leçons que j'avais prises : j'y avais mis toute l'attention, tout le soin, toute l'intelligence dont j'étais capable; sans prétendre égaler les indigènes, j'étais assez bon pisteur : dans les bois, j'avais l'œil et l'oreille bien ouverts, assez pour pouvoir me débrouiller tout seul, comme cela m'est arrivé souvent. Mon personnel avait, de plus, beaucoup de confiance en moi. Sans être un tireur hors ligne, j'ai l'habitude du danger et beaucoup de calme ; c'est peutêtre ce qui fait que je tire assez bien; étant de sangfroid, j'ajuste toujours avec une grande attention.
J'employai une semaine à Tchiromo à m'exercer à la cible pour faire connaissance avec mes nouvelles armes et pour habituer mes hommes à manier le fusil qu'ils devaient porter. Leur rôle consistait à charger, à décharger et à me passer le fusil avec rapidité. Quoiqu'ils fussent destinés à être d'intelligents porte-fusils plutôt que des tireurs, je leur fis faire quelques exercices de tir de près, de lo à 40 mètres, pour les familiariser avec les armes et éviter certaines fautes qu'ils avaient autrefois commises, comme de tirer sans épauler, comme de vouloir faire basculer un fusil à chiens non rebondissants sans mettre d'abord ces chiens au premier cran, etc., précautions qui peuvent sembler superflues, mais qui devaient porter leurs fruits au moment « où ça chaufferait » . Tous étaient d'ailleurs fort soigneux dans le maniement des armes et avaient un véritable culte pour ces engins de destruction.