LE MANGEUR D'HOMMES
pourrons-nous suivre une piste fraîche; il est d'ailleurs trop tard maintenant pour organiser un affût. A peu de distance d'ici, il y a un autre village où l'on danse jusqu'à une heure du matin au son des tamtams, et je suppose que le mangeur d'hommes sera un peu gêné par le bruit. J'ai eu le soin d'apporter nonseulement de quoi manger, mais encore mon lit ; je me couche donc tranquille, sans toutefois me déshabiller.
A quatre heures et demie du matin, du village même où l'on dansait, j'entends partir des cris nombreux, un brouhaha de voix. Je me précipite aussitôt dehors, mon fusil à la main, suivi par mes hommes. A ce moment, une femme éplorée vient se jeter à mes pieds, se tordant les mains et criant que le lion a pris son fils.
Dans l'obscurité que sillonne le va-et-vient lumineux de torches de paille, nous courons au village. Renseignements pris, le lion a enlevé le pauvre garçon au moment où, entr'ouvrant la porte d'une case, il passait dehors le haut du corps pour prendre du bois à brûler qui était resté sur le seuil.
Les indigènes sont tous les mêmes : un accident à l'un d'eux ne sert jamais de leçon aux autres; combien de fois n'ai-je pas vu des noirs se baigner à l'endroit même où un camarade avait été emporté par un crocodile quelques jours auparavant !
On comprend que, après les cris poussés par les gens du village, le lion n'a pas dû rester au milieu d'eux; d'ailleurs, à la lueur des torches, il est impossible de trouver aucune trace. Il faut attendre. Nous
nous asseyons avec les indigènes auprès d'un grand feu, assourdis par les cris et les lamentations des femmes. Le jour ne peut tarder à paraître. J'invite les indigènes à s'abstenir de venir en nombre; dix hommes seulement m'accompagneront en gardant le plus profond silence. Dès qu'il fait assez clair pour suivre une piste, nous allons près de la case où l'enfant a été enlevé; mais les piétinements des gens ont effacé toutes les traces. Sur la petite véranda qui entoure la case se voit néanmoins l'empreinte des griiïes d'une des pattes du félin; au bout d'un instant, nous trouvons la piste derrière la case, ce qui prouve qu'il l'a contournée. A côté d'elle sont des marques laissées par un des pieds de l'enfant: il a dû saisir celui-ci parle haut du corps. Quelques gouttes de sang commencent ensuite à se montrer; l'animal a suivi une des rues du village qui mènent à la rivière, passant, avec son fardeau, devant plus de vingt huttes ; les habitants n'ont dû être réveillés par les cris qu'après son passage. Nous arrivons ainsi au bord de l'eau, où l'animal a fait halte, déposant sa proie à côté de lui : une petite mare de sang l'indique. Il a ensuite traversé la rivière, quia un pied d'eau; il a descendu le courant pendant quatre ou cinq mètres et est entré dans les roseaux qui la bordent. Avant de m'y engager à sa suite, j'envoie Tambarika regarder, à la lisière extrême de cette broussaille épaisse, s'il y a des traces de sortie. Un sifflement bien connu nous prévient qu'il y en a; nous prenons donc le sentier pour arriver plus vite. Après un par-