LE FOURMILIER
avis : il est difficile de trouver chair plus délicate.
Le fourmilier est un animal essentiellement nocturne : on l'aperçoit par conséquent rarement, et on connaît mal ses mœurs ; de là, les superstitions à son égard. Peu d'indigènes l'ont vu, parmi ceux qui fréquentent les bois. Ne croyez pas, en effet, que tous les noirs aient l'habitude de la brousse; la majorité d'entre eux se composent, dans ces pays, de cultivateurs. Ils ne connaissent les noms que des rares animaux qu'ils ont rencontrés en suivant les sentiers qui relient leur village aux villages voisins; les chasseurs sont l'exception dans la population. Un grand nombre de mes porteurs ne savaient même pas le nom indigène de toutes les antilopes que j'envoyais au camp. En France, tout paysan est au courant des mœurs des lièvres et des perdreaux; en Afrique, où la grande faune se tient dans les broussailles, loin de la population, il faut non seulement avoir des armes, mais encore faire, pour la capturer et la connaître, des recherches nombreuses en même temps que posséder des connaissances spéciales. Il n'y a guère qu'un chasseur par village, et encore ; ainsi sur les 30 porteurs que j'ai au camp, il y en a juste quatre qui soient capables de suivre une piste. D'ailleurs, chasseurs ou non, tous aiment l'existence que nous menons ici.
La fin de mars arrive sans incident notable, mais avril est bien rempli. Le 6, nous passons notre matinée à suivre deux rhinocéros qui ont fait pendant la nuit de nombreuses pérégrinations dans les hautes
herbes. Leur poursuite est très fatigante, car on n'y voit pas à quatre mètres devant soi et on ne sait jamais à quel instant on va rencontrer ces animaux rageurs.
Nous arrivons fort près du but sans avoir été chargés, malgré des sautes de vent presque continuelles; mais il est dit que nous ne finirons pas ainsi notre journée, car, au beau milieu d'un fourré épais, nous entendons, à quelques mètres, un reniflement, puis un cornage que nous connaissons bien, et, au milieu des branches brisées, des arbustes renversés et des herbes abattues, paraît une masse qui fond dans notre direction avec la vitesse d'une locomotive.
Nous n'avons que le temps de sauter de côté, et l'animal passe, mais si vite que je ne puis viser, mal appuyé que je suis contre un arbre, et il disparaît dans les herbes. Au bout de quelques secondes nous l'entendons qui revient sur ses pas, cherchant de nouveau cet air vicié, cette odeur de l'ennemi, qui a provoqué sa colère. Il renifle, cherche, tourne, retourne, semblable à un gigantesque chien d'arrêt, avec cette différence que les rôles sont renversés : le gibier qu'il cherche, c'est nous. Cette maudite végétation est si dense qu'il n y a rien à faire qu'à attendre. Impossible de tirer. Je vois les tètes des herbes osciller, les arbustes se pencher... je peux donc deviner la position de l'animal, mais celui-ci reste invisible. Cependant sa colère augmente; il continue à renifler et fait un bruit assez semblable au grognement d'un porc, mais en grand, dans une note