‹ Chasses aux grands fauvesChapitre 60 sur 163 · BUFFLE BLESSÉ AUX AGUETS · texte numérisé non relu

BUFFLE BLESSÉ AUX AGUETS

avec du sang-froid, de l'arrêter dans sa course; seulement pour le tirer avec quelque chance de succès, il faut attendre qu'il soit très près et qu'il baisse la tête pour vous donner son coup de corne.

Aussi risque-t-on plus à être chargé par un buffle que par un rhinocéros ; celui-ci, sans doute, est un adversaire plus dangereux, mais les buffles étant plus nombreux, il est naturel que les accidents soient plus fréquents avec eux. Les charges du lion et de l'éléphant sont, sans contredit, extrêmement redoutables, elles aussi; on s'en tire une fois ou deux peut-être, mais un beau jour on ne s'en tire pas et l'on termine sa carrière et ses exploits.

Revenons à notre buffle : du haut des arbres, nos éclaireurs l'ont signalé comme placé tête à gauche, et nous essayons de le contourner sans bruit; mais il nous entend et se retourne lentement, toujours d'après ce qu'on nous dit, puis il reste derechef immobile, face à notre nouvelle direction. Du côté où il regarde, je laisse un homme avec instruction de ne pas bouger, mais de casser de temps à autre une petite branche pour faire croire à l'animal que nous avançons par là, tandis que nous reprenons sans bruit, avec les autres, la piste à laquelle il tourne actuellement le dos. Ce stratagème réussit, car, pendant qu'il écoute l'homme qui casse des branches, je le découvre et lui casse à mon tour la tête avec une balle à l'oreille. Ce buffle portait la plus belle paire de cornes que j'aie jamais vue ; malheureusement la pointe de l'une d'elles était cassée. Elles ne mesuraient pas moins de i"',o6

entre les courbes (3", 6). Les hauteurs au garrot des trois buffles étaient : r,52, r,59, i^sô (5^ 5^3, 5^,2) : ce sont des animaux formidables.

J'en fais transporter deux au camp, laissant le troisième sur place dans l'espoir d'attirer les lions pendant la nuit ; mon intention est de mettre de la viande pendant un ou deux jours, s'ils reviennent, de façon à leur donner confiance et à pouvoir ensuite me mettre à l'affût, car la lune est dans son plein.

Pendant ce temps, la panthère ne nous a pas abandonnés; elle rôde tous les soirs autour du camp avec une persistance remarquable, cherchant à pénétrer soit d'un côté, soit de l'autre, rugissant continuellement et nous obligeant à des gardes de nuit, car la faim rend ces animaux excessivement audacieux. Les lions nous rendent bien visite au commencement de la nuit, mais, finissant par reconnaître qu'ils n'ont aucun avantage à rester, ils vont chercher leur nourriture ailleurs et nous laissent en paix ; les hyènes passent également, se bornant à nous dire bonsoir; la panthère seule est tenace. Aussi le moment me semble-t-il arrivé de lui jouer le petit tour dont j'ai parlé. Comme elle saute sur tous les arbres qui environnent la palissade afin de voir ce que nous faisons, je fais mettre tous les jours à son intention un morceau de viande dans la fourche d'un ptérocarpe bien placé en pleine lumière des feux. J'aurais pu empoisonner l'appât avec de la strychnine, dont je possède une ample provision; mais je veux sa mort par des moyens plus nobles. L'animal se méfie d'abord et

jfe^^JfcM ■riîrV> >..<■' V ' ■

^i/fe

MORT DU NIAROUGOUE. 79

laisse sa viande, ou il ne la prend que le matin. Il s'enhardit peu à peu et l'enlève alors qu'on est encore éveillé et en train de causer; il finit par la décrocher dès que la nuit tombe. Quand enfin je crois le fruit mûr et prêt à être cueilli, je ne me contente plus de faire poser simplement la viande; je la fais attacher solidement ou plutôt clouer par la peau; j'installe mon projecteur électrique dont j'essaye le jet sur l'arbre situé à peine à dix mètres du centre du camp, et, tandis qu'on cause comme d'habitude^ j'attends, commodément assis, en fumant ma pipe: tout à coup, sans savoir comment elle a bien pu y venir, je vois la panthère sur la branche et je fais diriger le projecteur sur elle, ce qui la met en pleine lumière; sans autrement se préoccuper de notre présence qu'en jetant un regard de notre côté de temps à autre, elle est occupée à arracher sa proie. Je lui mets une balle dans le cou, et elle tombe comme une masse. A l'aide du projecteur, nous l'apercevons à terre, et, nous étant assurés qu'elle est bien morte, nous la rentrons dans le camp, où Tchigallo la dépèce immédiatement (i). C'est le cas, ce me semble, de citer cette morale de La Fontaine :

Patience et longueur de temps, Font plus que force ni que rage,

surtout dans le métier de chasseur.

(i^i II faut dépouiller les carnassiers sans tarder, la décomposition, arrivant en quelques heures. C'est une des plus belles panthères que j'aie tuées; sa peau mesure 2 m. 23(7 p. 5).

8o CHASSES AUX GRANDS FAUVES.

La mort de la panthère eut lieu la veille de celle des trois buffles; aussi pûmes-nous dormir tranquilles dans la nuit qui suivit. J'ai été troubla cependant par l'idée que probablement les hvènes profiteraient du buffle que j'avais laissé et qu'elles se gorgeraient de viande à mes frais ; peut-être, d'ailleurs, si les lions sont venus, n'ont-ils pas osé toucher à l'animal, craignant un piège. A tout hasard, le matin au petit jour, nous avançons sans le moindre bruit sur la terre mouillée, nous rendant à l'endroit où j'ai laissé le cadavre : c'est à une vingtaine de minutes du camp. Il fait sombre, le ciel est noir; il tombe une pluie très fine, tandis qu'une bise fraîche et humide nous fouette la figure. Nous arrivons sous le vent et à travers les hautes herbes près de l'endroit ; sans trop nous approcher, nous montons sur une termitière pour regarder. . Hier, nous avions laissé le buffle au milieu d'un espace dénudé. Il n'y est plus ! . . . Il n'y a pourtant pas erreur; c'est bien ici que nous l'avons laissé... Tandis que nous regardons, l'idée des lions nous passe à tous par la tête ; il n'y a qu'eux qui soient capables de nous avoir joué pareil tour. Assurons-nous-en et avançons sur la lisière des hautes herbes. Grâce au vent, qui fait un petit bruissement continu, nous n'avons pas signalé notre présence. Tambarika, qui est le plus souple de nous tous, marche à 3 ou 4 mètres en avant des autres... Nous nous penchons... Ah! voilà bien le buffle, il est à moitié dans les herbes, entouré de formes fauves... Mais sont -ce des lions ou des hyènes? Chacun interroge du regard... Ce sont des

RENCONTRE DE LIONS. Si

lions : il n'y a pas de doute, car voici une, deux, trois hyènes qui se tiennent à distance, leurs grandes oreilles toutes droites, les regards fixés sur le buffle; elles attendent que les lions s'en aillent pour approcher à leur tour; leur couleur jaune sale est tellement semblable à celle du terrain qu'aucun de nous ne les avait vues, bien que nous n'en soyons qu'à vingt mètres. Quant aux lions, ils sont fort occupés, ce qui nous permet de nous approcher d'eux, dans ces grandes herbes, sans nous faire entendre et sans les déranger. Nous tenons conseil rapidement à voix basse, et voici ce que nous décidons : Tchigallo et Rodzani vont contourner les herbes derrière les lions et marcheront droit sur eux sans précaution, en causant; les entendant s'avancer, les fauves quitteront la carcasse et viendront de notre côté. Je n'ai qu'une peur, c'est de ne pas y voir assez à ce moment, car le temps est très sombre et la pluie augmente. Néanmoins il faut se hâter : que le vent tourne, qu'un de ces animaux nous flaire, et ils disparaissent dans les herbes. Tambarika et Msiambiri, en cas de charge, se tiendront prêts, le fusil armé, comme d'habitude; quanta moi, ma décision dépendra des circonstances. Si par hasard les lions nous viennent dessus sans nous voir, nous confondant, dans notre immobilité, avec les arbres environnants, il ne faudra pas laisser la proximité s'exagérer; il est convenu que je donnerai des ordres, le moment venu, mais je recommande de ne pas tirer dans la direction de nos camarades ; les armes sont prêtes, j'ai préparé mon 303, et

nous suivons des yeux nos compagnons qui vont nous sennr de rabatteurs...

Il n'y a pas à dire, c'est ce moment d'expectative face au danger qui est terrible, non qu'il y ait péril imminent, car les lions, en nous voyant, auront plus peur que nous, mais le coup de fusil que je vais tirer va décider de la chance; qui sait s'il ne coûtera pas la vie à quelqu'un de nous?

Tchigallo et Rodzani sont arrivés derrière les fauves, mettant ceux-ci, par conséquent, entre eux et nous; au signe que je leur fais, ils s'engagent dans les herbes, sans précaution, échangeant quelques mots... Au même instant, trois lions bondissent dans l'espace dénudé et, se retournant, font face à la direction du

bruit Pendant les deux ou trois secondes qui

s'écoulent, je les examine rapidement : derrière, c'està-dire le plus rapproché de nous, un lionceau ou une lionne; en avant, une lionne; au milieu, un lion à crinière foncée, hérissée, montrant les dents ; tous trois

grondant comme tous les lions qu''on dérange

Après un coup d'œil du côté des intrus, les voici qui pirouettent etviennent vers nous, non pas directement, mais de façon à nous laisser à gauche. « Ne bougez pas! » murmuré-je âmes hommes... Je laisse passer

la lionne et, visant le lion au cou, je tire Sans

retirer mon arme de l'épaule, et grâce à l'absence de fumée, je vois qu'il ne tombe pas ; aussitôt je lâche le deuxième coup en visant à l'omoplate, et je saute de côté en prenant un autre fusil chargé ; le lion rugit de douleur et disparaît dans les herbes avec sa famille...

Page 1