BLESSÉ A MORT
Je n'étais pas content du tout : d'abord je l'avais manqué au cou à cause de son trot, puis je ne savais pas exactement où je l'avais touché la seconde fois. Du moins, son rugissement me prouvait qu'il était blessé. Je m'attendais à une charge en le voyant sauter en avant la queue droite. (J'ai déjà dit que l'absence de fumée et la répercussion du bruit par les échos trompent les animaux sur la position du tireur; dans ce cas, le mouvement le plus naturel à la bête est de se jeter en avant.)
Mes hommes montent aussitôt dans les arbres et explorent les alentours; n'apercevant rien, nous prenons la piste; il y a d'abord peu de sang, puis beaucoup. J'hésite fort à rentrer dans cette végétation épaisse. Tout à coup, vingt-cinq mètres plus loin, Kambombé, du haut d'un arbre, nous crie : « Le voilà!... Il va mourir, approchez-vous tout doucement... Il regarde par là-bas! » indiquant notre direction. J'avoue que j'aurais mieux aimé être ailleurs que dans les hautes herbes par un temps sombre, à côté d'un lion à l'agonie; je connaissais ces grondements puissants, je les avais déjà entendus une fois près de Tète, et je ne m'étais tiré de cette vilaine rencontre que par un miracle (i). Aussi est-ce avec des précautions infinies, les yeux écarquillés et les oreilles tendues, que je m'avance le premier... A un certain moment, les herbes ne dépassant pas la hauteur de la taille, je vois à quelques mètres un spectacle que je n'oublierai
(i) Mes grandes chasses, p. 300, 301, 302, 303.
jamais : le lion est sur son séant, la tête basse, me tournant le dos; il perd l'équilibre, se relève péniblement et retombe encore avec un bruit rauque de rage, de colère ou de souffrance. Ses vastes flancs se gonflent et s'aplatissent, tandis qu'il renouvelle ses efforts... Je ne suis pas resté longtemps en contemplation, et ce que je décris là est la rapide vision que j'ai eue pendant que j'ajustais soigneusement le cou... Je presse la détente, et, sans cesser d'épauler, je continue à viser, gardant le deuxième coup pour le cas où il me chargerait... Mais le premier a achevé ses souftrances (i).
Je suis persuadé que si, par malheur, nous étions arrivés sans précaution de l'autre côté et que la bête nous eût vus, elle eût fait un effort suprême et nous eût chargés : c'était la mort pour le premier de nous qu'elle rencontrait (2).
Il faut être excessivement prudent dans les hautes herbes avec un lion blessé, et, quand il n'v a pas d'arbre pour servir d'observatoire, mieux vaut s'abstenir et perdre la bête que de la suivre dans de pareilles circonstances, puisque l'on ne sait alors ce que l'on fait ni où l'on va. La poursuite est déjà fort périlleuse en terrain semi-découvert, car on ne se figure pas com-
(i) La photographie ci-jointe : « Recherche d'un lion blessé dans la brousse B,a été prise par M. de Borély dans une circonstance semblable, un an plus tard; j'avais reconstitué la scène sur les lieux mêmes où quelques instants auparavant j'avais achevé un lion blessé.
(2) Ce lion était très beau, quoique d'une taille ordinaire; il mesurait o'",8i au garrot (2P,8), 2™, 87 de longueur (9P.61, et le crâne o'°,35 sur o'",2o (iP,2 sur oP,8), et était dans la force de l'âge; sa crinière était mélangée de poils plus foncés.
RENCONTRE DE MAFSITIS. 85
bien un lion accroupi peut se cacher facilement lorsqu'il le désire; le moindre buisson lui permet de se masquer, et, quand on l'aperçoit, il est trop tard. On a bien la ressource de le tirer « au vol », ce que l'on fait souvent d'instinct, involontairement, et sans épauler, sous le coup du soubresaut; mais ceci n'est plus du tir, mais du hasard, et, dans ces rencontres, il ne faut jamais s'en rapporter au hasard.
Quand on a une meute, c'est différent, car les chiens vous signalent d'abord la présence de la bête, puis, en tournant autour d'elle, ils occupent assez son attention pour vous permettre de vous approcher et de tirer. On verra plus loin que je n'ai jamais réussi à m'entourer de ces précieux auxiliaires ; sans cela, dans certaines régions que j'ai visitées, où les lions abondaient, j'aurais obtenu des résultats incrovables.
Ce lion et un ou deux buffles furent les dernières pièces que je rapportai au camp du Niarougoué.
Deux ou trois jours avant d'en partir, nous nous rencontrâmes nez à nez avec une bande d'une centaine de Mafsitis (gens de Mpéséni) allant faire probablement une de leurs expéditions de razzia et de pillage. Nous voyant tous bien armés et l'air très indifférents, ils déposèrent à terre leurs boucliers, leurs casse-tête et leurs sagaies, puis, s'étant avancés vers moi en un groupe serré, claquèrent ensemble trois fois leurs mains l'une contre l'autre, ce qui est la façon dont les indigènes saluent leur chef. Je m'as-
sis au pied d'un arbre avec tous ces brigands coiffés de plumes en cercle autour de moi. On causa un instant de la pluie et du beau temps, puis on se sépara en souhaitant de part et d'autre de ne jamais se revoir.
LE RHINOCÉROS N» 2. (Voir page 73.)
PRÉPARATIFS DE DÉPEÇAGE (rhinOCéros).