‹ Chasses aux grands fauvesChapitre 64 sur 163 · UNE DROLE DE BATTUE · texte numérisé non relu

UNE DROLE DE BATTUE

avancer. Je fais serrer les ailes. Disséminés au milieu des rabatteurs, mes hommes leur font exécuter mes ordres. Tambarika seul me suit. Jusqu'à présent tout

va bien. Continuons A un certain endroit, les

roseaux sont surplombés par des lianes tombant de grands arbres chargés de feuillage, ce qui fait que tout le monde se trouve plongé au milieu d'une végétation épaisse : nous voici dans une demi-obscurité. C'est à ce moment que le lion essaye de rompre la ligne à droite; aussitôt, des coups de fusil partent de ce côté ; puis on annonce qu'il traverse, et la gauche tire aussi; bientôt le brouhaha devient indescriptible. Le nuage de fumée qui s'est formé reste suspendu comme un rideau et empêche de rien voir; les cris et les détonations empêchent d'entendre ; un rugissement du lion augmente le désarroi général ; la mêlée est complète : on se croirait sur un champ de bataille.

A cet instant, mon vieux fonds de gaieté française prend le dessus, et je cède à un accès d'hilarité folle en pensant à tous ces idiots qui ne s'entendent plus et qui ne savent même plus ce qu'ils font. Mais c'est bientôt fini de rire, car les projectiles sifflent audessus de ma tête, à côté de moi, partout; un lingot de fer passant avec un bruit sec à peu de distance de mon oreille, vient frapper un tronc d'arbre derrière lequel je cherche aussitôt un abri, ainsi que Tambarika. Pendant dix minutes les tam-tams, enragés, battent la charge; les 72 fusils se vident, se bourrent et se vident de nouveau ; deux balles arrivent encore sur mon abri, d'autres passent avec des bzzz... pro-

longés. Mais les cris cessent, les tambours s'arrêtent, remplacés par de violentes clameurs, la fumée se dissipe enfin, et je comprends que la chasse est abandonnée. Mes hommes viennent me raconter ce qui s'est passé : le lion s'est présenté tour à tour sur plusieurs points de la ligne, cherchant un passage; les coups de feu lui ont fait rebrousser chemin. Profitant subitement d'une brèche qui s'est ouverte dans la barrière humaine il s'est échappé en deux bonds, par l'endroit où nous sommes entrés. Il n'a pas été touché, du moins en apparence. Il n'en est pas de même des indigènes : onze sont blessés, dont deux grièvement. C'est extraordinairement peu, si l'on songe que 80 hommes ont formé un cercle de 50 mètres, vers le centre duquel ils ont tiraillé pendant un quart d'heure de tous les points de la circonférence; heureusement ils visaient trop haut. Mes chasseurs, eux, n'ont rien ou presque rien, s'étant jetés à plat ventre dès que la fusillade a commencé. Cependant Tchigallo a les cheveux roussis par un coup tiré à bout portant à quelques centimètres de sa tête, et Rodzani a reçu une érafiure à la jambe.

Quant au lion, il court encore, et nous n'avons pas trouvé une goutte de sang sur la piste ; fût-il venu sous mon nez, je ne l'aurais probablement pas plus vu que je ne voyais mes voisins; la fumée m'en aurait empêché.

Tels sont les avantages, — nombreux, comme on voit! — d'une battue faite par des indigènes armés de fusils. Risquer sa peau pour la bonne cause, je n'y

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