‹ Chasses aux grands fauvesChapitre 66 sur 163 · PAYS A RHINOCEROS · texte numérisé non relu

PAYS A RHINOCEROS

ration dans l'ouest du Kapotché ; cette région, presque dépourvue d'eau pendant la saison sèche, est par conséquent peu fréquentée par la faune; notre passage y est de courte durée. Nous allons ensuite dans le sud-ouest, à travers une contrée très montagneuse où le gibier est rare, et nous passons près d'Oundi, de triste mémoire, à environ cinq jours de marche du mont Mbazi (i). J'y rencontre les traces de nombreux rhinocéros et j'y campe quelques jours pour tenter la chance. En fait d'autres animaux, il n'y a guère que quelques antilopes rouannes. Ce pavs est très accidenté, par conséquent très fatigant; ce ne sont que ravines, lits de rivières à pic, mamelons, collines, montagnes à contourner ou à escalader : on croirait chasser le chamois ou l'ours, plutôt que le rhinocéros. Pourtant ces animaux affectionnent ces lieux sauvages et tranquilles, et, s'ils ne s'aventurent pas sur les grandes montagnes, ils fréquentent tout au moins les collines dont le sol pierreux leur sied également, qu'il soit peu herbeux ou bien couvert d'une épaisse végétation.

Pendant plusieurs jours, nous suivons, sans le moindre résultat, des pistes de rhinocéros, faites pendant la nuit; à cause du temps couvert et de la pluie, ces animaux continuent leur marche le matin, décrivant d'interminables circonvolutions et d'incessants détours. En raison de ses mœurs vagabondes et de ses perpétuelles allées et venues, le rhinocéros a été

(i) iWcs g- raiidcs chasses, p. 134, 135 et suivantes.

baptisé par les indigènes du nom de penibéré, qui vient du verbe koupeiubèra^ tourner.

Ayant remarqué que plusieurs pistes s'achèvent à peu près régulièrement dans la direction d'une rangée d'éminences très boisées situées à deux heures au nord de notre camp, nous allons passer une nuit sur ces collines afin de nous trouver sur les lieux au petit jour : dès le matin donc, nous nous mettons en chasse. Bientôt voici des empreintes fraîches. Nous les suivons pendant une demi-heure, puis nous les quittons pour en suivre d'autres que nous vovons en chemin et qui proviennent d'une bête un peu plus grosse que la nôtre. Heureuse inspiration! car au bout d'un instant nous découvrons les fumées fraîches et intactes d'un rhinocéros (i); il ne peut donc être loin, l'habitude de cet animal étant de ne jamais quitter les endroits où il a déposé des excréments sans y retourner peu de temps après pour les éparpiller dans tous les sens avec sa corne. Pourquoi agit-il ainsi ? Est-ce par instinct de la conservation et parce qu'il pressent que ces traces laissées derrière lui dénonceront sa présence? Je n'en sais rien; toujours est-il qu'il ne manque jamais de procéder à cette petite opération. Parfois il ne la fait pas au moment même; il se promène aux alentours, mais il revient invariablement à l'endroit où il a laissé un souvenir et ne le quitte que lorsqu'il en a pulvérisé les derniers

(i) Ces fumées ressemblent absolument au crottin du cheval, mais en beaucoup plus grand, comme d'ailleurs celles de l'hippopotame et de l'éléphant.

IRASCIBILITE DU RHINOCEROS. 97

restes (i). En somme, le rhinocéros devait n'être pas loin, et je jugeai prudent de me tenir sur mes gardes. Je crois, en effet, que cet animal est le seul qui coure sur l'homme sans être provoqué. D'après certains chasseurs, il n'a « que l'air de courir sur vous », disent-ils : ce n'est pas à vous qu'il en a; il cherche simplement à se sauver dans n'importe quelle direction, sous l'impression de la frayeur causée par votre odeur. C'est jouer quelque peu sur les mots, personne n'ayant jamais analysé les sensations d'un rhinocéros au moment psychologique où il se met à charger. Quoi qu'il en soit, j'ai constaté plusieurs fois que, lorsque ce pachyderme vous a senti, il bat la brousse comme un chien d'arrêt tout autour de vous cherchant vos traces, et qu'il revient sur vous dès qu'il les a trouvées ou qu'il vous flaire. Pendant notre séjour au camp du Niarougoué, un rhinocéros nous a chargés deux fois consécutives. Quelquefois aussi l'animal s'en va sans charger, c'est également vrai, mais c'est seulement l'exception (2).

Nous aurons à revenir sur les mœurs de cet étrange animal, ainsi que sur celles des autres habitants des forêts ; mais j'en ai dit assez pour que l'on comprenne pourquoi, en voyant à terre des fumées de rhinocéros intactes, nous avons considéré la rencontre comme imminente. Bien nous prit d'être sur nos gardes, car cinq minutes ne s'étaient pas écoulées qu'un renifle-

(i) Les indigènes disent que l'animal est si méchant qu'il s'en prend même à ses fumées.

(2) C'était aussi l'opinion de sir Samuel Baker, The Xile Tribtitaries of Abyssinia, petite édition, p. 246.

ment bien connu se faisait entendre; mais impossible de savoir exactement d'où il venait. Kambombé grimpe sur un arbre pour nous éclairer. Il n'a pas plus tôt jeté ses regards autour de lui et fixé quelque chose, que sa figure prend l'expression nerveuse que je connais, et il se laisse dégringoler en hâte en disant : « \'ite, vite ! par ici! »

Le rhinocéros arrive derrière nous ! Par un hasard providentiel, il ne nous a pas encore sentis, alors que nous crovions avoir le vent dans la figure! Hâtonsnous de changer de place et d'appuyer de sept ou huit mètres à gauche. L'endroit n'est pas trop couvert; peu d'arbres, mais une foule d'arbustes touffus, assez semblables à des lauriers-roses, sont serrés les uns contre les autres. Ils nous arrivent à la ceinture, tandis que quelques-uns d'entre eux, plus grands, nous masquent la vue çà et là ; à dix mètres à la ronde, ces buissons épais forment rideau, et (c'est là une des particularités de la brousse africaine) on ne voit rien au delà.

Très favorable pour traquer une antilope, ce genre de végétation est peu commode avec un rhinocéros dont la taille est élevée, c'est vrai, mais qui porte la tête basse et dont les parties vitales sont à o", 80 de terre.

Les fumées se trouvent sur notre gauche dans un petit espace vide : par conséquent entre nous et leur propriétaire ; mon intention est de ne pas tirer immédiatement sur celui-ci lorsqu'il va paraître : je tiens à regarder attentivement comment il va procéder, car je suppose bien que la raison pour laquelle il revient va

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