EX EMBUSCADE
l'occuper, et qu'il nous donnera ainsi un petit échantillon de ses mœurs. Le vent est maintenant en notre faveur. J'ajouterai que le sol est pierreux et légèrement en pente vers le côté d'où vient l'animal. Je prépare deux balles pleines dans le 303. pour le cas où j'aurais à tirer à la tête; l'express n" i (balles pleines) servira pour le corps. Ceci fait, nous attendons, dissimulés derrière un buisson.
Le rhinocéros ne nous a pas sentis, car sans doute il aurait chargé ; le reniflement que nous avons entendu ne se renouvelle pas, mais il nous a rendu un fier service en nous prévenant : quoique la vue des fumées nous eût déjà fait présage son retour, il était bon d'en connaître le moment. L'animal met longtemps à paraître; il mange tranquillement et s'approche peu à peu. Bientôt son échine apparaît à une dizaine de mètres... On ne peut se douter de l'émotion agréable qu'éprouve le chasseur à voir ainsi un animal dangereux s'approcher sans défiance, surtout lorsque cet animal est le plus grand qui existe après l'éléphant!... Je ne vois pas la tète; pourtant, à un certain moment, elle se lève d'un air méfiant et reste immobile; puis la bête renifle, reprend son chemin et répète son reniflement d'une façon suivie : elle a senti notre passage! Mais jusqu'à présent elle n'a pas notre vent! Pourvu qu'elle ne s'enfuie pas! Pourvu qu'elle ne s'agite pas trop et que je puisse tirer à coup sûr! L'idée me vient d'aller au-devant d'elle pour hâter le dénouement; mais mes hommes me retiennent, car voici le rhinocéros qui reprend son chemin et ap-
proche. Jamais je n'ai vu l'affreuse bête aussi bien que ce jour-là : elle gratte la terre de son pied droit, et, avec deux ou trois coups de corne donnés lentement avec la régularité d'une pioche, elle met à nu des racines terreuses que sa lèvre préhensible arrache et que ses dents broient; ses oreilles remuent avec sa mâchoire, tandis que sa petite queue frappe à droite et à gauche avec l'intention, évidemment déplacée, de chasser les mouches. Sur son dos, son cou et ses flancs, une dizaine d'oiseaux insectivores, dont on entend les cris, volettent, courent et s'accrochent, semblables à des pics. Ils sont à la recherche des nombreux insectes que recèle la peau épaisse du pachyderme.
La présence de ces oiseaux est ce qui peut m'arriver déplus fâcheux; quie l'un d'entre eux, en effet, s'envole ou qu'un autre arrive, et nous serons découverts : ses cris, annonçant un danger, occasionneront la fuite de ses camarades, et peut-être celle du rhinocéros. Aussi, sans plus tarder, renonçant à l'espoir de voir la façon dont il va éparpiller ses fumées, je lève lentement mon express et je tire au cœur tandis que les oiseaux s'envolent au bruit de la détonation, répercuté par les échos des vallées... Avec un long hennissement, presque un sifflement de douleur, la tête basse, faisant voler les cailloux, le rhinocéros monte au grandissime galop, droit au vent, la pente de la colline, sans que j'aie le temps de placer ma deuxième balle, gêné que je suis par les buissons; durant quelques secondes encore, nous
UNE NUIT LOIN DU CAMP. loi
l'entendons, hennissant et soufflant, briser dans sa course les arbustes qu'il rencontre, tandis qu'il s'éloigne et que le sol pierreux résonne sous ses sabots. Comme d'habitude, nous avons déjà pris sa piste, et je constate que, malgré tous mes soins, j'ai dû manquer le cœur, car le sang, assez abondant, est en écume : donc il vient des poumons. La nuit arrive sans que nous ayons rejoint notre blessé. Nous campons à l'endroit même où s'arrête la poursuite, près d'une mare d'eau de pluie, et nous décidons de continuer nos recherches le lendemain matin. La nuit se passe avec le confort que peuvent donner la casserole, la couverture et la poignée de riz, inséparables des longues chasses à l'éléphant, et, comme il n'y a pas de lions à craindre et qu'il est tard quand nous abandonnons la chasse, nous nous bornons à nous coucher au beau milieu de la brousse, sous un arbre, en allumant des feux que nous entretenons toute la nuit. C'est la façon la plus usitée de coucher dans ces régions lorsqu'on est en voyage; les campements à palissade ne s'établissent qu'en pays dangereux où l'on craint une surprise, si on a à redouter les fauves, ou si on doit séjourner assez pour qu'on se donne la peine de s'installer (i).
Le lendemain, l'aube nous retrouve sur la piste du rhinocéros, et ce n'est que vers neuf heures que nous découvrons son cadavre au bord d'une mare. Il a dû mourir la veille au soir, à peu près a\i moment où nous
(i) Quatre ou cinq jours au moins.
avons été forcés de nous arrêter. Ses cornes étant usées et sa taille très ordinaire, je n'étais qu'à moitié enchanté d'une conquête qui m'avait coûté tant de fatigue.
Dans la force de l'âge, les rhinocéros, portent des cornes en parfait état parce qu'elles poussent plus vite qu'elles ne s'usent; quand la vieillesse commence, la croissance de cet appendice paraît s'arrêter, et il se raccourcit alors parce qu'il s'use avec le temps. J'ai tué une fois une vieille femelle fort grande dont les cornes étaient complètement usées et ne dépassaient pas quelques centimètres. C'est un désappointement assez vif pour un chasseur quand il s'aperçoit qu'il n'aura rien à garder de sa bête.
Fort heureusement, cette déconvenue ne m'est pas souvent arrivée, et un des plus beaux spécimens que je possède dans ma collection provient précisément de la région où a eu lieu cette dernière chasse. J'ai passé là une quinzaine de jours et j'ai abattu en tout quatre rhinocéros, dont deux fort remarquables comme taille et portant des cornes de o"\6g^ eto'",38 (i),o"',75 et o"',39. En fait d'autre gibier, rien que deux ou trois antilopes rouannes, un sanglier et un oréotrague.
Ce pays m'a fait une impression profonde; il apparaît dans mes souvenirs comme une région de géants,
(i) Le rhinocéros bicornis, la seule variété qui se trouve en Afrique, porte, comme son nom l'indique, deux cornes sur le nez, placées l'une derrière l'autre. Le premier chiffre se rapporte à la corne de devant; le second, à celle de derrière.
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