PROXIMITÉ INQUIÉTANTE
Nous restons où nous sommes, attendant de voir quelle direction vont prendre les éléphants; s'ils remontent, nous les aurons perdus, car dans dix minutes ils auront flairé le campement; s'ils descendent, il nous restera la ressource de les suivre jusqu'à ce que nous ayons trouvé un gué. Mais, loin de se presser, ils semblent prendre plaisir à s'attarder dans les roseaux humides, à cette heure matinale.
Avisant alors un endroit un peu resserré en aval, où les énormes pierres qui encombrent le lit de la rivière sont un peu plus rapprochées, nous livrant à une gymnastique assez pénible pour sauter de l'une à l'autre et prenant un bain partiel, nous arrivons à traverser nous-mêmes et rejoignons au grand trot la piste de nos éléphants. Nous nous sommes tellement pressés que nous nous trouvons dans les roseaux au beau milieu d'eux, sans toutefois les voir. Ces roseaux, hauts de trois mètres environ, sont pourvus de feuilles pointues qui déchirent la peau, et nous avons grand'peine à nous y frayer un passage ; tout autour de nous ce ne sont que lianes ou roseaux desséchés, enchevêtrés, où pendent les délicieux tcliitéâsés ou haricotsorties {juuciiua pi-itrieiis), cjue l'on ne peut frôler sans s'en souvenir. Impossible d'y voir à trois pas devant soi ; le bruit fait par les éléphants indique bien qu'ils sont tout près, mais je ne soupçonnais guère qu'ils m'entouraient quand tout à coup, derrière moi, à droite, presque à portée de la main, un énorme serpent gris vient se rouler autour des roseaux, les arrache et les emporte avec leurs racines pleines de
sable et de terre... Je distingue en même temps la tête d'un éléphant tranquillement occupé à déjeuner ! . . . Jamais je n'en avais vu en vie d'aussi près et si
distinctement J'aperçois son œil brun, les poils
de sa lèvre inférieure et ses défenses qui étaient blanches, polies et fort respectables. « C'est le mâle, me dit Tambarika à l'oreille, dépêchons-nous! il va nous sentir! »... Je pense de mon côté, au même instant, qu'il n'y a pas à hésiter : il faut tirer à la tète; d'ailleurs, si je recule d'un pas, je ne le vois plus. En une demi-seconde, pendant que l'éléphant engloutit, comme une fournée de macaroni, la brassée de roseaux qu'il vient d'arracher, je substitue deux balles soLid aux « hoUow » qui étaient dans mon 303, et, ayant armé le calibre 8, je le fais tenir à portée de la main... Au moment d'épauler, je dis aux hommes : « Après le coup, par où file-t-on ? — Par ici, répondent-ils en montrant la Louyia, et puis à droite ! — Très bien ! »... Voici l'œil... voici l'ouverture de l'oreille... c'est bien
là, au milieu... feu!!!
Un coup de trompette sur la gauche et la pétarade des roseaux brisés nous annoncent une charge, pendant qu'à toutes jambes nous gagnons le bord de la rivière où le terrain est plus découvert... A peine y sommes-nous arrivés et avons-nous tourné à droite qu'un éléphant paraît sur nos talons ; entraîné par son élan, il saute dans l'eau, où il patauge en continuant à pousser des cris, les oreilles droites, la trompe roulée. Il cherche notre vent que notre brusque crochet à droite lui a fait perdre. Nous nous sommes instincti-