AGONIE D'UN ÉLÉPHANT
vement jetés dans les roseaux dès qu'il s'est avancé dans la rivière afin de n'être pas découverts. Mais
nous ne sommes qu'imparfaitement dissimulés
Nous voyons alors que c'est la femelle qui nous a chargés, sans doute pour protéger son petit qu'elle croyait en danger. Elle est à une proximité effrayante, et elle nous verra si nous bougeons !... Elle va, elle vient... elle regarde... oh ! elle va nous voir! Danger pour danger, mieux vaut tirer dessus. Comme j'ai encore mon calibre 8 à la main (je l'ai pris aussitôt après avoir fait feu), je lui envoie une balle qui manque le cœur, la blesse à l'épaule et augmente sa rage; elle se tourne franchement de notre côté et fait face à la
fumée Cette fois, elle nous voit... Si elle charge,
impossible de fuir dans les roseaux enchevêtrés... « Feu encore, mille tonnerres ! »... Et ma balle, passant sous sa trompe roulée, lui entre en pleine poitrine,
à la base du cou Elle se détourne, étourdie
je vois qu'elle est touchée à mort... Jamais je n'ai pu contempler de si près dans tous ses détails l'agonie d'un éléphant. Pauvre bête ! . . . elle est à huit mètres de nous, en plein soleil, sur le bord de l'eau qui se teinte de rouge, et nous regardons, silencieux, pendant que la vie quitte cette énorme enveloppe : son flanc est haletant, le sang coule de sa poitrine et de son épaule; sa bouche s'ouvre et se ferme, sa lèvre clapote, des larmes coulent de ses yeux, ses membres tremblent; la trompe pendante, la tête basse, çlle se balance à droite, à gauche, puis s'abat lourdement sur le côté, ébranlant le sol et éclaboussant de tous côtés... C'est fini!...
ii6 CHASSES AUX GRANDS FAUVES.
Un spectacle pareil est suffisant pour donner des remords au chasseur le plus endurci. Il me semble que j'ai commis là une mauvaise action. Je me suis souvent dit, en voyant souffrir ces admirables animaux, que je devrais pendre pour toujours mon fusil au râtelier!...
Mais cette fois, tout au moins, c'est la bête qui nous a provoqués; si je n'avais eu qu'un fusil à un canon, nous étions certainement perdus; je n'avais pas le temps d'en changer; le moindre mouvement eût trahi notre position. Aussitôt le premier coup parti, ne s'était-elle pas disposée à charger sur la fumée? Mes deux balles se sont heureusement suivies à deux ou trois secondes d'intervalle; sans cela, l'animal eût été sur nous en deux enjambées, et il eût foulé un d'entre nous aux pieds pendant que les autres se seraient jetés dans les roseaux.
Je ne sais vraiment ce qui est le plus terrible dans de pareils moments : fuir, au risque d'appeler sur vous la fureur de l'animal qui vous cherche, ou bien rester coi, avec de fortes chances d'être découvert et de ne pas échapper au sort qui vous attend.
Il faut toujours se méfier, dans un troupeau d'éléphants, des femelles qui nourrissent, surtout des femelles sans défenses (i), car elles chargent presque toujours, quelquefois sans autre provocation qu'un cri ou la détonation d'un fusil. J'y avais bien pensé un instant au moment où nous étions entrés dans les
(i) Mis grandes ckcsjer, p. 29c.
tr. —