LE JEUNE « NDJOVO » ENTRE EN SCÈNE
roseaux, mais la vue soudaine de notre vieux mâle m'avait surpris, et, en grand danger d'être senti, forcé d'agir immédiatement, j'avais oublié qu'il y avait peut-être la femelle à quelques pas de nous ; c'était le cas, puisqu'elle était entrée la dernière dans le fourré.
Dès que la femelle est tombée, nous pensons à aller voir le résultat de mon premier coup ou plutôt de mes deux premiers coups, car je les ai tirés tous deux sur la tête du mâle; mais l'idée nous vient aussitôt que, quoique les éléphants se soient enfuis depuis longtemps, le petit ne voudra peut-être pas quitter sa mère : il va donc revenir; nous devons aviser avant tout au moyen de nous en emparer. Les palmiers à éventail ne sont pas loin, leurs feuilles vont fournir une corde de première qualité; j'envoie donc tous les hommes en couper, en recommandant de passer par le bord de l'eau afin de ne pas déranger le jeune éléphant, s'il est dans les roseaux. A peine mes gens sont-ils partis que j'entends un animal qui marche et brise les roseaux derrière moi, puis sur ma gauche : c'est lui ! Il arrive sur la rive et s'arrête devant le corps de sa mère.
Son apparence est assez étrange; sa peau paraît beaucoup trop grande pour lui : elle fait des plis partout; on dirait qu'il a endossé l'habit de son frère aîné et son pantalon trop large. Ses oreilles paraissent, je ne sais pourquoi, plus grandes que de raison, et sa petite trompe ne s'arrête pas un instant, faisant mille contorsions; sur les côtés de sa bouche deux pointes
ii8 CHASSES AUX GRANDS FAUVES.
blanches, grosses comme le doigt, indiquent les futures défenses; ses yeux sont clairs. Il y a un je ne sais quoi de comique, de gai, de vraiment espiègle dans l'expression de sa physionomie. Sa taille, que j'ai mesurée plus tard, est de i'",i8.
Sans comprendre pourquoi sa mère est ainsi couchée sur le sable, il vient à côté d'elle, entre dans l'eau, en ressort et se livre à des gamineries, comme de lancer de tous côtés de l'eau, du sable mouillé et des graviers. Deux ou trois crocodiles, attirés par le sang, apparaissent près de la rive. Pourvu que le jeune étourdi ne s'aventure pas de nouveau dans l'eau et qu'il ne soit pas victime de quelque mauvais tour! Si je me montrais? Mais comment prendrait-il ma présence? S'il veut fuir, je ne sais vraiment comment l'en empêcher. Sur ces entrefaites, mes hommes reparaissent enfin, et, après s'être arrêtés un instant pour contempler à distance les ébats de l'orphelin, ils se mettent à faire une corde, cachés par une broussaille. Il faut en finir. J'imite le cri de l'épervaer, signal d'appel convenu entre nous, et un d'eux arrive en rasant les roseaux; le jeune éléphant l'a parfaitement regardé; mais, ne pouvant le sentir, il n'a pas l'air de se soucier autrement de sa présence. Voyant cela, au lieu de continuer à me dissimuler, je sors de ma cachette et je me promène sur le sable en restant sous le vent; je m'assieds même afin de ne pas l'effrayer par mes mouvements, et, à un certain moment, il me regarde, lève la trompe, comme pour prendre le vent et s'approche de quelques pas, les