‹ Chasses aux grands fauvesChapitre 76 sur 163 · LES VARIÉTÉS DE HAUTES HERBES · texte numérisé non relu

LES VARIÉTÉS DE HAUTES HERBES

puissant. Est-ce le langage qu'emploient les éléphants pour communiquer entre eux? Je ne puis le dire, mais c'est tout près de l'animal seulement qu'on l'entend. Donc, nous nous trouvons littéralement entre leurs jambes. Je monte sur les épaules de Rodzani, et à peine ai-je les yeux au niveau des herbes que je m'écrie : « Filons ! sapristi ! nous sommes trop près! Ils nous ont sentis! »... En effet, il y a des éléphants en mouvement de tous côtés, à quelques mètres de nous ; je n'ai vu que leurs échines au ras des herbes, rien de plus, mais j'ai compris que l'alarme était donnée. Nous nous retirons juste à temps pour n'être pas foulés aux pieds par le troupeau qui fuit... A notre insu, nous avions des éléphants sur notre droite, et ceux-ci nous ont sentis, au moment même où je sortais la tête.

Voilà donc un troupeau de douze colosses dans les herbes avec nous, à côté de nous, et nous n'en avons même pas vu un, sauf les quelques échines que j'ai aperçues! Allez donc nier que la nature protège les animaux de toutes les tailles! Dans la brousse de la forêt africaine, l'éléphant est aussi bien caché que la souris dans notre gazon. Que de fois me suis-je trouvé à cinq mètres d'un de ces pachydermes, en forêt épaisse, sans le voir, tant il se confondait avec les troncs, les lianes, le feuillage et les alentours, grâce à sa couleur et à cause de son immobilité!

Autre chose encore a dû contribuer à éveiller les soupçons des éléphants : nous nous trouvions dans des herbes qui, à partir du mois de mai, sont excessi-

vement bruissantes : on ne peut y marcher sans trahir sa présence. Nous étions très près des éléphants ; ceux-ci devaient être à l'arrêt, et leur oreille, si imparfaite soit-elle, a dû percevoir le froissement des tiges sèches. Les indigènes appellent ces herbes tchigonankondo, c'est-à-dire « où dorment les guerriers », quand ils ont peur d'être surpris par l'ennemi.

Ne croyez pas que l'expression « plaine herbeuse » désigne des étendues plates, couvertes d'une seule espèce d'herbes : vous feriez injure à la richesse de ces contrées. La qualité des herbes est très variée, et les chasseurs sont bien obligés de connaître ces diverses sortes, car elles ont toutes des particularités plus ou moins gênantes. Ainsi le nsaiidjé, tout comme le tcJiigouaukoudo, fait un bruit qui s'entend fort loin ; mais c'est une herbe moins longue et qui dépasse rarement la taille; c'est dans le nsandjé que la date d'une piste d'éléphant est le plus difficile à fixer. Le 7?/(9//7;/(^{?, avec lequel on fait le chaume des toitures (i), est très haut, mais peu bruissant; le kadiavihid^i {2)^ à la tige longue et fine, pousse par petits bouquets hauts de deux pieds, qui laissent entre eux des intervalles où se voit la terre ; Xd^tsckéra ou tchipéta^ énorme paille, grosse comme un porte-plume, haute de huit pieds, croît dans les lieux humides. Elle est tout à fait réfractaire au feu. La sout'é, courte, large, coupante et souple, est fort appréciée par les bufïles. Le roitba, petite herbe rare et rougeâtre, vient dans les

(i) De là le nom indigène des cases : nioiimba, chaumière. (2) « Que mangent les zèbres. »

MORT DE « NDJOVO ». 123

forêts sablonneuses. Le nsichi laisse adhérents à la peau ou aux vêtements une multitude de petits dards barbus qu'il faut arracher un par un et qui piquent comme des aiguilles. Le liucotcliè est recherché des pintades. Que d'autres encore que la pratique finit par faire connaître à l'homme des bois!

Revenons à notre petit éléphant.

Au bout de quatre ou cinq jours passés au camp, il était complètement apprivoisé ; seulement il lui fallait en moyenne huit boîtes de lait concentré par jour, et ma provision ne tarda pas à être épuisée; j'en envoyai chercher d'autres au quartier général. En attendant leur arrivée, c'est-à-dire pendant une dizaine de jours, j'essayai de faire acheter une ou deux vaches chez Mpéséni. Je ne les eus que trop tard. Après avoir essayé de la pâtée, qui ne lui réussit pas, puis des herbes hachées, qui lui convinrent encore moins, je lui donnai du Liebig, du biscuit, de la farine, que sais-je? tout ce que je pouvais lui faire avaler; mais il lui manquait le lait de sa mère, et il dépérissait à vue d'œil. Il avait déjà une inflammation d'intestins au moment même de la capture, et tous mes soins ne valaient pas, pour le guérir, les précautions de l'instinct maternel. A mon très grand regret, il mourut une nuit, après avoir vécu avec nous une douzaine de jours. Il commençait déjà à comprendre fort bien lorsque les hommes l'appelaient mijovo (éléphant).

Combien de fois, Bertrand et moi, n'avons-nous pas donné tous nos soins, toute notre attention, à élever des animaux? Jamais nous n'avons réussi : sauf

les singes, tous sont morts : j'ai eu ainsi des zèbres des bubales, des reedbucks, des blue-bucks, des lions, des civettes, des chats sauvages, etc. Inutile! il arrive toujours quelque chose qui leur est fatal, parce qu'on ne peut pas les soigner comme ils devraient l'être : il faut leur éviter la marche, la fatigue, les transports, et, en expédition, on ne saurait prendre

tant de précautions

Dès que le beltong fut sec, le camp de la Louyia fut abandonné. Il fallait chercher, jusqu'à la saison des feux, un pays moins touffu. Je décidai de- me rendre au nord du Makanga, dans des bois de niitsag lias {'iiiopaiiés), où l'herbe est courte (c'est le rouba dont j'ai parlé plus haut) et où le gibier se tient volontiers le matin et le soir. Cette excursion avait pour but de me permettre de récolter, pour le Muséum, certains rongeurs qu'on ne trouve que dans ce genre de forêts, et de nous aider à attendre la saison sèche.

BERTRAND ET LE JEL'XE « KDJOVO ».

CHIENS INDIGENES.

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