FIN DE LA MEUTE
un peu plus haut que le niveau de l'eau. Une nuit, — c'était bien, je crois, la dixième que je passais ainsi, — deux lions vinrent boire; le projecteur ayant mal fonctionné, je ne pus tirer convenablement, et, au risque de nous mettre, mes hommes et moi, dans la plus périlleuse des positions, je ne réussis qu'à les blesser tous deux. Au matin, le premier fut trouvé mort à une cinquantaine de mètres de là; le second était parti ayant perdu beaucoup de sang. J'envoyai immédiatement au camp chercher les chiens pour le poursuivre, me frottant les mains comme un homme qui est sûr du succès.
Aussitôt la meute arrivée, j'ordonnai de garder les chiens en laisse et de les mettre sur la piste. Bien m'en prit de ne pas les avoir lâchés, car ils n'eurent pas plus tôt senti le sang que, se rendant compte du genre de gibier avec lequel on voulait les mettre aux prises, ils fourrèrent leurs queues entre leurs jambes avec un ensemble parfait, et se réfugièrent immédiatement derrière ceux qui les tenaient en laisse. Exhortations, caresses, rien n'v fit; plus on leur faisait sentir la piste, plus ils donnaient de signes de frayeur : ils se seraient laissé traîner par le cou plutôt que d'avancer d'un pas. Après tant de patience, la colère me prit : je les aurais volontiers assommés l'un après l'autre; on les conduisit alors près du lion mort, et, affolés par la terreur, ils se mirent à aboyer, à se rouler, ignobles de peur, faisant des bonds pour s'enfuir.
Quelques jours après, l'odeur d'un léopard blessé,
sur la piste duquel on les mena, produisit sur eux le même effet. La nuit, si les lions ou d'autres fauves venaient autour du camp, loin d'aboyer, ils se réfugiaient, affolés, dans une tente ou entre deux hommes ; ils n'étaient donc même pas bons à faire la garde, et il fallut renoncer à leurs services.
Quant à notre blessé, jamais nous n'avons pu le retrouver, à notre grand regret, malgré une poursuite remplie de danger, dans de la végétation épaisse et sombre; pourtant, à en juger par le sang répandu, il serait étrange qu'il ait survécu à sa blessure! Perdre une antilope, c'est fâcheux, mais on la remplace, tandis que perdre un lion, c'est un malheur irréparable pour un chasseur.
Dès lors qu'ils étaient reconnus inutiles, les chiens devenaient des bouches superflues au camp, et je décidai de m'en débarrasser. Deux d'entre eux m'en évitèrent la peine : l'un fut happé par un crocodile un matin qu'il buvait imprudemment au bord du Revougoué, et il disparut pour toujours avec un cri perçant; l'autre succomba aux piqûres de tsétsés ; les deux survivants allèrent faire le bonheur des indigènes d'un village, en attendant qu'un léopard nocturne leur fît une fin, — pour satisfaire la sienne!... — comme cela arrive à la majorité des chiens dans certaines régions montagneuses. De là, peut-être, leur instinctive répulsion contre les grands carnassiers.
Si le chien de ces pays est impropre à poursuivre les animaux dangereux, quels merveilleux chasseurs, en revanche, sont les loups africains, ses frères aînés !