LES LOUPS AFRICAINS
Quelle hardiesse ! quelle persévérance ! quelle ténacité ! Rien n'est plus intéressant que de les voir chasser à courre, sans trompes ni habits rouges, ni piqueurs, pour leur propre compte à leurs risques et périls (i).
Lors de mon premier séjour dans ces régions, j'ai eu fréquemment l'occasion de les voir à l'œuvre; au cours du dernier, je n'ai assisté qu'à un petit nombre de leurs chasses; mais, ayant été quelquefois dans le même district qu'eux, j'ai appris sur leur compte quelques nouveaux détails curieux que j'ajouterai aux renseignements que j'ai déjà donnés sur ces animaux et au portrait très ressemblant que le crayon de M. Malher a fait d'eux dans Mes grandes chasses.
L'expérience m'a démontré qu'ils s'attaquent non seulement à tous les animaux de moyenne taille, mais encore au lion lui-même (2) : ils lui livrent des combats acharnés où il finit par succomber sous le nombre, non sans en avoir décousu quelques-uns; mais les survivants le déchirent bientôt à leur tour. Aussi le grand carnassier a-t-il une terreur salutaire des loups (3).
La petite aventure que voici va le montrer :
Un soir, au crépuscule, à la suite d'une chasse à l'éléphant à laquelle nous avions renoncé, nous nous trouvions, mes hommes et moi, dans une région inconnue et inhabitée : la faune, par contre, y était abondante. Près de la mare d'eau où nous avions
(i) Mes grandes chasses, p. i66, 167, 200.
(2) Il n'y a donc que le buffle, le rhinocéros et l'éléphant qui n'aient pas à le redouter.
(3) Je crois même que le loup est le seul ennemi du lion.
décidé de camper, se voyaient force traces de lions. Je me sentais trop las pour essayer d'un affût : j'aurais certainement succombé au sommeil en dépit de tous les lions de la terre. Aussi avions-nous fait en quelques instants, avec la hache, un petit retranchement dans lequel nous nous apprêtâmes à passer la nuit; c'était, en plus petit, car nous n'étions que huit, celui que j'ai déjà décrit : une palissade avec sa porte rustique.
Pendant qu'ils coupaient des branches et des arbres, mes hommes avaient aperçu, à cinquante mètres du camp, un nid d'abeilles. Comme ces insectes sont beaucoup moins entreprenants la nuit, les indigènes préfèrent attendre ce moment pour les déloger et s'approprier leur miel sans trop souffrir des piqûres. Dès que le camp fut installé, la nuit venue et les feux allumés, Rodzani, Tchigallo et Msiambiri ayant pris de la paille sèche et des brandons, sortirent dans le but de récolter le butin convoité.
J'étais resté au camp avec Tambarika et les deux porteurs de nourriture et d'eau; ils causaient à voix basse pendant qu'on entendait au dehors le bruit sec et régulier de la hache qui attaquait le tronc de l'arbre. Nos chasseurs de miel avaient presque achevé leur besogne lorsque nous perçûmes tous des bruits sur lesquels une oreille exercée ne pouvait conserver le moindre doute : des lions!... Ils étaient quatre ou cinq; on les entendait distinctement venir dans les feuilles sèches dont le terrain était jonché ; ils échangeaient tantôt des miaulements bas et profonds