FACHEUSE POSTURE
sur divers tons, tantôt les ronflements très caractéristiques qui leur sont particuliers et par lesquels je crois qu'ils communiquent entre eux.
Presque en même temps mes hommes du dehors se mirent à pousser le sifflement convenu entre nous comme appel. En regardant au râtelier d'armes (un bâton fourchu planté en terre à cet effet), je vis qu'ils n'avaient pris avec eux qu'un fusil : sans nul doute il était resté à terre au pied de l'arbre pendant qu'ils y grimpaient.
« Revenez donc! leur criai-je. — Pas possible, ils sont autour de nous. — Alors, restez sur l'arbre. — Mais nous allons tomber, la branche glisse (i). »
Alors il n'y a plus à hésiter : dehors! Je donne des torches en paille à un porteur, tandis que Tambarika et moi, les fusils prêts, nous sortons en nous faisant éclairer par derrière; la nuit est noire, on ne distingue les arbres que lorsqu'on est dessus. Les lions rôdent autour de nous ; l'un d'eux rugit à une proximité terrifiante, on les entend marcher dans les feuilles de tous côtés, mais on ne les voit pas... Arrivés près de l'arbre, nous y trouvons nos compagnons, un d'eux le fusil armé, un autre essayant de raviver une torche mi-éteinte... Les lions marchent
toujours on les devine qui vont et viennent dans
l'obscurité.
A ce moment, Tambarika nous chuchote le conseil d'imiter les foumpis (loups) dans le lointain... Aus-
(i) Les noirs appuient simplement une branche contre un arbre et montent dessus en s'aidant des mains.
sitôt nous nous mettons à aboyer et à pousser des « hou! hou! hou! » à mi-voix, comme si la meute était encore à distance, tandis que l'homme resté au camp répond par le même cri très bien rendu. L'effet est immédiat ! Une galopade rapide s'éloigne dans les feuilles sèches, et c'est fini : les lions ont déguerpi! L'approche plus ou moins bien simulée d'une bande de loups nous en a débarrassés, et pour toute la nuit. Nous revenons au camp avec notre miel, et jusqu'au matin rien ne vient troubler notre tranquillité (i).
Je suppose que ces lions voulaient tout simplement boire, et qu'ils tournaient autour de nous en nous examinant avec plus ou moins de mauvaise humeur. De leur côté, mes hommes s'étaient laissés tomber de leur arbre, ne pouvant plus s'y miaintenir; de plus, leur feu s'était éteint : ils étaient donc dans une assez fâcheuse position; quant à moi, je n'ai pas trouvé du tout à mon goût cette sortie dans la nuit noire d'une forêt, avec des lions autour de moi ; je ne pouvais pourtant pas m'abstenir de venir au secours de mes hommes. Mais sapristi! la sensation que j'ai éprouvée quand un des lions rugissait et que je n'y voyais pas à trois mètres devant moi, brrr!., elle était loin d'être agréable : je ne la recommande pas aux gens qui ont îes nerfs délicats. Mais, dans la vie des bois, le danger devient familier; il faut surtout se soutenir les uns les autres dans ces moments ; je n'aurais plus eu le
(i) Les chasseurs se servent généralement du cri du loup pour s'appeler dans les bois.