LE LOUP ET LE CROCODILE
droit d'exiger de mes hommes qu'ils risquassent leur vie à mes côtés si je m'étais abstenu de les secourir lorsque je pouvais tenter de le faire.
Le loup africain est le seul ennemi du lion ; mes chasseurs de miel et moi, nous le savions; mais, comme il arrive souvent en pareil cas, aucun de nous n'y avait pensé, sauf Tambarika qui avait montré une fois de plus de la présence d'esprit et mis à profit sa connaissance des mœurs des animaux.
Les loups font quelquefois preuve d'intelligence et de raisonnement : ainsi, dans leurs chasses, parcourant le pays en tous sens, en quête de gibier, ils ont à traverser continuellement des rivières dont les eaux cachent un de leurs pires ennemis, le crocodile. Eh bien ! pour le dépister, ils s'assemblent au bord de l'eau, en un endroit quelconque, et aboient pendant un instant de façon à attirer les crocodiles ; cela fait, ils partent brusquement à fond de train, soit en aval, soit en amont, et à loo mètres de là se jettent à l'eau, traversant en masse dans le plus grand silence. Bien souvent nous les avons entendus aboyer (car on les entend de fort loin), et un jour nous avons été témoins de cette manœuvre. On prétend que le chien a recours à des stratagèmes analogues, mais je n'en ai jamais vu d'exemple. Le chien, d'ailleurs, n'a guère de raisons pour franchir les cours d'eau; quand il le fait, son maître, qui l'aime beaucoup, le porte généralement dans ses bras ou le met dans sa pirogue.
A lui tout seul le loup africain se charge fort bien
de venir à bout d'une antilope de la taille d'un âne; il la poursuit à la course, l'attaque généralement au ventre et finit par l'éventrer, à coups de dents, frappant toujours au même endroit. Un jour, j'ai assisté à la fin d'une de ces chasses au moment où une louve venait d'abattre un kob. Après l'avoir couché à terre, elle l'avait étranglé, puis trempée de sueur, tirant la langue, elle s'était couchée, pour se reposer, à côté de sa victime. Celle-ci était dans un état qui indiquait une longue course; la pauvre bête avait le poil complètement collé par la transpiration. Ses quatre membres étaient intérieurement maculés de sang, et son ventre ouvert laissait voir les intestins à moitié sortis. Un instant j'eus la pensée de tuer la louve et de prendre ses petits, mais où trouver ceuxci? Mes hommes s'emparèrent du kob en dépit des grognements du vainqueur dépossédé, qui, les poils hérissés, montrant les crocs, ne voulait pas qu'on s'en approchât ; il s'éloigna pourtant en nous voyant marcher sur lui; j'exigeai d'ailleurs qu'on lui laissât une grande partie de sa proie : il l'avait bien gagnée.
Avec le zèbre qui rue et rend dangereuse toute approche par derrière, les loups opèrent différemment; ils le dépassent et cherchent à l'attaquer par devant en le mordant aux genoux et au poitrail ; que le zèbre ait le tendon coupé et qu'il s'agenouille, il est perdu.
Le lion est grand chasseur, le léopard aussi, mais ils chassent surtout par ruse et à l'affût, tandis que