INCENDIES ANNUELS
Avertis, par leur odorat, de l'approche du fléau, avant de pouvoir même l'entendre, les animaux quittent le rayon dangereux, soit en fuyant devant le feu, soit en s'esquivant à droite ou à gauche.
Une fois que l'incendie a passé sur le pays, celuici prend un aspect tout différent : les herbes jaunes ont disparu; le tronc des arbres, dégagé de cette végétation, paraît s'être allongé d'autant; le sol est jonché de feuilles roussies, roulées par la flamme et qui sont tombées à demi brûlées, et le regard s'étend partout au loin sur ce tapis noir qui ressemble assez à un amas d'algues marines qu'on aurait mélangées de branches tordues et de cendres.
La chaleur est plus intense sur ce sol noirci dépourvu d'ombre, mais combien le chasseur y est plus à l'aise en revanche, et comme sa vue embrasse mieux les moindres objets! Pour la même raison, les animaux sont plus difficiles à approcher; mais il existe des ruses pour se cacher, tandis qu'on n'en connaît point pour éviter de se faire entendre dans l'herbe sèche.
Le lecteur étant maintenant au courant des changements survenus dans le pays, je reprends le cours de mes chasses.
Fin août, quoique la plupart des petits cours d'eau soient taris, quelques flaques subsistent encore aux endroits les plus profonds du lit des rivières ; protégés en général contre le soleil par l'ombre de grands arbres, ces abreuvoirs sont encore assez abondants dans le pays pour permettre aux animaux d'en changer
souvent; il faut alors parcourir le district aux environs de ces abreuvoirs et se donner beaucoup de peine pour arriver à tuer une ou deux bêtes par jour; la chaleur et l'absence totale d'ombre rendent ces chasses particulièrement fatigantes. En octobre, au contraire, après deux mois d'une température torride, le nombre des réservoirs est considérablement diminué et souvent réduit à un ou deux pour dix kilomètres carrés. Inutile alors de se déranger : on peut tirer à l'affût, près de ces mares, de jour et de nuit, toute la faune du district étant forcée d'y venir boire.
C'est pendant la saison sèche que Bertrand et moi avons préparé chaque année, pour le Muséum de Paris, bon nombre de grands mammifères. L'abondance de ces derniers dans le pays permettait de ne choisir que de beaux spécimens, et la température se prêtait admirablement à la préparation de ces grosses pièces si sujettes à se gâter.
Nous avions toujours au camp une dizaine d'enfants des villages voisins, demandés et payés pour nous récolter de petits animaux. Ces jeunes chasseurs partaient tous les matins sous la direction d'un de nos hommes avec des cages, des pièges, des boîtes, et le soir ils rapportaient leur butin. C'est ainsi que nous avons ajouté à nos collections des tortues variées, des reptiles, des oiseaux, de petits mammifères et des insectes que nous n'aurions jamais pu obtenir autrement.
A cette époque, j'eus l'occasion de remarquer une anomalie chez les élands rencontrés dans les bois de
VARIÉTÉS D'ÉLANDS. 147
mitsagnas {viopané ou banJiinias) : au lieu d'avoir une touffe de poils à la base des cornes et sur le front, les mâles ont le poil ras, comme les femelles, ce qui leur donne une physionomie tout à fait différente. J'attribue cette particularité soit au milieu épineux qu'ils habitent, soit à ce qu'ils appartiennent à une autre variété d'oreas canna.
Dans ces Diitsagnas, je fis un jour un bien joli coup double. Des élands étant partis à l'improviste et ayant passé devant nous au grand galop, à trente mètres, je fis feu en les suivant et j'en abattis deux l'un après l'autre; le hasard a voulu que chaque fois j'aie tiré un peu trop en avant et que je les aie frappés au cou, ce qui leur est fatal. Descendre, avec chaque balle, un animal grand comme un cheval d'omnibus et le rouler comme un lapin, c'est une joie que l'on n'a pas souvent! J'avais opéré ce jour-là avec l'express n" 2 parce que cette arme m'était tombée la première sous la main au bruit de la galopade.
Continuant à poursuivre la troupe, j'obtins encore un mâle, ce qui en faisait trois au total. Aucun d'eux ne portait au front la touffe de poils (i).
En août et en septembre, je tuai quantité d'antilopes, d'élands, de koudous, de kobs, d'antilopes noires, de reedbucks, de guibs, etc. Je passe rapidement sur ces chasses, que j'ai déjà décrites, pourparler de mon premier affût de la saison, à la mi-septembre.
(i) J'avais conservé le plus beau de ces trois élands, mais il s'est détérioré, et je n'ai pu l'expédier à Paris. Nous avons perdu ainsi plus de trente spécimens magnifiques, pour des causes diverses, au cours de l'année 1895-
Un peu avant le coucher du soleil, nous aperçûmes auprès d'une mare quelque chose que nous reconnûmes, en approchant, pour un zèbre mort depuis une heure à peine. Il avait dû être tué par un lion ou plutôt par plusieurs lions, car de nombreuses blessures se voyaient sur son corps ; il gisait au milieu d'une flaque rouge ; son chanfrein n'était plus qu'une plaie ; d'un de ses yeux vidé, de sa gorge ouverte, de son poitrail tuméfié s'échappait du sang dont il était entièrement éclaboussé. Ah! le combat avait dû être rude!
Nous inspectons aussitôt les environs, car nous sommes convaincus que les lions se sont éloignés à notre approche : rien ne se remarque aux alentours, si ce n'est quelques petites broussailles insignifiantes Je me décide à tenter la chance cette nuit,
et, comme le camp est à peine à deux kilomètres, j'y envoie chercher de quoi manger, ainsi que ma lorgnette et une couverture pour passer la nuit (i). Je ne garde avec moi que Msiambiri. Nous avons soin de nous éloigner du zèbre, car il ne faut pas que les lions soient sur leurs gardes et devinent un piège en sentant nos traces auprès de leur gibier.
J'examine les abords. Comme champ de tir, c'est très bien; le pays est à peu près découvert, et la lune sera ce soir presque pleine. Malheureusement, pas le moindre arbre auquel on puisse s'adosser, pas le plus léger accident qui nous permette de nous
(i) La température des nuits de juin à septembre est froide par rapport à celle de la journée : 12" à 15" centigr. seulement, au lieu de 26" à 30°.