UN AFFUT DE NUIT
dissimuler; il faut donc construire un petit retranchement et, sans perdre de temps, aller couper des branches à une certaine distance. Nous déciderons ensuite de l'emplacement. Nos compagnons reviennent bientôt et nous aident, mais la nuit va tomber, et nous ne pourrons débiter assez de matériaux pour nous abriter tous les six. J'envoie donc trois hommes se percher sur un arbre placé à 60 mètres de là, les deux autres restant avec moi au bord de la mare. Nous construisons à la hâte une espèce de cahute conique formée d'un faisceau de pieux attachés à la partie supérieure ; nous la recouvrons d'herbes et de terre pour lui donner l'apparence d'une termitière (i). La nuit vient déjà quand l'affût commence et que chacun veille à son poste.
Je profite de ce temps de repos pour avaler à la hâte du riz au lait dont Bertrand m'a envoyé une pleine casserole. C'est un aliment que j'emporte généralement à l'affût parce qu'il est facile à manger : il suffit d'une cuiller, on n'a besoin d'aucun accessoire embarrassant tel que pain, sel, assiette, gobelet, etc. Mon repas fini, je reste immobile...
La lune m'éclaire du côté gauche, côté où se trouvent la mare et, un peu plus loin, mes hommes sur leur arbre; le zèbre est en face de moi, à dix mètres environ. Trois ouvertures irrégulières, assez grandes pour passer le buste, me servent de fenêtres. Je dois ajouter que notre installation est plutôt destinée à
(i) Monticule élevé par les fourmilières de termites.
nous cacher qu'à nous protéger, car il suffirait qu'un lion sautât dessus pour tout jeter à terre. Il y a assez d'imprudence à s'aventurer ainsi, mais il faut se souvenir que cet affût a été décidé en quelques minutes en profitant des circonstances, et, dans ces chasses, surtout avec le lion qui est si difficile à rencontrer, il faut saisir l'occasion aux cheveux sous peine de la voir s'enfuir sans espoir de retour. Qui ne risque rien n'a rien, dit le proverbe, et jamais il ne s'est appliqué plus à propos.
J'avais la conviction que les lions ne se feraient pas attendre. Le fait assez rare d'avoir attaqué et tué un animal en plein jour indiquait qu'ils avaient faim; dérangés un instant par notre arrivée, ils allaient sans doute reparaître dès que le calme serait revenu. . .
Les dernières teintes du soleil couchant s'effacent du ciel; nous entendons dans le lointain, à deux reprises^ le braiment d'un zèbre ; il pleure le camarade mort ou absent, selon l'habitude de ces animaux; les grillons se mettent à chanter, tandis que dans le lointain, par intervalles, une roussette fait entendre son bruit d'enclume ; une ou deux grenouilles coassent tout près de nous
Il peut y avoir une demi-heure que tout est tranquille quand un cri de chouette (ce cri est la spécialité de Kambombé) nous prévient que nos compagnons, de leur arbre, ont vu quelque chose; le même signal est répété un moment après. Ecarquillant nos yeux, nous regardons à travers nos hublots, dans toutes les directions; nous ne voyons absolument