J'ATTENDS LE LION
rien. Et pourtant il fait relativement clair. La lune donne à la campagne une teinte d'un bleu argenté, uniforme, où des taches foncées marquent les buissons. Le zèbre mort est là, comme une masse noire, à côté de l'eau qui reflète les étoiles. Ma lorgnette de nuit à la main, j'explore chaque mètre de terrain ; les détails se distinguent admirablement avec ce précieux instrument qui m'a rendu, en pareil cas, des services inappréciables. J'examine chaque buisson, chaque plante, les bords de la mare, le cadavre... Rien! J'en conclus que nos camarades signalent quelque chose qui est en dehors de notre rayon visuel... et je reprends mon immobilité, l'oreille tendue, portant ma jumelle à mes yeux chaque fois que je crois apercevoir quelque chose d'insolite.
Comme fusils, j'ai mis de côté mon 303, car il faut, pour s'en servir avec succès, trop de précision dans le tir; avec son point de mire plus sommaire, auquel j'ai substitué un gros pois blanc, l'express est mieux approprié à la circonstance; je garde sous la main le winchester chargé à six coups de chevrotines, en cas de rapprochement trop dangereux; mes deux compagnons sont armés de l'express n" 2 et du 303, dont ils ne doivent se servir que s'ils ont à se défendre; les hommes qui sont sur l'arbre n'ont aucune arme à feu.
Nouveau cri de chouette et nouvelle exploration minutieuse des environs. Changeant de place, je vais regarder par le hublot de gauche, puis par celui du fond, sans succès; je reviens alors à mon poste; le zèbre me semble, au premier coup d'œil, plus gros
qu'il ne l'était tout à l'heure, on dirait même qu'il lève la tête. Comme la pauvre bête est bien morte, je me dis qu'il y a du nouveau, et la jumelle me montre en effet un objet à côté, mais quoi? Je ne distingue pas... Qu'importe, après tout? Si c'est une hyène, il n'y a rien à faire; si c'est un lion, inutile de se presser.
A ce moment, le vent se lève, léger, soufflant de droite, et quelques nuages en tournée obscurcissent de temps à autre la lune qui monte dans le ciel. Je distingue assez bien l'animal qui est sur le zèbre; il a le haut du corps au-dessus du cadavre ; nous voyons sa tête et ses épaules, mais impossible de dire ce que c'est; mes hommes ne peuvent se servir de la jumelle, et, à l'aide de cet instrument, j'y vois incontestablement mieux qu'eux.
L'animal, qui est ainsi immobile, est bientôt accompagné d'un camarade : il n'est pas douteux qu'ils regardent de notre côté, intrigués probablement par cette éminence qu'ils n'avaient pas remarquée. L'un d'eux quitte le zèbre et marche vers nous, se montrant en entier, la tête haute... Cette fois il n'y a plus à s'y tromper : ce sont bien des lions.
Posant ma lorgnette en hâte et armant sourdement mes deux chiens, je baisse lentement mon canon. En cet instant, j'éprouve une émotion vive, un plaisir mélangé d'appréhension; mon cœur bat tellement fort que je l'entends distinctement, tandis que la silhouette claire de l'animal s'avance vers notre cachette; il s'arrête un peu après avoir dépassé le