DANS LES TÉNÈBRES
le lion gémir, d'abord sur ma droite, puis en face de moi, mais comme s'il s'éloignait au lieu de se rapprocher. Je sifflai alors doucement ; un bruit semblable me répondit, et une masse noire, que j'aurais pu prendre pour le lion si elle n'avait sifflé, s'approcha de moi à quatre pattes, puis une autre; enfin mes hommes et moi, nous nous trouvâmes accroupis par une obscurité complète, sans allumettes et sans feu, avec un lion blessé qui se traînait à vingt mètres de nous. S'en aller n'était pas prudent, car il vovait distinctement, lui, et on pouvait attirer son attention. Mieux valait rester tranquille et écouter. La nuit se passa ainsi, l'humidité et la rosée nous procurant une agréable fraîcheur, et les gémissements intermittents du lion nous empêchant de succomber au sommeil. Yers le matin, le camarade de notre blessé revint, passant terriblement près de deux de nos hommes qui s'étaient réfugiés sur un petit arbre rabougri et qui faillirent en tomber de peur. 11 longea la plaine et commença à rugir autour de nous d'une façon rien moins que plaisante. J'aurais donné beaucoup pour que le soleil se levât ce matin-là plus tôt que de coutume. Enfin l'aube blanchit l'horizon, puis le colora en rouge, et bientôt le regard, d'abord limité aux alentours, put s'étendre sur la plaine : voilà, là-bas, notre cahute écroulée, avec la mare et le zèbre; devant nous, des buissons. La chasse recommence, mais cette fois nous y voyons, et très bien. Je prends mon 303 et, essuyant son canon tout perlé de rosée, je me mets à suivre avec soin la piste de la nuit. Partout des mares de
i6o CHASSES AUX GRANDS FAUVES.
sang là où la bête s'est reposée. Voici l'endroit où elle a tenté de sauter sur nous, avec les sillons qu'y ont laissés ses griffes. La traînée de sang mène à un gros taillis où elle doit s'être réfugiée, et en face duquel je m'arrête à une dizaine de mètres. J'y fais jeter des mottes de terre. Les arbustes s'inclinent, et nous comprenons que le lion sort de l'autre côté; je fais un détour, et nous nous trouvons face à face Un coup
d'œil me suffit pour me convaincre que la pauvre bête n'est plus à craindre : exténuée, finie, la crinière pleine de sang coagulé, elle se traîne avec peine en grondant faiblement, me regardant la mâchoire grande ouverte et les oreilles aplaties... Je l'achève d'un coup du 303.
La peau couverte de caillots desséchés, le malheureux lion a dû perdre jusqu'à la dernière goutte de son sang. Il en est tout barbouillé. Entrée au-dessus du cœur, la balle a perforé les poumons, puis est sortie par un trou gros comme une pièce de cinq francs. L'animal mesurait 3'", 12 (10^,4); il était dans la force de l'âge et passablement gras.
Mais quelle nuit il m'a fallu passer! Et que d'émotions j'ai ressenties! La journée de la veille avait été déjà très fatigante ; aussi allai-je me coucher au camp. Un moment après, le lion y faisait son entrée, porté par huit hommes.
En voyant des spécimens de ménagerie, on ne se rend pas très bien compte de la taille d'un de ces magnifiques lions à l'état sauvage, quand il est adulte. Pour vous en faire une idée, représentez-voi • une bête d'environ un mètre de hauteur au garrot, de
LES VAUTOURS. i6t
deux mètres de long (non compris la queue), ayant o"',40 à o"',45 de poitrail, pesant entre 200 et 250 kilogrammes. C'est un fameux coup de fusil, mais dangereux et rare.
Les lions qui avaient tué le zèbre étaient quatre qui chassaient de conserve; pendant tout le temps que dura notre séjour, les trois survivants continuèrent à battre les environs de cette plaine, mais nous ne les rencontrâmes plus, malgré un autre affût que j'organisai auprès d'un buffle qu'ils avaient tué et en partie dévoré; pendant deux nuits, ils tournèrent autour de la carcasse, mais nous sommes-nous laissé sentir ou n'avons-nous pu réussir à nous bien dissimuler? Toujours est-il qu'ils ne se sont pas approchés. Il y a sans doute à leur méfiance quelque autre cause que j'ignore, car j'ai observé que rien n'empêche un lion de boire ou de manger s'il en éprouve le besoin.
C'est dans des circonstances assez curieuses que j'ai découvert le cadavre du buffle dont je viens de parler. Un matin, quatre ou cinq jours après la mort du lion, nous apercevons des vautours décrivant dans le ciel des cercles nombreux, ce qui indique qu'ils ont trouvé un animal ou ses débris. Comme cela ne nous écarte pas de notre direction, nous allons voir quel est l'objet de leur convoitise, et nous arrivons, sans bruit, dans un endroit très touffu entouré d'arbres où d'autres vautours sont déjà posés; quelque chose empêche sans doute ces oiseaux de s'abattre sur leur proie. Comme nous savons que l'on peut rencontrer à l'improviste de grands carnassiers, nous avançons
i62 chassp:s aux grands fauves.
avec beaucoup de précaution, le fusil armé, le doigt sur la gâchette, allongeant le cou pour tâcher de découvrir l'animal ou le reste d'animal qui gît là, dans
une clairière Un rugissement bas, un froissement
dans les broussailles, et nous entendons des animaux qui s'éloignent... En approchant, nous découvrons un buffle dont l'abdomen a été vidé et dont les cuisses sont en partie dévorées. Trois lions, dont nous retrouvons les traces, étaient occupés à festiner lorsque le bruit léger de notre marche les a fait fuir. Malgré qu'il soit un peu tard, nous nous cachons, et plusieurs heures s'écoulent dans le plus grand silence, au grand mécontentement des vautours qui attendent toujours sur les arbres. Tant pis pour eux! Ils en seront pour leurs frais, du moins provisoirement, car, ayant l'intention de me mettre à l'affût le soir, je fais recouvrir le buflfle de feuillage, et nous construisons, au pied d'un arbre, un abri plus solide que celui de la plaine. Travail inutile, je l'ai dit : les lions ne sont pas revenus, et nous avons fini par laisser les vautours libres de disposer de leur trouvaille.
Cette espèce d'oiseaux joue dans la vie du chasseur africain un rôle très important (i) : ils lui indiquent souvent, en planant dans le ciel, où se trouvent des bêtes qu'il a blessées et perdues. Ils sont partout sans qu'on les voie : qu'un animal tombe, aussitôt un vaatour passe en l'air comme par hasard; toujours prêt à vous dévorer votre gibier, si vous l'abandonnez
(i) Mes grandes chasses, p. 246.
ENVOI D' « AKRASSOUS ». 163
sans le dissimuler sous un amoncellement de feuillage ou d'herbes. Pour un éléphant, il n'y a rien à craindre : le bec de ces vocâces ne peut entamer sa peau. Ils ne peuvent pas davantage couper celle des grandes antilopes, mais ils s'y prennent autrement : ils attaquent l'anus et les parties molles du bas ventre, où la peau est tendre, et ils pratiquent une ouverture par laquelle ils font sortir les intestins; ceux-ci expédiés, ils pénètrent dans la cavité laissée libre et mangent toute la chair des côtes, en dedans, contre la peau ; pour cela ils entrent quelquefois sept ou huit dans le corps, selon la dimension, tandis que les autres mangent les yeux, la langue, etc. Lorsque vous arrivez en hâte, votre antilope, qui a l'air intacte, n'est plus qu'une peau tendue sur un squelette évidé et nettoyé en dedans : les uns après les autres, les vautours sortent par l'ouverture et, gorgés de viande, prennent lourdement leur vol.
Cette variété s'appelle le busard-dindon, à cause des caroncules roses qui ornent sa tête. De plus, quand ces }nagoras{i) se battent autour d'un cadavre, ils poussent des cris qui ressemblent assez à ceux d'une dinde, et ils ont comme celle-ci une façon tout à fait comique de marcher en se balançant.
Ceci me rappelle une petite farce que nous avons jouée, au Dahomey, à un capitaine de navire italien : nous lui avions envoyé, dans une cage, sous la dénomination de dindes du pays, quatre de ces vautours,
(i) C'est leur nom indigène.
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appelés là-bas akrassoiis, qui font, dans la région, le service de la voirie. Il les mangea de bon cœur et répondit à notre billet lui demandant le résultat : Un poco dure, ma buonissime (un peu dures, mais très bonnes); il ajoutait qu'il en gardait deux pour fêter la Noël à Castellamare (Naples), Cette aventure était restée légendaire entre nous, et nous disions, pour exprimer le nec plus ultra d'un festin : « Ilyaura ^;z^v//6' un akrassou truffé! »
J'aurais bien voulu pouvoir aussi manger de ces « dindes » : dans les moments de misère, c'eût été précieux; mais elles exhalent une odeur repoussante, ainsi que toutes les viandes qu'elles touchent, et n'ont en général que la peau et les os.
Il existe une autre espèce de vautour que j'appellerai, à défaut d'autre nom, le vautour « à ventre blanc » ; un peu plus grand que le busard, il a la tête également nue, mais avec des plumes blanches au cou, sur la poitrine et aux ailes. Le busard peut mesurer i'",75 d'envergure; l'autre, 2 mètres. La femelle du busard a la tête couverte de plumes courtes et grisâtres; celle du « ventre blanc » a la tête glabre.
Une erreur assez répandue consiste à croire que ces oiseaux ont l'odorat très fin et qu'ils découvrent ainsi leur proie; les indigènes disent même qu'ils devinent où elle se trouve. Je les ai étudiés assez longtemps pour trancher la question, et je suis persuadé qu'ils ne sentent absolument rien, mais qu'en revanche ils ont un œil extraordinaire. La preuve en
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