‹ Chasses aux grands fauvesChapitre 99 sur 163 · LA NUIT, TOUT EST SANG-FROID ET CALCUL · texte numérisé non relu

LA NUIT, TOUT EST SANG-FROID ET CALCUL

tout est saiig-froîd et calcul; il faut toujours se méfier de ses sens, car les erreurs que l'on commet sont nombreuses; les animaux eux-mêmes ont, la nuit, des allures inaccoutumées ; ils examinent longuement les objets suspects, tournent lentement autour et vous donnent ainsi, à vous chasseur, le temps de la réflexion. Vous avez en outre plusieurs chances qui vous favorisent : la chaleur étouffante de la journée écoulée qui altère les animaux, l'absence d'autres abreuvoirs à proximité, la tentation très forte que le fauve a de boire, même s'il soupçonne qu'il v ait du danger.

Ajoutez encore à cela, comme dans mon cas, un projecteur électrique capable de lancer dans l'ombre une traînée de lumière, et des armes perfectionnées qui, bien dirigées, ont un effet terrible.

On serait tenté de croire que, avec tant de précautions, avec cette façon de me renseigner et cette persévérance, j'aurais dû chaque nuit abattre, blesser ou tout au moins... manquer un animal quelconque. Il n'en est rien. Dans le courant des années 1892, 1893, 1894, 1895 et 1896, j'ai passé ainsi 185 nuits entières, du coucher du soleil à son lever, soit 37 nuits par an, d'octobre à décembre (i). Sur ces 37 nuits, j'ai eu, en moyenne :

16 nuits complètement blanches, sans rien voir ni entendre^ c'est-à-dire presque la moitié ;

6 nuits où j'ai vu quelque chose, mais sans pouvoir tirer ;

7 nuits ou j'ai tiré, blessé ou manqué des bétes que je n'ai pu retrouver ;

8 nuits où j'ai tué sur le coup ou retrouvé le matin les animaux morts.

(l) Années 1892 : 21 nuits; 1893 : 32 nuits; 1894^ : 35 nuits : 1895 ; 45 nuits; 1896 : 52 nuits.

8 jours de succès sur 37! Cela me suffisait, car je tuais ainsi des fauves qui me payaient largement de ma peine. Mais aussi que de découragements j'ai traversés, que de moments de véritable angoisse! Combien de fois, en rentrant las de ma nuit d'attente, oili la fièvre m'avait rendu seule visite : me suis-je dit : « Je n'y retournerai plus! » et le soir j'y étais de nouveau ! Il y a dans cette vie de chasseur nocturne, une foule de sensations qui demanderaient, pour être bien décrites, une plume plus brillante que la mienne; j'essayerai peut-être un jour de les raconter en détail, car tous les incidents en ont été soigneusement notés. Pour le moment, je ne veux relater que certaines séances d'affût de l'année 1895. ^^ ^'^^^ mieux, n'estce pas ? raconter quelques-unes des 8 nuits qui eurent un résultat heureux, plutôt que les 29 autres où il a été négatif. Au cours de ce livre, je ne saurais assez le répéter, j'ai évité à dessein de parler des déconvenues, des échecs, des désappointements que j'ai éprouvés, car c'eût été faire le récit non de chasses, mais d'aventures qui avaient failli en être; néanmoins, j'insiste sur ce point que, si j'en épargne l'ennui au lecteur, je n'en ai pas moins eu, comme tout le monde, bien plus d'échecs que de réussites.

Mes premières nuits en 1895 se sont passées en un chassé-croisé que je mettrai sur le compte de la chance... de mes adversaires. Le soir 011 je vais à la mare nord, ils boivent tous à la mare sud, et, quand je m'embusque au bord de celle-ci, plus personne. Parmi les habitués de ces abreuvoirs, il y a deux rhi-

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