‹ Chasses dans l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 15 sur 79 · ARE RE EM · texte numérisé non relu

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York. Que mes lecteurs se figurent une nappe d’eau trois fois large comme le lac d'Enghien, et ronde comme un écu de cinq francs, encaissée dans des rochers taillés à pie et ressemblant fort à un entonnoir rempli d’eau aux deux tiers. Sur l’un des rochers en question avait poussé depuis des siècles, à en juger par la grosseur de son tronc, un chêne dont les racines s'étaient glissées dans toutes les fissures el les cavités, dont l'écorce avait coulé comme de la lave sur la paroi de la pierre et y adhérait comme si on l'y avait scellée. Ce chêne s'élevait à trente mètres environ au-dessus d’un taillis, sur le bord de l’abime.

Je me trouvais là, un matin, en compagnie d’un vieux Anglais enragé chasseur, nommé Whitehead, qui, probablement pour faire mentir son nom de M. Téte-Blanche, recouvrait sa tête parcheminée et veuve de cheveux d’une perruque plus noire que l’ébène. Un de nos camarades de chasse, le célèbre Herbert, surnommé Frank l'orester, absent pour le moment, avait souvent plaisanté Whitehead sur cet appendice inutile à sa toilette et par trop coquet pour un homme respectable à tous égards. Je m'étais permis moi-même quelques quolibets sur ce chef-d'œuvre de Grangeant, le marchand de pommade qui patronna le premier le Courrier des États-Unis à New-York, et fit la fortune de son compatriote éditeur de ce journal; mais certes, en me moquant de mon frère en saint Hubert, je ne soupçonnais pas que ce serait à ce scalp qu'il devrait la vie.

Voici l'histoire de ce fait de chasse, photographié sur les lieux mêmes.

Nous avions depuis cinq heures du matin parcouru monts el vallées, à la poursuite des gelinottes et des quails : déjà notre havre-sac était au trois quarts rempli, et nous sonwions à aller rejoindre Frank Forester à notre cabanage, lorsque tout a coup, en passant près du chêne dont je viens de parler, Whitehead leva les yeux en l'air et poussa une exclamation de joie. Sur l’une des fourches les plus élevées de l'arbre séculaire il avait aperçu et me montrait au milieu

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Se débarrasser de son fusil, de son sac de chasse, monter ou plutôt se hisser sur le tronc de l'arbre, tout cela fut l'affaire d’un instant, et mon camarade exécuta cettegymnastique avant de m'avoir consullé, sans écouter les recommandations de prudence que je lui adressais. Il disparut bientôt au milieu d'une touffe de verdure, puis enfin je l'aperçus sur le bord du nid, haussant la tête de façon à voir ce qu’il y avait dedans.

«Good god! s'écria-t-il.

Deux aiglons! ils ouvrent le bec comme s'ils voulaient m'avaler.

— Attention! lui répondis-je; j’aperçois le père ou la mère, je ne saurais préciser, qui vole à tired'aile de votre côté. Descendez, descendez donc. »

J'avais beau l'appeler, l’enragé ne m'écoulait point. Il grimpait toujours. À la fin cependant, au moment où il avait lourré un des aiglons dans sa chemise de flanelle et s'ap-

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prêlait à prendre l'autre, l'aigle mâle, c'était lui, fondit sur l'arbre, et d’un coup d’aile fit chanceler mon audacieux compagnon. Loin de perdre la tête, Whitehead tira son couteau de sa gaine et s’apprôta à résister et à se défendre. Du bout de la lame il atteignit l’aigle au flanc, mais la blessure n’était point mortelle, et l'oiseau reprit son élan pour se lancer de nouveau sur l’imprudent chasseur.

Je n'osais faire feu de peur de blesser mon camarade; mais, l'arme prêle, je me disposais à le secourir en temps et lieu. Ce que je craignais, c'était de voir l'aigle étourdir Whitehead et le faire tomber dans le Eagle-Lake. Mes craintes furent en partie réalisées: car, au moment où je m’apprêtais à lâcher la détente, l'oiseau de Jupiter, dans le but de briser le crâne de son ennemi d’un coup de bec formidable, frappant avec force et mordant, retirait, non pas un lambeau de chair, mais bien. la perruque protectrice de mon compagnon.

- Celui-ci avait perdu pied, et il fût infailliblement tombé dans le lac, d’une hauteur de deux cents mètres, s’il n'avait rencontré sous sa cuisse une branche solide sur laquelle il s’appuya fortement et qui devint sa planche de salut.

En même temps j'avais épaulé ma carabine, visé l'aigle, et je lui fracassais l'aile droite de telle façon, que le læmmer-geyer, tourbillonnant sur lui-même, allait tomber au beau milieu du lac. Whitehead, remis de son émotion, s’affalait aussi prestement que possible de son chêne, apportant un aiglon qu’il avait étouffé pendant les efforts de sa lutte avec le père emplumé.

Il nous fallut prendre de très-grandes précautions pour descendre dans le Eagle- Lake, où l'oiseau avait rendu le dernier soupir en se débattant comme un diable dans l’eau bénite. Je me jetai à la nage, et en une vingtaine de brasses j'atteignais l'extrême plume de l’aigle et le ramenais à terre. La penne gauche de cet oiseau orne encore l’écritoire dans Jan ile je trempe ma plume pour écrire ce récit.

Qont à mon ami Whitehead, sauvé grâce à la perruque

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