‹ Chasses dans l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 23 sur 79 · TR A · texte numérisé non relu

TR A

Avant l’époque de mes excursions aventureuses au milieu des Peaux-Rouges de la prairie américaine, je n'avais encore vu de dindons sauvages que dans les rues de New- York, pendus au croc de quelque marchand de comestibles, ou bien ballottant sur le dos d'un Yankee farmer venu à la ville pour vendre ces magnifiques oiseaux qu'il avait tués dans ses champs. Je savais bien que le dindon était le gibier le plus succulent de l'Amérique du Nord; mais jamais je n’en avais rencontré à la portée de mon fusil, Il aurait fallu pour cela aller chasser dans les États de l'Ohio, du Kentucky, de l'Illinois et de l’Indiana, tous situés au centre des États-Unis, le long des bords du fleuve

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Missouri et du Mississipi, les deux plus grands cours d'eau du continent américain, ou bien dans la Géorgie et les deux Carolines, au milieu des montagnes Alleghanys, où il est fort difficile d'approcher ces oiseaux, car ils vivent sur les hauteurs les plus sauvages, au milieu des ravins inabordables et dans l'épaisseur des bois où l’homme n’a pas encore pénétré.

Un matin, pendant mon séjour dans une tribu de Peaux- Rouges, on vint dire à M. Simonton, un de mes camarades de chasse, que de nombreux dindons' avaient été aperçus par un Indien sur la lisière d’un petit bois de cotonniers qui bordait la savane au milieu de laquelle nous avions dressé nos tentes.

Nous élancer lui et moi à la suite du guide qui s'était hâté de nous avertir, fut l'affaire d’un instant. Le Peau- Rouge nous recommanda d'observer le plus profond silence. Lui-même nous donnait l'exemple de la précaution, car il marchait avec tant de légèreté, sur le sol couvert de feuilles et de bruvères, qu'on aurait pu croire qu'il avait des ailes aux pieds.

Après avoir fait &e nombreux circuits dans les sentiers naturels des touffes de cotonniers, nous parvinmes sur les bords d’une pelouse recouverte d’une herbe appelée bufjalo grass, qui croissait à un pied de hauteur, et au centre de laquelle gloussaient, se pavanaient et s’évertuaient une vingtaine de magnifiques dindons. La joie que j'éprouvai à contempler, caché derrière un abri de feuillage, ce gibier nouveau pour moi, ne peut être comprise que par un véri-

1 Cet oiseau, un des plus magnifiques de l'Amérique du Nord, est aussi le plus gras et le plus succulent à manger. Les missionnaires jésuites qui élaient allés répandre la lumière de la foi catholique au milieu des tribus indiennes importèrent en France ce volatile, Une erreur communément répandue attribue l’origine du nom du dindon à sa venue des Indes, ce qui le fit appeler poule d'Inde, et plus tard dinde tout court. Jadis l'Amérique fut appelée, par Colomb et les autres navigateurs, l'Inde occidentale, et c’est de cette Inde, et non de celle arrosée par le Gange, que nous est arrivé le roi des oiseaux de nos basses-cours,

table chasseur. Black et Nick, mes deux pointers, retenus par une laisse, piétinaient d'impatience ; les yeux paraissaient leur sortir de la tête, et leur nez se dilatait au fumet du gibier qu'ils avaient éventé.

Nous nous consultions du regard, M. Simonton et moi, pour savoir quel parti nous devions prendre. Fallait-il tirer simultanément nos quatre coups de fusil sur le troupeau, ou bien marcher droit à la rencontre des dindons, les éparpiller dans les broussailles, et puis entrer en chasse cime cela se pratique en Europe? Nous nous décidâämes pour ce dernier projet, et, détachant nos chiens, nous les suivimes. D'abord les dindons, étonnés, nous regardèrent avancer sans qu'aucun d’eux changeât de place. Ils avaient seulement cessé leurs jeux, et restaient sur le qui-vive. Lorsque nous fûmes parvenus à cinquante pas du troupeau, un des coqs les plus énormes de l’association dindonnière poussa un gloussement impétueux et saccadé qui devint le signal d'une débandade générale. Nous fimes feu simultanément, et trois dindons restèrent sur le sol.

Black et Nick s’élancérent à la poursuite des oiseaux dispersés dans toutes les directions ; mais un coup de sifflet les rappela près de nous, et tandis que nous rechargions nos armes, le Peau-Rouge liait nos trois victimes par les pattes et les jetait sur son épaule.

Le vent soufflait du nord, et cependant l’air était tiède et balsamique. Il fut décidé que nous chasserions contre le vent, afin d’avoir plus de chance pour approcher le gibier. Nous primes donc à droite, sans perdre une minute.

M. Simonton et moi nous nous dirigeàmes vers la plus prochaine remise des dindons. Ces oiseaux avaient fait une volée de cent à cent cinquante pas, puis nous les avions vus prendre leurs pattes à leur cou et trotter comme des autruches. A l'entrée d'une autre pelouse de la prairie, ils s'étaient rasés dans les herbes.

Une fois arrivés sur ce terrain, où nos yeux avaient perdu de vue le troupeau de gallinacés, nos chiens retrouvèrent

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