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une multitude de lianes tressées les unes dans les autres. Là, les chiens s’arrêtèrent, et, après avoir hésité un instant, ils suivirent le limier autour de ce buisson inextricable, les oreilles dressées, les veux jetant feux et flammes, les narines ouvertes et les jarrets tendus. Leurs aboïiements étaient frénéliques, terribles, répétés à intervalles si rapprochés, qu'on aurait juré qu'ils ne discontinuaient pas. Les échos répercutaient ces clameurs, qui glissaient sur la surface liquide d’un lac voisin, et allaient se perdre dans le lointain, comme la fanfare de chasse d’un piqueur sonnant de la trompe.
Nous n'avions pas quitté nos chiens d’une semelle, et tout en écartant les branches des arbres qui nous fouettaient le visage, nous soutentions nos chevaux de crainte d’un faux
pas.
De l’autre côté du cannier, les chiens s'étaient frayé une roule à travers les broussailles, et nous les entendions s’égosiller au milieu du buisson. Je priai mes compagnons de me laisser agir à ma guise, et, me débarrassant de mon paletot, j'attachai mon mouchoir autour de ma tête, afin de préserver mes yeux, ma figure et mes lunettes. Prenant ensuite mon fusil, dont je renouvelai les capsules, je pénétrai à grand’peine dans la trouée que nos chiens avaient faite. J'évitais de faire le moindre bruit, et je rendais ma marche aussi légère que possible à travers ce passage, où nul être humain n’avait peut-être pénétré avant moi. Bientôt, à travers ce rideau de verdure qui obscurcissait ma vue, je parvins à deux pas de la meule. L'un de nos chiens s'élançait contre le tronc d’un arbre, dont il mordait l'écorce, et autour de lui s’agitaient les autres limiers aboyant comme de vrais démons.
Je levai les veux, cherchant à apercevoir ce qui causait la rage de nos chiens. Après quelques instants donnés à cet examen, lorsque mes yeux furent habitués à l’ombre, je découvris, à trente pas au-dessus de ma tête, une panthère mâle de la plus grosse espèce, qui fouettait ses flancs avec
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sa queue, et roulait dans leurs orbites des veux ressemblant à des globes de phosphore flamboyant.
Ajuster et làcher simultanément la double détente de mon fusil, ce fut l’affaire d’une seconde; mais, malgré la justesse de mes deux coups, l’animal ne fut point tué roide. De ses deux pattes il restait accroché à une branche d'arbre, comme s’il eût défié la mort. Quelques minutes après, ses muscles se détendirent, ses griffes abandonnèrent leur étreinte, et la panthère tomba à mes pieds au milieu de nos chiens. J’eus toutes les peines du monde à les empèêcher de déchirer à belles dents la fourrure de ce superbe animal.
Pendant cet intervalle, mes amis s'étaient rapprochés, et, grâce à leurs soins, je parvins à sauver mon gibier et à l’accrocher à une branche d'arbre, hors de toute atteinte.
C'était la première panthère que je tuais, et, je dois en convenir, ma joie était extrème et se traduisait par de nombreuses exclamations. L'animal que j'avais abattu était énorme, et cependant il était loin de ressembler aux panthères qu'on montre dans les cabinets d'histoire naturelle, et qui sont aussi grosses qu'un tigre ou qu’un léopard. La panthère des États-Unis est généralement de la taille d’un gros renard, ou tout au plus de celle d’un petit loup. Celle qui pendait devant mes yeux avait le pelage d’un roux blanchâtre, moucheté du cou à l'extrémité de la queue par des taches oblongues, de couleur bistre, bordées de noir. Le dessous du ventre était blanc et uni; ses yeux jaune vert, gros et brillants; ses oreilles pointues , et ses pieds armés de griffes longues d'un demi- pouce.
Pendant que mes camarades et moi nous admirions ma panthère, la meute avait retrouvé une autre piste ct reprenait sa poursuite échevelée. Nous nous hâtâmes de remonter à cheval, et un quart d'heure après, malgré le circuit énorme que nous avions fait dans la forêt, nous nous retrouvions tous trois devant le cannier. Celle fois, nous hâtant d’attacher nos chevaux aux arbres voisins, nous
entrâmes ensemble dans ce labyrinthe épineux. À la même place où j'avais tué ma panthère, se tenait debout la femelle, rugissant avec fureur, et la gueule dégouttante d’une bave verdâtre.
Trois coups de feu, tirés à la fois, firent choir la bête sur le sol. Nos balles avaient pénétré à travers la peau, l’une dans la poitrine, l’autre dans la tête, la troisième dans le ventre.
Sans hésiter, je tirai de sa gaîne un bowie-knife qui pendait à ma ceinture, et, aidé par mes deux camarades, j’entrepris bravement l'office de boucher, ouvrant la peau sous le ventre des deux panthères, l’arrachant avec mon poing fermé, coupant les quatre pattes, et la tête à la hauteur du crâne. Quand ce double écorchement fut terminé, nous nous donnâmes le spectacle de la curée, abandonnant aux chiens la chair de l’animal et nous contentant de notre part du butin.
Nous reprenions très-joyeux le chemin qui conduisait à Grammercy-Land-House, habitation d’un riche agriculteur, notre ami commun, lorsque, aux confins de la forêt, tout près d’une lagune formée par un des replis du petit lac, nos chiens trouvèrent une piste nouvelle. Était-ce encore une panthère”? était-ce un raccoon, ou bien un cerf? nul ne pouvait le dire; mais à coup sûr nous ne songions pas alors à compléter notre étendard de pacha. Nous étions satisfaits des deux queues de panthères que nous possédions déjà, lorsque soudain, devant nous, à vingt pas, s’élança du milieu d’une cépée une féline gracieuse, qui d’un seul bond parvint au haut d’un bouleau, d'où elle paraissait défier notre atteinte et celle de nos chiens. Nous lächâmes, tous trois encore, la détente de nos fusils, et l'animal, poussant un miaulement effroyable, se laissa tomber sur le sol.
C'était une jeune panthère mâle d’une belle venue, allongée et fine comme un de ces dandys américains qui arpentent le pavé de Broadway et lorgnent insolemment sous le nez les jolies miss de New-York. Elle mesurait cinq pieds et demi de
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Pendant cette dernière expédition, la nuit était venue sans transition du jour au crépuscule. Nous cherchions notre chemin, et ne pouvions le trouver. Des canniers denses et fourrés se hérissaient devant nous, comme si un malicieux enchanteur les eût fait surgir pour égarer nos pas, et nous n'avions pas le plus petit fil d'Ariane pour nous guider dans ce labyrinthe.
Enfin la lune se leva. Nous nous orientâmes de notre mieux, dans la direction du nord-est, afin de retourner à Grammercy-Land-House. Il était dix heures du soir quand nos chevaux hennissant nous déposèrent devant la verandah de la ferme. Un bon feu, un excellent souper, de charmantes ladies nous attendaient, et nous oubliàmes bientôt nos émotions au milieu d’une hospitalité toute patriarcale.
La triple dépouille des panthères fut déployée aux yeux de nos gracieuses Yankees, trois charmantes sœurs à l’œil mulin, au sourire fin, aux dents blanches, aux épaules arrondies, qui nous accablèrent d’éloges bien doux à entendre, prononcés par d’aussi jolies bouches.
Au.bal costumé de l'Ocean-House, à Newport, qui eut lieu le 17 du mois d’août de 1847, ces trois grâces américaines excitaient l'admiration générale et étaient déclarées les dames de beauté de cette assemblée fashionable. M'es Fanny, Rebecca et Lizzy Q..…., revêtues d’une robe blanche et les épaules abritées chacune par une des peaux de nos panthères, avaient subjugué tous les cœurs.
La peau de la panthère est très-estimée par les fourreurs des États-Unis, qui en façonnent des tapis splendides, bordés d'ours noir. J'ai vu à Philadelphie, chez Me R..., mariée à un médecin millionnaire, un salon dont le parquet était entièrement tapissé de peaux de panthères ; c'était magnifique à la vue et d’un prix fabuleux. Les divans, les coussins, les chaises, les fauteuils’ les consoles, toul était recouvert de ce pelage, aussi bizarre qu’une page écrite de langue arabe.
Des trois dépouilles de ces panthères il m’en reste une encore, celle qui couvrait la taille cambrée de miss Rebecca, à qui je l’avais prêtée pour la circonstance, et qui me l’a restituée fidèlement après le bal.
La panthère a des mœurs carnassières très - prononcées ; c'est surtout la nuit qu’elle se met en quête, — quærens quem devoret, — et, quoique sa marche soit lente, elle allonge le pas avec tant d’agilité, qu’elle parcourt des distances immenses dans l'intervalle du coucher du soleil à son lever. Si le pays est giboyeux, la panthère aura vite trouvé son souper. Un ou deux bonds lui mettront entre les griffes une proie digne de son appélit. Mais si la neige qui couvre le sol, si le vent qui souffle avec rage rendent les chemins impraticables, la panthère se blottira sous un rocher, dans un endroit fréquenté par les cerfs ou par quelque gibier plus petit, à l'abri d’un bois de cèdres; et là, attendant patiemment la harde de cerfs dont les habitudes lui sont connues par instinct, les dindons qui picorent sous le tronc des arbres, les lièvres dont les gîtes s'ouvrent béants devant ses yeux, elle profitera du moment favorable, et, prenant son élan, ‘elle manquera rarement sa proie.
Quelquefois même la panthère s’attaque à l’homme, mais c’est surtout lorsque la faim « la fait sortir du bois, » et qu’elle a des petits à nourrir. Le récit suivant arrive à l’appui de ce fait.
Ma seconde chasse à la panthère eut lieu à Shenandoah. dans l'État de la Virginie, le long d’une petite rivière appelée Cedar-Creek, qui coule au pied des hautes montagnes dont le sommet est recouvert de pins, de cèdres et de buissons touffus.
J'avais reçu la plus gracieuse hospitalité dans l'habitation de M. Pendleton, et un soir, après souper, nous étions quatre à deviser autour d’une table chargée de verres, au milieu desquels flambait un bol de punch au whisky, lorsque tout à coup le calme de notre conversation fut interrompu par des cris terribles qui provenaient d’une chambre voisine de la
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salle à manger. Mistress Pentleton se trouvait là avec son enfant malade et sa nourrice, qui venait d'ouvrir la fenêtre, lorsqu'une féline d’énorme taille sauta du plancher de la piazza qui régnait autour de la maison sur le bord de la fenêtre, se tenant prête à s’élancer sur le berceau de l'enfant.
Les cris de la mère et ceux de la nourrice nous amenèrent sur-le-champ dans la chambre ; mais l'animal avait eu peur, et nous n'apprimes ce qui s’était passé que lorsqu'il n'était plus temps de le poursuivre. Les chiens de la maison s'étaient élancés sur les traces de la panthère ; ils revinrent bientôt, la queue entre les jambes, lâchement, comme s'ils eussent fui un danger trop imminent.
Le lendemain matin, bien avant que le jour eût paru, les trois MM. Pendleton et moi, accompagnés de deux nègres et d'une meute composée de huit limiers de magnifique race, nous suivions la piste d’une panthère à travers les sentiers les plus hérissés d’épines et de roseaux coupants que j'aie jamais rencontrés de ma vie. Enfin nous arrivämes à une sorte de clairière, au milieu de laquelle gisait une carcasse de daim à moitié dévorée. Le gibier avait été tué pendant la nuit, car il était frais et sans odeur.
Tout nous prouvait que nous étions enfin parvenus près de l'endroit où la panthère s'était retirée pour passer la journée.
La neige qui était tombée depuis deux jours couvrait le sol d’un vaste linceul, et les pattes de l’animal s’y voyaient empreintes comme l’est un sceau sur la cire d’un parchemin. Ces traces nous conduisirent sur le sommet des montagnes Paddy, jusque auprès d’un rocher fendu en deux, formant une grotte naturelle, dans le fond de laquelle régnait la plus profonde obscurité.
Un de nos chiens, qui passa sa tête dans cette fente de rocher, donna de la voix, ce qui nous prouva que la panthère était à quelques pas de lui.
Je ne sais si la nature a octroyé au chien plus de courage pendant le jour que pendant la nuit, mais ce qu’il y a de certain, c’est que les limiers qui, la veille au soir, étaient
revenus la tête basse et la queue entre les jambes de la poursuite de la panthère, n'hésitèrent pas un instant à se précipiler dans la passe étroite de la grotte pour attaquer ensemble l'ennemi. Deux d’entre eux parvinrent seuls à se glisser dans cette ouverture avant que MM. Pendleton eussent pu les en empêcher.
Un miaulement terrible se fit entendre, qui fut immédiatement suivi des hurlements des deux limiers. Nous ne savions quel parti prendre. Il fallait faire sortir les chiens, ou ils allaient être tués. M. Rudolph, l'aîné des Pendleton, ordonna à ses deux nègres d’entrer dans le trou et de tirer dehors les limiers en les prenant ou par les pattes ou par la queue. En effet, Adonis et Jupiter (c’est ainsi que s’appelaient les deux Africains) obéirent à leur maître, et, grâce à leurs efforts, ils arrachèrent successivement les deux chiens de la passe des rochers. Le dernier entré n'avait eu aucun mal, mais le premier avait été dangereusement blessé par la panthère.
Dans ce moment, le nègre Jupiter, qui était rentré dans la fissure de la grotte, s’écria dans son langage naïf:
« Oh! massa Pendleton, les yeux de li panthère être brillants, là, comme deux dollars tout neufs. Yah! yah! yah!»
Sur de nouveaux ordres de M. Pendleton, les esclaves dégagerent l'entrée de la grotte de tout le bois et de toutes les feuilles qui l’obstruaient, et M. Rudolph pénétra à son tour dans l’étroit orifice.
Un silence solennel régnait en ce moment : les limiers euxmêmes avaient compris qu’il était nécessaire de ne point donner de la voix. Deux minutes après que M. Pendleton eut entrepris son exploration dangereuse, nous le vimes revenir à nous : il avait vu deux bêtes au lieu d’une. La première était accroupie dans le fond de la grotte, la seconde se tenait sur une corniche du rocher, taillée sur la paroi gauche de cette fosse aux panthères.
Il fut décidé par mes trois hôtes que M. Rudolph entrerait le premier, sa carabine à la main, tandis que son frère Harry
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le suivrait pour lui faire passer une autre arme, au cas où la première décharge n'aurait pas suffi pour tuer la première panthère. Nous deux, M. Charles Pendleton et moi, nous nous tenions sur le qui-vive, nos fusils à la main, tandis que les nègres, qui avaient accouplé les limiers, les garderaient en laisse.
Mon cœur battait avec force, dans l’anxiété du drame qui allait se passer au fond des entrailles de la terre. Tout à coup une explosion des plus bruyantes se fit entendre : on aurait dit que ia terre tremblait sous nos pas, ou bien qu'une mine venait d’éclater à nos oreilles.
Les deux Pendleton reparurent bientôt, l’un portant la carabine de son frère, et celui-ci traînant par la queue un énorme animal qui de l'extrémité du fouet au bout de son museau mesurait cinq pieds de long.
Pendant que nous examinions cette superbe panthère, les chiens avaient rompu leur laisse, et deux d’entre eux, se précipitant de nouveau dans la caverne, livraient un combat à outrance à l’autre animal, qui était resté accroupi sur la corniche. Heureusement pour nos chiens, la bête tremblait de peur et n'osait pas se défendre : aussi les limiers l’étranglèrent-ils facilement. Quand cette bataille souterraine eut cessé, et lorsque Adonis, qui pénétra à son tour dans la grotte, reparut au soleil, il nous rapporta cette panthère en miniature et la jeta sur le sol à côté de sa mère. Toutes deux avaient vécu.
Je terminerai ce chapitre en racontant à mes lecteurs un des épisodes de l'exploration que j'avais entreprise dans les forêts de la Floride.
Par une matinée glaciale, nous chassions, un Américain et moi, à quatorze milles de Saint-Augustin, le long de la rivière Saint-John. Nos trois chiens avaient poursuivi une panthère, qui pour les éviter s'était jetée à la nage afin d'atteindre un ilot s’élevant à une portée de fusil au milieu des eaux. Tout à coup l'animal se retourna, saisit par la tête le chien qui était le plus rapproché de lui, et, l’entraïnant sous l’eau, parvint