‹ Chasses dans l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 36 sur 79 · DRE · texte numérisé non relu

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portée, je n’avais donc aucune chance de faire une trouéc dans les rangs; aussi je conçus l’idée de compter combien de bandes passeraient au-dessus de ma tête dans l’espace d'une heure. Je m’assis donc tranquillement , et, tirant de ma poche un crayon et du papier, je commencai à prendre mes notes. Peu à peu les volées se succédaient avec tant de rapidité, que je n’avais plus, pour pouvoir les compter, d'autre moyen que de tracer des jambages multipliés. Dans l’espace de trente-cinq minutes, deux cent vingt bandes de pigeons avaient passé devant mes yeux. Bientôt les vols se touchèrent et se resserrèrent d’une manière si compacte, qu'ils me cachaïent la vue du soleil. La fiente de ces oiseaux couvrait le sol :‘ tombait serrée comme la neige en hiver.

En rentrant, à midi, à l'auberge de Hartford pour l'heure du diner, j’eus tout le loisir d'examiner la continuation de

dans la création. La tête du mâle est d’un bleu cendré; la poitrine d'une couleur noisette teintée de rouge ; le cou diapré de vert, d’or et d'écarlate ; les ailes bleues, parsemées de taches noires et bistres ; le ventre blanc comme la neige. La queue, fort longue et cunéiforme, est traversée par une bande d’un noir brillant, et les pattes sont rouges comme celles de la perdrix bartavelle. La femelle du pigeon américain n’a point de couleurs éclatantes, ses plumes sont d’un gris cendré mêlé de noir et de marron fancé. Les seules grâces qu’elle tienne de la nature sont celles de ses formes, qui sont sveltes et effilées, et la limpidité de ses veux couleur de feu.

Les migrations de ces pigeons voyageurs ont été attribuées par différents naturalistes au besoin impérieux de fuir la rigueur du froid des climats brumeux du Nord et de chercher une température plus douce. Telle n’en est pourtant point la cause, seulement amenée par l'abondance ou la disette des fruits dont ces palombes se nourrissent exclusivement. Ce n’est qu'après avoir épuisé toutes les ressources du territoire sur lequel ils s’abattent que les pigeons reprennent leur vol et changent de canton. Plusieurs habitants du Kentucky et de l'Illinois m'ont assuré qu’anrès avoir séjourné pendant trois à quatre ans dans les bois de ces deux États, les pigeons voyageurs avaient disparu un matin, parce qu'ils ne trouvaient plus de glands pour se nourrir, Ce fut seulement en 1845 qu'ils revinrent en grand nombre, les parasites! la récolle avait été magnifique, et ils voulaient en prendre leur portion.

Appartenant lous à la même espèce que celle employée en Europe pour porter des nouvelles de bourse avant l'invention du télégraphe électrique,

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ce passage miraculeux. Les pigeons ne s'arrêtaient point dans les plaines environnantes, car dans tout le canton la récolte des noix et des glands avait manqué cette année-là. Il n’y avait donc pas moyen de brûler sa poudre au milieu de ces bandes qui se tenaient hors de portée de la meilleure carabine. De temps en temps, lorsqu'un émerillon ou un aigle gris fondait sur leur arrière-garde, une masse com-

pacte se formait, qui, pareille à un serpent, se tordait en mille replis, pour éviter les atteintes de l'oiseau de proie: puis, une fois le danger échappé, ou bien lorsque l’ennemi avait saisi dans ses serres ses victimes palpitantes, la colonne reprenait sa marche dans la limpidité de l’azur. Pendant les trois jours de mon séjour à Hartford, la population du pays ne quitta point les armes. Tous, hommes et enfants, avaient un fusil double ou une carabine dans les mains, et, embusqués le long d’un bois, derrière un rocher,

les pigeons américains ont une puissance de vol qui tient du prodige. Ainsi, j'ai tué dans l'État de New-York des individus de cette espèce dont le gésier était encore plein de graines de riz dont ils n’avaient pu se nourrir que dans la Géorgie ou la Caroline; et, comme il est prouvé que les aliments les plus difficiles à digérer ne peuvent point résister plus de douze heures à l’activité du suc gastrique, j'ai dû conclure que mes pigeons avaient parcouru en six heures au plus un espace de trois à quatre cents milles, environ vingt-cinq lieues de poste en une heure. A ce compte-là, il ne leur faudrait pas plus de deux jours pour traverser l'Océan, de New-York à Brest.

Les pigeons américains, grâce à la faculté qu'ils ont de voler avec une puissance qui n’est donnée à aucun autre oiseau, possèdent aussi à un degré très-remarquable le don de la vue. Ils n’ont pas besoin de s’arrèter pour explorer le pays par où ils passent, et savoir s’ils y trouveront les graines et les fruits dont ils se nourrissent. Tantôt on les voit s'élever très-haut et étendre leurs bataillons dans toutes les directions : c'est qu'alors ils cherchent à reconnailre le terrain; tantôt ils se resserrent, s’abattent vers la terre el semblent se consulter entre eux. C'est parce qu'ils ont fait une heureuse découverte et que la pâture doit être abondante.

Tout, dans la structure des pigeons, leurs ailes nerveuses, leur queue bifurquée, l’ovale de leur corps, décèle chez ces oiseaux une organisation propre à soutenir un vol rapide et de longue haleine; et, malgré cette nature peu propre à rendre leur chair tendre, ce gibier est fort recherché en Amérique, et on le considère comme un manger fort exquis,

aux abords des rivières, partout où il y avait pour eux chance de ne pas être vus, ils attendaient le moment favocable pour les décharger au milieu d’un vol, et tuer ainsi une prodigieuse quantité de pigeons. Le soir, à la veillée, la conversation ne roulait que sur la chasse aux pigeons. sur les péripéties de chaque coup tiré ou manqué, et sur les espérances du lendemain.

On ne mangea, pendant ces trois jours, que de la chair de pigeon, et l’air était tellement imprégné de l'odeur de ces oiseaux , que, tout autour de nous, l’atmosphère exhalait les senteurs de la basse-cour.

Un arithméticien du pays avait fait un calcul approximatif assez curieux sur le nombre d'individus dont ces bandes extraordinaires étaient composées, et sur la quantité énorme d’aliments nécessaires à leur subsistance. Prenant, par exemple, une colonne large d’un demi-kilomètre, ce qui est loin encore de la mesure ordinaire, et supposant qu'il failût trois heures aux oiseaux qui la composaient pour effectuer leur passage, comme sa vitesse était d’un demikilomètre par minute, sa longueur devait être de cent quatre-vingt-dix kilomètres, composé chacun de mille huit cent trois mètres. En supposant maintenant que chaque mètre carré fût occupé par deux pigeons, il déduisait que le nombre de ces oiseaux devait être de « un billion cent vingt millions cent quarante mille; » et comme chaque individu consomme par jour, dans le pigeonnier, un quart de boisseau de graines ou de fruits, la nourriture journalière d’une seule bande n'exigeait pas moins de « cent millions sept cent quatre-vingt mille » boisseaux de denrées de toutes sortes. Quel formidable appétit !

Aussitôt que les pigeons aperçoivent dans le territoire audessus duquel ils passent, soit sur les arbres, soit à terre, une quantité de nourriture qui leur paraît valoir la peine de s'arrêter, on les voit tournoyer plusieurs fois, jetant dans les rayons du soleil les prismes azurés de leur brillant plumage, et passant ainsi du bleu clair au pourpre foncé et à l'or le

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plus scintillant. Les voyez-vous disparaitre derrière ce bois de chênes élevés et s’enfoncer au milieu du feuillage? Tout d'un coup ils reparaissent plus hardis; d’un seul élan ils se précipitent à terre et couvrent le sol. Une terreur panique s'empare-t-elle d'eux, ils reprennent leur vol avec une telle rapidité, que le crépitement de leurs ailes produit une commotion capable d’épouvanter, si on ne savait pas quelle en est la cause. Mais ce n'était rien, et une fois leur appréhension dissipée, les voilà de nouveau éparpillés sur le sol, venant, montant, se croisant dans tous les sens, déployant, en un mot, une série de mouvements impossible à décrire au moyen de la parole. Le terrain sur lequel ils se sont posés est tellement dépouillé, qu'y chercher une seule graine serait peine perdue.

C’est le moment que choisissent les chasseurs du Kentucky pour tirer sur les pigeons et faire dans leurs rangs des trouées indescriptibles. Au milieu du jour, les oiseaux, bien repus et le gosier plein de faînes, de glands et autres végétaux, vont se reposer et digérer leur butin sur les arbres voisins; mais, dès que le soleil tombe à l'horizon, au moment où ses rayons disparaissent derrière les montagnes, tous prennent leur vol et vont rejoindre le juchoir commun, qui quelquefois s'élève à plus de quarante lieues de l'endroit où 1ls avaient passé la journée.

Le long des caux de la rivière Verte {Green river), dans le Kentucky, j'ai vu le plus magnifique perchoir, pendant mon séjour aux États-Unis. Il était situé le long de la lisière d’une forêt, dont les arbres s’élevaient à plus de deux cents mètres ; troncs droits, isolés, sortant du sol tout d’une venue. Une compagnie de soixante chasseurs élait venue s'installer dans les environs, escortée par des voitures chargées de provisions de bouche et de guerre. On avait dressé des tentes, et deux cuisiniers nègres préparaient la nourritur>, le mess des disciples de saint Hubert. Parmi eux se trouvaient deux fermiers de Glasgow, qui avaient amené un troupeau de trois cents cochons pour les engraisser avec des

pigeons, et les rendre ainsi en peu de temps propres à la vente. Lorsque j'arrivai dans le camp de la rivière Verte, je fus étonné, stupéfait de la quantité de pigeons tués qui jonchaient le sol. Quinze femmes étaient occupées à plumer ces oiseaux, à les vider, à les saler et à les encaquer dans les barils. Ce qui me surprit le plus, ce fut d'apprendre par les chasseurs , que, quoique le perchoir fût dégarni pendant le jour, chaque soir il se couvrait de myriades de pigeons qui revenaient de l’État de l’Indiana, où ils avaient passé la journée dans les environs du village de Coridon, en faisant ainsi un vol de cent lieues. Inutile de dire que le lendemain matin ils reprenaient la même route dès le crépuscule. Le sol, dans toute l'étendue du juchoir, se trouvait couvert de colombine (fiente de pigeon) à une épaisseur d’un ou deux pouces. À examiner ce terrain recouvert d'une teinte grisâtre, ces arbres dénudés, aux branches pelées et sans séve, on aurait pu croire que nous étions déjà au cœur de l'hiver, ou bien que quelque tornado avait tordu les rameaux des arbres et brûlé la nature qui les environnait.

Les chasseurs se disposaient à la chasse du soir, et, sans perdre de temps, ils avaient tous fait leurs préparatifs. Les uns ensachaient du soufre dans des pots à feu; les autres s’armaient de longues perches pareilles à des pelles de boulanger; ceux-ci portaient des torches faites de résine et de branches de pin; ceux-là, enfin, — les chefs de cette association de chasseurs, — avaient dans les mains des fusils à un et deux coups, chargés d’une forte quantité de poudre et de plomb.

Le soleil venant de se coucher, chacun avait pris son poste en silence : aucun oiseau ne paraissait encore à l’horizon. Tout à coup j'entendis ces mots répétés par chaque chasseur :

Here they come! «les voilà! »

En effet, l'horizon s’obscurcissait , et le bruit fait par les pigeons ressemblait à celui du terrible mistral de Provence s’engouffrant dans les gorges des Apennins.

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Lorsque la colonne des piguons passa au-dessus de ma tête, j'éprouvai un frisson, causé tout à la fois par l'étonnement et le froid ; car ce déplacement d'air occasionnait un courant atmosphérique fort insolite. Pendant ce temps-là, les pelles se mouvant, abattaient des milliers de pigeons. Les feux avaient été tous allumés comme par magie : je fus témoin d’un admirable spectacle. Les pigeons arrivaient par millions, se précipitant les uns sur les autres, pressés comme les abeilles d’un essaim qui s'échappe de la ruche au mois de mai. Les hautes cimes du juchoir surchargé se brisaient, et, tombant à terre, entrainaient à la fois les pigeons et les branches qui se trouvaient au-dessous. C'était un bruit à ne pas être entendu de son voisin, même en criant à pleins poumons, et si l’on distinguait à grand’peine quelques coups de fusil, pour la plupart du temps ne voyailon que des chasseurs qui rechargeaient leurs armes. Nous nous tenions tous sur la lisière du bois, loin de la portée des branches qui tombaient, et le massacre continua ainsi toute la nuit, quoique depuis onze heures du soir le passage des pigeons eût tout à fait cessé.

Une particularité digne d’être ici mentionnée, c’est que, malgré l’effroi qu'ils éprouvaient, les pigeons n'avaient point abandonné le perchoir habituel, et que ni les torches brillantes , ni les coups de fusil, ni les cris, n'avaient le pouvoir de les faire envoler. Un homme qui arriva le matin au rendez-vous de chasse nous assura avoir entendu le bruit qui se faisait sur notre emplacement, à une lieue un quart avant de nous avoir rejoints.

Dès le point du jour, toutes les bandes de pigeons s’élancèrent dans les airs pour aller à la recherche de leur nourriture. Ce fut alors un bruit effroyable, impossible à décrire autrement qu’en le comparant à une décharge simultanée de coups de canon. Et à peine le perchoir eut-il été abondonné, que les loups, les panthères, les renards, les couguars et tous les animaux rapaces des forêts américaines s'avancèrent en nombre pour prendre part à la curée. En

même temps les faucons, les buzards, les aigles fauves et gris, sans oublier les corbeaux et les orfraies , volaient audessus de nos têtes pour emporter une portion du butin,

Les chasseurs prélevèrent leur dime, et choisirent dans cette masse de morts et de mourants les pigeons les plus dodus et les plus gras, dont ils chargeaient des charrettes, laissant le fretin du gibier aux cochons et aux chiens de l'association.

Quant à moi, quoique j'eusse pris part au massacre général plutôt en amaleur qu’en intéressé, je n’emportai de toute ma chasse qu'une magnifique plume d’aigle arrachée à l'aile de l’un de ces oiseaux de rapine que j'avais abattu sur un monceau de cadavres.

Deux mois après cette chasse mémorable, dont j'ai gardé bon souvenir, je me irouvais un matin sur le quai de l'East river, à New-York, lorsque mes yeux furent attirés par l'écriteau suivant peint en lettres noires sur un lambeau de toile à voile: Wild pigeons for sale. Je montai à bord d'un petil navire caboteur où se trouvait la cargaison ailée , et là, le capitaine me montra des corbeilles de pigeons ramiers tués dans l'intérieur des terres, qu'il vendait à raison de three cents (1rois sous) pièce.

Un planteur de Tennessée m'a assuré qu'il avait un jour pris quatre cents douzaines de pigeons au filet, chasse fort usitée dans son pays. Ses nègres, au nombre de vingt, étaient, le soir, fatigués à force d’avoir abattu des pigeons qui traversaient sa propriété.

En 1848, pendant le mois d'octobre, le passage des piweons était si considérable dans l'État de New-York, que ces oiseaux étaient vendus à deux sous pièce sur les quais et aux principaux marchés. Les maîtres de maison en nourrissaient leurs domestiques, et ceux-ci, s'ils avaient pu prévoir ce qui arrivait, eussent volontiers fait écrire dans leur acte d'engagement une clause ayant pour but de n’avoir que deux fois par semaine de ce gibier à diner.

C’est ainsi qu’en Écosse les serviteurs des grandes mai-

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sons ne se placent qu'à la condition expresse de ne pas manger du saumon plus de trois fois dans l’espace de huit jours.

Un matin de ce même mois d'octobre 1848, sur les hauteurs du village de Hastings, le long de la rivière de l'Hudson, j'eus l’occasion de tirer trente coups de fusil sur des vols de pigeons, qui me produisirent cent trente-neuf pigeons. Il y avait dans ce nombre-là environ quatre-vingts oiseaux énormes, gras et dodus comme de petits poulets. Je fus obligé de héler un nègre qui passait sur un chemin

voisin du lieu où j'étais assis près de mon bulin empenné, el je lui donnai un demi-dollar pour qu’il rapportät mon gibier au steamboat retournant à New-York.

Les pigeons américains nichent un peu partout dans le territoire des États de l’Union, mais en général ces oiseaux choisissent les bois retirés et peu fréquentés s'étendant sur la limite du pays civilisé et des vastes déserts qui aboutissent aux prairies. La saison de la ponte offre un contraste bien opposé à ces scènes de confusion que j'ai décrites. Si mes lecteurs pénètrent avec moi sous la feuillée des forêts de l'Ohio et du Mississipi, ils n’entendront que des roucou-

Les Chasses. 6

Iements incessants, et ils ne seront témoins que de preuves di d’affections douces et de marques de tendresse du pigeon à ta sa femelle. Au-dessus de leur tête, dans la cime des arbres, tr: ils apercevront des nids rapprochés les uns des autres, con- s0 struits avec des brindilles de bois entrelacées, formant un cri espace légèrement creux, sur lequel, tour à tour, le mâle et for la femelle couvent deux ou trois œufs. Le mâle seul monte ter la garde et protége sa compagne; c’est lui qui va aux provi- de sions et qui revient à son tour se placer sur le nid, tout en le abritant les œufs sous ses ailes. mi

Bien souvent la ponte réussit et couronne les efforts de pit

tendresse de ce couple affectueux. Mais cet heureux résultat n’a lieu qu’à la condition que l’homme n'aura point découvert ces fragiles demeures aériennes. Malheur à ces oiseaux si des chasseurs ou des settlers passent dans leur voisinage! Des massacres plus terribles encore que ceux que j'ai décrits vont ensanglanter ce sol et porter la terreur au sein de ces ménages inoffensifs. La hache entame le tronc des arbres, qui s’affaissent dans la clairière, entraînant dans leur chute les pigeonneaux et le nid qui les a vus naître. Pris, assommés et cuits sur la braise, ils sont mangés sous les yeux de leurs père et mère, qui voltigent autour des bourreaux de leur progéniture et font retentir les échos de la forêt de cris déchirants qui ne parviennent point à toucher l’impitoyable chasseur.

Comme on le voit par tout ce qui précède, la destruction menace en Amérique le gibier auquel j'ai consacré cet article. À mesure que la civilisation s'étend sur ces vastes déserts de l'Ouest, les hommes deviennent plus nombreux, et la race humaine, qui règne partout en tyran et ne laisse imposer aucun frein à son despotisme, détruit peu à peu les associations d'animaux. Déjà les cerfs, les daims et les grandes bêtes à cornes qui peuplaient les anciennes colonies de l’Angleterre ont presque disparu dans les principaux États de l’Union. Les troupeaux de bisons qui, il y a cent ans, paissaient en repos sur les lointaines savanes qui ver-

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dissent par delà le Mississibi, voient leurs rangs s'éclaircir, tandis que les carcasses de leurs semblables tués par les trappeurs , les émigrants et les Indiens blanchissent sur le sol et marquent le passage de l’homme. Tout porte donc à croire que les pigeons, qui ne supportent point l'isolement, forcés de fuir ou de changer de mœurs à mesure que le territoire de l'Amérique du Nord se peuplera du trop-plein de l'Europe, finiront par disparaître de ce continent, et, si le monde ne finit pas avant un siècle, je parie avec le premier chasseur venu que l'amateur d'ornithologie ne trouvera pius de pigeons que dans les muséums d'histoire naturelle.

Si jamais république inoffensive exista dans le monde, certes c'est celle des marmottes américaines, prairie dogs. à 2, chaque individu vit à sa guise, simplement, sans songer à mal, sans penser à frustrer son voisin, à le déposséder, à le tromper, à vivre à ses dépens.

Là, point de gouvernement, partant par de complots. Il n'ya pas même de président, pas de consuls, de préfets, voire même de commissaires de police ou de sergents de vile. A quoi bon? Si la marmotte de la prairie, petit quadrupède de la famille des rongeurs, est vive, étourdie, quelquefois même pétulante, par contre, c’est un animal social et sociable, qui ne trouble jamais l’ordre public. C'est, en un mot, le modèle des êtres créés.

J'avais souvent souhaité, pendant mon séjour aux États- Unis, visiter un de ces terriers gigantesques, écumoire animée , grouillante et bourdonnante. L'occasion ne se pré-

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senta qu’un soir après une de nos chasses lointaines avec les Peaux-Rouges. L'un des compagnons de Rahm-0-j-or 1, qui s'était quelque peu écarté de notre troupe, rencontra dans une pelite vallée, sur le versant d’un coteau exposé au soleil, un « village de chiens d: prairie », et le soir a la veillée il nous fit part de sa découverte.

De bonne heure, le lendemain, tous mes amis et moi nous montâmes à cheval dans le but d'aller visiter ce curieux phalanstère. Tout ce que j'avais entendu raconter sur ces quadrupèdes me faisait approcher de leur vaste terrier avec un intérêt doublé par la curiosité du chasseur.

Avant d'arriver sur le faite de la colline au versant de laquelle demeuraient les marmottes, nous descendimes de cheval, et, laissant nos montures attachées à une rangée d'arbres, nous nous avançàmes avec précaution du côté du village.

Je ne sais si l'instinct des chiens de prairie avait été éveillé par le bruit de nos pas, mais, à notre approche, les sentinelles donnèrent l'alarme et décampèrent vers les premiers orifices pour y chercher un abri avec les autres camarades. Ceux-ci, qui se tenaient prudemment assis sur leur train de derrière à l'entrée de leurs terriers, jetèrent aux échos un jappement particulier, et, après s’être livrés à un entrechat fantastique, disparurent chacun dans leur antre respectif.

Le village des chiens de prairie qui s'offrait à nos yeux couvrait un espace d'une vingtaine d’acres de terrain. Partout le sol était percillé, miné et couvert de cônes durcis qui attestaient le travail souterrain du bizarre animal. Nous sondâmes plusieurs de ces trous avec la baguette de nos fusils; mais leur profondeur nous empêcha d’accrocher avec nos tire-bourre un seul individu de la tribu républicaine.

1 Chef d'une tribu de Pawnees au miieu de laquelle je me trouvais en 1847,

Nous n’avions donc qu’un parti à prendre pour voir les marmottes à notre aisc, celui de nous cacher et d'attendre que la peur ait fait place à la confiance. La nature favorisait tout à fait nos projets : elle avait fait croître aux limites du village , dans le creux de la vallée, une rangée de cèdres nains, dont les branches touffues devaient nous abriter à tous les yeux et nous permettre de voir sans être aperçus.

Nous nous retiràmes donc à petit bruit, et, chacun ayant choisi sa place, nous demeuràmes ainsi immobiles, observant le plus profond silence , les yeux fixés sur le village, dont les portes et les fenêtres, quoique grandes ouvertes. ne paraissaient point être fréquentées.

Peu à peu nous aprçûmes quelques vieux routiers qui se hasardaient et passaient doucement le bout de leur nez à l'entrée d’un trou, puis disparaissaient à l'instant. D’autres faisaient un bond rapide en dehors, mais ils se précipitaient d’un orifice à l’autre.

Enfin, quelques marmottes, rassurées par la tranquillité atmosphérique, persuadées que le danger était passé, se glissèrent hors de leurs tanières ; elles traversaient à la hâte un espace assez éloigné du trou d’où elles étaient sorties, pour entrer dans une fissure située à une grande distance. On aurait dit qu’elles allaient chez un ami ou un parent lui raconter la frayeur qu'elles avaient éprouvée, parler avec lui des causes de cette panique, échanger , en un mot, des impressions et comparer leurs observations mutuelles sur la vision qui venait de passer devant leurs yeux.

D'autres n'armottes, plus audacieuses, se réunissaient en petits groupes au milieu des rues, et, dans ces rassemblements, on s’occupait sans nul doute de l’outrage commis par l’envahissement de la ville-république; on pérorait, on discutait les moyens de défense. Tantôl un orateur s’élançail sur le sommet d’une motte de terre qui dominait l'assemblée, et du haut de cette tribune il expliquait ses vues, ses projets, ses principes de stratégie. Tantôt, saisi d'une crainte

insolite, tout le rassemblement se précipitait dans les ori-

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fices béants, et disparaissait pour aller plus loin sortir en nombre et recommencer les mêmes jeux. Rien n'était plus curieux à observer que la forfanterie de ces marmottes : elles semblaient vouloir défier le tonnerre , et fuyaient au moindre souiñie de la brise, à la plus imperceptible commotion de l'air.

Lorsque nous eûmes considéré à loisir les chiens de prairie, je proposai à mes camarades de mettre un terme à cet affût inutilement prolongé. Il fut convenu entre nous que chacun allait viser une marmotte dans une direction opposée, et que lorsque j'aurais fait claquer ma langue contre mon palais, chacun tirerait à la fois.

Ce qui fut dit fut fait; une décharge simultanée eut lieu, et quand la fumée fut entièrement dissipée, il ne restait plus un seul chien de prairie devant nous, si ce n'est six morts qui gigottaient à l’orifice de leurs terriers.

On assure que les chiens de prairie ne sont pas les seuls habitants de ces couloirs souterrains, et qu'ils ont pour commensaux, pour hôtes, des serpents à scnnettes et des hiboux. Ces « coucoux » parasites de la gent quadrupède vivent aux dépens des marmottes, qui leur servent à la fois de nourriture et de maçons. Ce sont les fermiers généraux de la république, qui vivent aux dépens des faibles et posent bon gré mal gré à tous ceux qui les craignent.

Nous voulûmes nous assurer du fait, mais toutes nos recherches furent inutiles ; nous ne vimes pas la queue d’un hibou, nous n’entendîmes pas la crécelle d’un petit serpent à sonnettes. Cette république de la prairie des Pawnees était ph1: heureuse que les autres, elle avait réussi à mettre hors îe chez elle les traitants incommodes qui ruinent ses pareilles.

On m'a assuré que les hiboux qui d'ordinaire se tiennent dans les terriers des marmottes américaines, appartiennent à une race toute particulière; ils ont les yeux plus brillants, plus lucides, le vol plus rapide, et les pattes plus élevées que celles des hiboux communs. Le grand jour ne les effraie

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