‹ Chasses dans l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 42 sur 79 · acte · texte numérisé non relu

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v tombe pour se briser les membres sur le sol, dans l'intérieur de Ja cour. Lorsqu'on accourut au bruit de sa chute, il était mort: sa tête avait disparu dans les profondeurs d'une grosse caisse qu'elle avait crevée de sa ramure. Le saut avait été de deux cents pieds : son sort était inévitable, Près de là l’on trouva son ami le terre--neuve, aboyant d'une manière lamentable, et léchant les veux humides de son compagnon désormais sans vie. C'était un spectacle à fendre l'âme, et l’on eut toutes les peines du monde à séparer le vivant du mort.

Je passe maintenant à l’histoire du chien, qui ne fut pas moins accidentée que celle de son ami dont je viens de raconter la vie et la fin. Nick {autrement dit le Diable) appartenait à un des officiers de marine casernés à bord du navire à trois ponts the Constitution, qui se balance paresseusement sur ses ancres à quelques encablures du Castle-Garden. Le maître de Nick dinait à la table des highlanders le jour où le cerf avait fait son apparition. Le chien, au lieu d'aboyer “ontre le timide quadrupède, était allé à lui, l'avait flairé, caressé, léché même, ce que le nouveau venu avait accepté avec des marques non équivoques de sympathie. A dater de ce moment, Nick s'était refusé à quitter la caserne; en vain son maître l'avait-il appelé, battu même, le chien s'était couché, subissant la correction sans sourciller, mais sans plus bouger que s’il eût été de pierre. En présence d’une pareille détermination, le marin s'était exécuté de bonne grâce et, faisant contre fortune bon cœur, il avait offert son chien — un magnifique ierre-neuve au poil noir et brillant comme du jais — à le compagnie des highlanders de New-York. Chaque individu appartenant à ce corps devint bientôt le favori du superbe Nick. Mais autant celuiel aimait et respectait l'uniforme , autant il méprisait le modeste habit bourgeois. Malheur au garde national écossais qui rentrait dans la vie privée et reprenait son habit noir et son pantalon pour vaquer à ses affaires ! le chien ne le reconnaissait plus et lui eût volontiers happé les mollets,

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crime dont il ne se fût jamais rendu coupable tant que le citoyen avait les jambes nues et portait le kill, le tartan, le glengarie et la claymore.

Au moyen d'une souscription générale, les highlanders avaient offert à leur chien et à leur cerf un collier d'argent sur lequel leur nom et celui de leurs naïtres avaient été burinés avec art par le plus habile ciseleur de Broadway.

Nick, comme on le pense bien, hors des heures de la parade, quittait le moins possible les poches des deux vuisiniers de la bande des musiciens. L'un d'eux, nommé Max- Dowell, avait pris le chien en grande amitié, tandis que l'autre, le sieur Dunnigan, pratiquait à l'encontre du pauvre “nhnal une quantité de tours sans noms que Nick supportail sans mot dire, quoique l’on pût deviner, à certains clignements d'yeux, aux mouvements de la queue, qu’il appréciait ces mauvaises manières à leur juste valeur et en gardait sérieusement rancune.

L'été vint, et, avec les chaleurs, le corps des highlanders éprouva le besoin de s’aventurer, suivant l'usage, sur les côtes de la baie de New-York, à bord de ces steam-boats destinés aux military target excursions si fréquentes à New- York. Ces parades militaires ont un double but : d'abord celui d'étudier la stratégie militaire, et ensuite celui de se livrer aux plaisirs de la table, de l’eau-de-vie et de... l'eau de mer. Voici, à quelques changements près, quel était le programme de l’excursion hebdomadaire des highlanders. Une fois arrivé à Coney-Island, à Rockaway, à Staten- Island, ou même à Long- Branch, on commençait par tirer à la cible et fêter le vainqueur le verre en main; puis on se dirigeait vers la plage, afin de se baigner, pour mieux conquérir de l'appétit pour le diner.

Nick se jetait le premier au milieu des vagues , et ne se décidait à quitter le sein d'Amphitrite que lorsque le dernier garde national avait remis... son jupon. Ge n'était pas de l'égoïsme : loin de là, Nick se croyait obligé de protéger la

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vie de ses maîtres, et il voulait les voir hors de danger avant de quitter lui-même le perfide élément.

Du reste, il savait bien, le sagace animal , que si sa force était immense lorsqu'il était dans l’eau, celle de son ennemi intime , le cuisinier Dunnigan, l’emportait sur la sienne dès qu'ils avaient remis pied à terre. Quelle ne fut donc pas la joie de maître Nick, lorsqu'un certain jour il aperçut, du sommet de la vague sur laquelle il se balançait, Dunnigan quittant ses habits et venant se jeter à l’eau sans méfiance! D'abord Nick ne parut pas faire attention à son ennemi: il se mit à nager circulairement vers la plage, de manière à se placer entre le cuisinier et la terre; puis, saisissant le moment iavorabie, il s’élança, le happa par la main, et fit de nombreux efforts pour l’entraîner sous l’eau. Il serait sans doute parvenu, le malheureux, à commettre ce crime d'homicide, si les camarades de Dunnigan, comprenant le danger, ne fussent venus l’arracher à la mort. Comme on le pense bien, le cuisinier, ainsi sauvé par miracle, se garda bien de jamais retourner au bain; bien plus, il confessa ses torts envers Nick, et chercha toutes les occasions de faire la paix avec lui. Mais tout fut inutile : le chien fut implacable, et il serait mort de faim plutôt que de toucher à la pitance savoureuse qui lui était, en toute occasion, présentée par le maître cook repentant.

La police municipale de New-York fait une guerre impitoyable à la race canine pendant les chaleurs torréfiantes de l'été. Dans cette capitale commerçante de l'Amérique du Nord, un tombereau, nommé {he dogs’ cart {la charrette des chiens , se promène treiné par une rosse cfflanquée et conduit par deux nègres à la mine repoussante. Ces hommes sont préposés par la ville à la destruction des chiens errants, et, comme tous les gens de leur profession, ils outrepassent souvent la mission qui leur est confiée.

Un beau soir que Nick était allé conter fleurette à une belle levrette du quartier , il fut saisi par les deux terribles moricauds , et allait être impitoyablement étranglé, lorsque,

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par un suprême eflort, il saisit de ses longues dents la culotte de l’un d’eux, en arracha le fond et un morceau de la noire doublure, et, se trouvant libre, grâce à cette sortie d'anthropophage, il s’élança sans prendre le temps de restituer à ses bourreaux la corde passée autour de son cou, et revint au mess des highlanders.

En vain chercha-t-on le morceau de toile et le morceau de chair humaine qui manquaient au pantalon du nègre et à sa doublure. Tout porte à croire que. dans un moment d'oubli, Nick n'avait fait qu’une bouchée de ces deux objets. Il fut donc impossible de recoudre l’un et de raccommoder l’autre. Je ne crois pas nécessaire d'ajouter que jamais les conducteurs du dogs’ cart ne crurent prudent de renouveler l'essai de capturer le chien des highlanders.

(Quoique courageux jusqu’à l'audace, Nick ne manquait pas de prudence. On m'a raconté qu’un certain jour, ayant rencontré à Union-Square un mâtin énorme qui voulait s'élancer sur lui, il se mit à fuir comme le vent dans la direction du mess, poursuivi par le chien de boucher. Tous ceux qui furent témoins de cette détermination inattendue l'accusèrent de lâcheté ; mais quel ne fut pas l’étonnement général lorsque , arrivé devant la porte du quartier des highlanders, on le vit faire volte-face, montrer les dents, s'élancer sur son ennemi et le rosser d'importance!

Nick périt à son tour en 1848, et sa mort fut aussi tragique, dans son genre, que celle de son ami le cerf de Virginie. Il avait eu l'imprudence fatale de mordre un général qui passait l'inspection du corps des highlanders, et l'officier supérieur, s'autorisant de la loi martiale, condamna le délinquant à passer par les armes. Il n’y avait pas moyen d'invoquer des circonstances atténuantes : aussi, le lendemain même du jour où le crime avait été commis, Nick fut conduit sur les bords du Harlem-River, attaché à un pieu , et tué par un peloton de quatre hommes, désigné pour exécuter la fatale sentence. Les restes de Nick furent pour-

tant enterrés sur les lieux mêmes où il avait péri, et ses amis ont fait placer une pierre au-dessus de sa tombe, sur laquelle on lit en grosses lettres gothiques le nom diabolique du chien des highlanders. |

Le Canada est le pays des grandes chasses : les steppes incultes qui s'étendent au nord de Québec et de Montréal sont peuplés de Peaux-Rouges à moitié civilisés, vivant du produit de leurs chasses et de leurs pêches ; aussi, pour un Er jen amateur de sport, cette contrée est-elle la plus ht "rm toutes, malgré sa rudesse et son aspect sauvage. J'avais :»:: dans mes projets, pendant mon séjour aux États- Unis, de visiter en chasseur cette colonie anglaise, et pendant les fêtes de Noël de l’année 1844, je profitai de quelques semaines (le loisir pour me rendre au Canada.

Un de mes am's, capitaine dans un des régiments de Sa Majesté la reine Victoria, m'avait fortement engagé à venir !: rejoinäre, et je me hâtai de me rendre à sou aimable inviaunn.

‘suelques jours après mon arrivée à Québec, Mac-Lean

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me proposa de faire avec lui une chasse à l'élan : il va sans dire que j’acceptai sans trop me faire prier, et nous nous empressämes de songer aux préparatifs indispensables pour une pareille expédition.

Le capitaine avait, à l'avance, pris avec quelques Indiens de l'établissement de Sainte-Anne un arrangement grâce auquel quatre des plus habiles chasseurs de leur tribu devaient nous joindre à soixante milles de Québec, à un rendez-vous désigné par eux, sur l'extrême limite des provinces habitées. Jack, le guide de notre caravane, nous attendait de son côté à Lorette avec ses autres compagnons.

Nous nous mimes en route un matin, au point du jour, dans une carriolt asse, à laquelle étaient attelés deux excellents chevaux nu: :tangs conduits en {andem. Un traineau attelé d’un seul cheval suivait notre véhicule, et nous v avions entassé nos armes, nos provisions de bouche et les autres objets indispensables pour camper dans le désert canadien.

Enveloppés dans nos pelisses de bison et dans nos couvertures « mackinaws, » nous pouvions, sans être incommodés, braver la furie du vent qui balayait la route, enportant par tourbi!lons le grésil et la neige dont le sol était couvert.

Les premières lueurs du jour paraïissaient à peine, lorsque nous traversèmes le faubourg de Saint-Vallier, encore enseveli dans un profond sommeil, et dont les rues solitaires sont aussi mornes qu'elles sont mal bâties et tortueuses. Aucun habitant ne se montrait encore, et la neige en tombant avait effacé, pendant les longues heures de la nuit, toutes les lraces, toutes les empreintes de la veille.

Le chemin qui conduisait à Lorette était large et bien tenu, et à part certains amas de neige amoncelée par le vent qu’il nous fallut dépasser en usant de toutes les précautions imaginables, aucun accident ne vint attrister notre voyage. Nous arrivâämes au rendez-vous après un trajet qui dura une heure : Jack nous attendait, tout équipé et prêt à se

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mettre en route. Rien ne lui manquait, si ce n’est un peu d'argent, qu’il nous pria de lui donner, afin de « tuer le diable, » disait-il, qui avait pris possession de son corps et le glaçait.… d’épouvante. Mac-Lean eut l'imprudence de croire à cette incantation diabolique, et lui donna quelques schellings, grâce auxquels il trouva moyen de se griser en quelques minutes avec deux ou trois rasades complètes de genièvre alcoolisé au plus haut degré. Lorsque nous nous fûmes remis en route, Jack devint aussitôt fort bavard et très-incommode, car il menaçait de faire chavirer, grâce aux contorsions auxquelles il se livrait, le traîneau sur lequel il avait pris place avec nous. A chaque relais, l’intempérant Indien nous adressait une demande de fonds que nous lui refusions sans sourciller; aussi, quand il vit que c’était un parti pris, il nous pria de lui avancer une partie de son salaire, nous jurant sur l'honneur qu’il ne nous abandonnerait pas, et nous donnant à entendre qu’il nous trouvait l’humeur peu accommodante. Bref, malgré toutes nos précautions. Jack sut si bien se griser avant midi, que nous en vinmes à le menacer de l’abandonner sur le chemin. Ces paroles, prononcées par Mac-Lean d’un air très-sérieux, produisirent une impression favorable, pour notre tranquillité du moins: car, au bout de quelques instants de réflexion, Jack comprit que ce qu'il avait de mieux à faire était de se coucher au fond du traineau; et une fois là il dormit, ou plutôt cuva son gin jusqu’au soir. Une observation fort curieuse relative aux Indiens du Canada, c’est que du moment où ces malheureux ont goûté à « l’eau de feu », ils oublient tout, et volontiers donneraient-ils, pour s’en pro-

. curer, tout ce qu'ils possèdent au monde, leur vie même; il

est vrai qu'elle ne vaut pas grand’chose pour la plupart du temps.

Sur les deux côtés de la route que nous parcourions, les terrains que nous traversèmes étaient défrichés à une certaine distance; mais partout au delà on n’apercevait que des steppes incultes et des bois, une solitude complète. Nous

eûmes à franchir de nombreux ruisseaux à moitié gelés : les eaux bondissantes se frayaient un passage difficile au milieu des glaçons, dont les aspérités leur opposaient autant d'obstacles, et par-dessus lesquels elles jaillissaient en cascades écumantes. Le linceul glacé, tout éclatant de blancheur, dessinait chaque ondulation du sol et faisait ressortir, par un saisissant contraste , les sombres contours et les ténébreuses profondeurs des bois de sapins et de cèdres qui bordaient la route.

La tempête n’avait point cessé de faire rage, et la neige tombait toujours à gros flocons, ensevelissant les communications sous une couche qui épaississait à vue d'œil. De temps à autre nous rencontrions des traineaux chargés de bois ou de sacs de grains ; mais comme le passage était trop étroit pour opérer un chassé-croisé d’une évolution facile, le conducteur rangeait ses chevaux sur l'extrême bord, laissant le traîneau s’enfoncer dans la neige, et le maintenant dans une position horizontale en pesant dessus avec force. Alors notre cocher fouettait ses chevaux et nous passions, non sans beaucoup de difficulté. Dans une de ces rencontres, notre traineau accrocha celui d'un agriculteur, et comme il était plus léger que celui de l'habitant, il fut précipité, contenant et contenu, däns un fossé rempli de cinq pieds de veige. Nous en fûmes quittes pour quelques contusions et quelques traits brisés, accompagnés de force jurans et blasphèmes prononcés par nos sauvages conducteurs. Roulés dans nos manteaux, entourés de nos fourrures épaisses, nous nous étions laissés aller sans remuer au mouvement rotatoire, ne bougeant pas plus que les sacs de blé dont l’autre traîneau était chargé. Notre rire homérique contrastait seul avec la colère des deux phaétons canadiens.

Nous parvinmes, à la tombée de la nuit, à un misérable hameau qui s'élevait sur les bords d’un petit lac, à une dizaine de milles de l'endroit où nous devions chasser les élans. La cabane de planches qui s’enorgueillissait du titre pompeux « d'hôtel du Roi-Georges », était un misérable

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abri, et bien plus digne de recevoir des rouliers que des gentlemen. Cette habitation fantastique se composait d'un immense hangar divisé en deux compartiments, l’un destiné au « Bar-Room », le comptoir indispensable du débitant de liqueurs américain, et l’autre servant de chambre à coucher à la famille du landlord, qui, à vrai dire, était et devait être dans ce désert la seule consolation du tavernier, un Anglais fort bien élevé, qui, d'après ce que j'avais appris, avait été jadis dans une heureuse position. La seule distraction de cet exilé était de recevoir de temps à autre un numéro dépareillé du Journal de Québec, où il trouvait des nouvelles de son pays natal. Une particularité digne de remarque, c’est que cet honnête tavernier éprouvait un orgueil sans pareil à nous montrer, à travers les vitres congelées de l’unique croisée de son parloir, quelques centaines d’arpents de terre défrichés sur lesquels s’élevaient onze ou douze cabanes informes, auxquelles il donnait le nom de village Royal. « Douze ans avant cette époque, nous disait-il, ma colonie n’existail pas! »

IL était nuit noire lorsque nous quittèmes l'hôtel du Roiäcorges , et l’obscurité de la route vint encore ajouter aux difficultés du chemin : heureusement que Mac-Lean et moi nous avions l'esprit bien fait; or, comme notre voyage était une partie de plaisir, nous primes sagement le parti de rire de tout, même des embarras qui se hérissaient devant nous à chaque pas.

La route ou plutôt le sentier que foulaient nos chevaux et notre véhicule était placé le long des flancs d'une montagne escarpée, et descendait en zigzags jusqu'aux bords de la rivière Sainte-Anne. A notre droite se hissait un roc taillé à pic, couronné par une forêt de sapins aux branches desquelles pendaient des chandelles de glace, s’entre-choquant entre elles et produisant un effet tout à fait fantastique. A gauche s'ouvrait béant, sous nos pas, un gouffre, une crevasse profonde, hérissée d'arbres et pavée de glaçons, dont les yeux ne pouvaient pénétrer la profondeur. Tout à coup, dans l'endroit le plus dangereux de ce périlleux passage, le

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cheval attelé à la voiture se laissa choir entre les brancards et se coucha sur le ventre, tandis que l’autre bucéphale. alarmé de cette chute imprévue, faisait un écart et disparaissait dans les ténèbres de la crevasse, ou plutôt au milieu des branches d’un énorme cèdre placé fort à propos sur l’orifice de l’abime pour retenir l'animal au passage.

Notre traîneau, notre timonier et nous-mêmes , enveloppés comme nous l’étions dans des fourrures épaisses, nous ressemblions , à s'y méprendre, à la statue du Laocoon; les serpents étaient représentés par les traits, les guides et autres courroies de l’attelage, dans lesquels nous nous trouvions pris comme dans un filet. D'un autre côté, le cheval tombé et suspendu au-dessus de l’abîme ruait et ébranlait le traineau. Tout nous faisait craindre qu'aussitôt que le point d'appui sur lequel il reposait encore serait brisé, il ne hâtàt la catastrophe. Je dois le confesser, nous n'avions plus, le capitaine et moi, aucune envie de rire, et nous nous hâtâmes de songer aux moyens de nous tirer d’un danger aussi imminent. La première chose à faire, c'était de se dégager de dessous le traîneau : nous y parvinmes sans trop de difficulté. Nous essavâmes ensuite de ramener à nous l'animal vacillant au-dessus du précipice et perdu dans l'obscurité. A l’aide des deux conducteurs et de Jack, quelque peu dégrisé par le péril, après maints coups de fouet accompagnés de jurons très-énergiques, suivant l'usage des Canadiens, nous réussimes à remettre le cheval à côté de son camarade, sur le chemin périlleux dont j'ai déjà parlé.

Je ne crois pas utile de raconter en détail les péripéties de cet accident; je me bornerai à constater en passant qu’une fois réinstallé sur le sol durci, le quadrupède se calma comme par enchantement et cessa de ruer, heureusement pour nous, qui n'avions pas un trop grand espace pour éviter ses atteintes. Du reste, il était trop fatigué pour faire le fringant, et le pauvre animal, quoique conduit par la bride, s’abattit encore une douzaine de fois avant d'arriver au terme du voyage.

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Nous avancions avec précaution, car les ténèbres paraissaient s’épaissir de plus en plus, et nous craignions fort de nous être égarés, d’autant plus que notre guide, à demi dégrisé, paraissait lui-même partager cette opinion. Au moment où nous nous y altendions le moins, Jack se mit à crier d’une voix de stentor; et à notre grande joie, après dix minutes d’un exercice digne d’un ophicléide de Sax, nous apercûmes devant nous, à quelques mètres de distance, éclairées comme par magie, les fenêtres d’une habitation que Jack nous annonça être l'étape où l’on nous attendait.

Cette vision inespérée ranima mon courage, et, pour être plus vite arrivé, afin de participer aux douceurs d’un foyer petillant dont les lueurs semblaient embraser l’intérieur de la maison, je m'élançai hors du traîneau. Mais, dès les premiers pas, je m’enfonçai jusqu’au cou dans la neige, et, à ma grande terreur, je vis s’engloutir à mes côtés le cheval qui nous avait déjà donné tant de mal. L'animal, harassé, me croyait sans doute en bon chemin et comptait être plus tôt parvenu à l'écurie. Il nous fallut pourtant, lui et moi, attendre les Indiens de l'habitation, qui, munis de lumières, vinrent enfin nous arracher aux tortures d’un froid qui nous pénétrait jusqu’à la moelle des os.

Le maître de la maison était un nommé M. Joassin, et certes sa demeure ne pouvait point passer pour un palais. Nous nous aperçûmes même bientôt qu’elle ne gagnait point à être mieux connue. Nous entrâämes dans une grande salle de trente pieds carrés, meublée à l’aide de deux lits placés dans le coin le plus éloigné, de six chaises dépareillées el d'un fauteuil à bascule. Au milieu de cet abri s'élevait un poêle de fonte rempli de bois jusqu’à la gorge et rouge incandescent. Aussi l'atmosphère qui régnait autour de nous était-elle suffocante.

Nous trouvâmes prêts à nous recevoir, et se pressant autour du foyer, le maître de la maison, sa femme, trois grandes filles maigres et disgraciées de la nature, quatre garçons aussi peu favorisés que leurs sœurs, les cinq Indiens qui

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