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m'avaient arraché à mon lit de neige, et une demi-douzaine de chiens.
Tandis que ces hommes, une pipe entre les dents, remplissaient l'intérieur de la salle d’une épaisse fumée, les femmes préparaient sur le sommet du poêle, dans une terrine assez sale, un ragoût écœurant, brouet par trop lacédimonien, quant à la couleur du moins, d’où s’exhalaient des miasmes d'oignons et d'ail qui eussent pris à la gorge le Provençal le moins diflicile.
Naturellement, tous ceux qui fumaient crachaient aussi autour d'eux : comme le plancher n'était pas conséquemment des plus propres, la place paraissait peu propice à y dresser nos lits, Avant de songer au repos, nous essayâmes de souper à l’aide d’une légère collation de thé et de gâteaux empruntés à notre provision. Nous cherchàmes ensuite, au milieu de ce cloaque immonde, deux coins isolés, afin d’y pouvoir étendre nos pelisses de bisons et achever tant bien que mal notre nuit.
Les chiens suivirent notre exemple, et comme la chaleur de nos fourrures leur paraissait préférable à l’humidité du sol, ils se glissèrent peu à peu à nos côtés, et malgré les coups de pied dont ils furent gratifiés, malgré les menaces que nous leur adressâmes, ils se maintinrent près ‘e nous sans vouloir écouter nos récriminations : juste récompense d'une persévérance acharnée! J'avais, pour ma part, un énorme camarade de lit, au poil touffu et grisâtre, semblable, pour la forme et pour la mâchoire abondamment garnie, aux loups des pays boisés de la France.
Pour comble de bonheur, j'avais établi mon lit au pie d'une horloge de campagne nouvellement réparée, dont le balancier marquait la mesure d’une façon désespérante. Ce métronome assourdissant, l'odeur nauséabonde qui s’exhalait de toutes parts, et la chaleur suffocante de l'air raréfié, me tinrent fort longtemps éveillé. Je finis pourtant par céder au sommeil, et je fis un rêve atroce, qui représentait à mes sens abusés la chambre peuplée d'horloges, toutes fumant
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et crachant de leur mieux, tandis qu'un Peau-Rouge, d'une taille herculéenne, marquait la mesure du temps sur un timbre colossal.
Le capitaine Mac-Lean n'avait point fait la petite-maîtresse comme moi : il s'était endormi en vrai soldat, et n'avait pas cessé de subir l'influence somnifère de la fatigue.
Dès que parurent les premiers rayons du jour, tout le monde fut sur pied, et lorsque nous eûmes pris notre repas du matin, pareil à notre souper de la nuit, les Indiens se hâtèrent de placer dans leurs {obogins nos houilloires et nos eltets de voyage. Le tobogin des Canadiens est un petit traineau fait à l’aide de planches presque aussi minces que l'écorce des arbres, et faconné sur le devant comme la proue d'un navire. Les voyageurs chargent modérément ces c!léges terrestres, et, à l’aide d’une courroie passée à l'épaule, ils traînent ainsi sur la neige, sans trop se fatiguer, le véhicule et les paquets qu’il contient.
Dès que ces préparatifs furent achevés, nous nous mimes en route, accompagnés des cinq {ndiens et de leur meute. Les Peaux-Rouges qui nous servaient de piqueurs appartenaient à la race des Hurons, et faisaient partie des restes infortunés de cette tribu qui habite de nos jours le village de Lorette, composé d’une centaine de feux groupés autour d'une église en bois. Pendant l'hiver, les Hurons vivent du produit de leur chasse et du salaire qu'ils retirent en se mettant au service des fermiers et des voyageurs, service qu'ils font payer fort cher, surtout à la race blanche, qui, par malheur, se trouve forcée d’avoir recours à eux. Pendant l'été, on les voit labourer leurs champs et confectionner des instruments de pêche et des vêtements, comme aussi ces mocassins ornés de perles de verre, ces sacs, ces coiffures inutiles que l’on vend partout au nord et au sud des États-Unis.
Ce sont là, à vrai dire, des sauvages dégénérés dont la race actuelle est abrutie, servile, et professe surtout un penchant irrésistible pour la plus effroyable malpropreté qui
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puisse être imaginée. Du reste, le sang indien coule peu dans leurs veines, car leur contact avec les Canadiens et les Francais a contribué à inoculer le sang européen à la place de celui de leurs ancêtres. Il est facile de s'en convaincre, rien qu'à l'inspection de leur visage, dont le hâle n'empêche pas de deviner la couleur métis, qui a désormais pris la place de celle des premiers Hurons. Bien plus, leur physionomie a assumé comme une expression d’astuce et de fausseté qui n'était point caractéristique dans la race dont ils descendent. Leur habillement est composé d'une couverture liée autour du corps par une ceinture de couleur, de guêlres de laine enroulées autour de leurs jambes, de mocassins de peau d'élan et d’un bonnet de laine teint en rouge ou en bleu, Hiver comme été, tel est le costume des Hurons. Leur plus grande adresse consiste à parcourir des distances immenses à l’aide de ces raquettes ou souliers de neige fort en usage dans le Canada.
Nos couvertures, nos manteaux et les pelisses de bison qui nous servaient à la fois de matelas et de manteaux de voyage, formaient un bagage très-lourd ; aussi crûmes-nous devoir confier tout cela à trois de nos Indiens qui devaient marcher à leur convenance et nous rejoindre un peu plus loin. Nous chaussämes à notre tour des raquettes, et, guidés par les deux autres Indiens, nous primes les devants. Quoique peu vêtus, l'exercice violent auquel nous nous livrions nc tarda pas à nous faire transpirer comme si nous avions été au milieu de la canicule.
Du reste la matinée était superbe, et le soleil brillait d'un éclat sans pareil, quelque peu adouci, toutefois, par la réverbération du sol blanchi qui pälissait ses rayons. L'’ouragan de la veille avait fait onduler la neige en vapeurs légères, el ce sable argenté craquait à mesure que nous le foulions. C'était le seul bruit qu’il nous fût donné d'entendre, car la nature était d’un calme imposant ; aucun nuage ne surgissait à l'horizon, le vent était tombé tout à fait, et les branches de pin, couvertes d’une neige épaisse, demeuraient aussi
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La ncige avait fait disparaitre toute trace de sentier; mais les Indiens, nos guides, reconnaissaient leur chemin aux arbres et aux ondulations du terrain. Ils nous conduisirent d'abord au pied d'un cèdre séculaire qui avait poussé sur la lisière d’un bois au-dessus duquel il s'élevait de plus de cinquante mètres,
Devant nous se trouvait le désert qui règne jusqu'aux limites extrêmes du pôle arctique, et ce ne fut pas sans une certaine émotion que nous pénétrâmes dans cette futaie séculaire de grands cèdres aux troncs espacés les uns des autres, sous les branches desquels nous nous glissions avec toute l'adresse dont nous étions susceptibles.
Nous atteignimes enfin la base d'une colline où nous fimes halte pour reprendre haleine. Nos Indiens préparèrent l’emplacement en piétinant la neige afin de la durcir, puis ils amoncelèrent des branches sèches destinées à nous servir de siége, et allèrent nous querir à une source qui se trouvait près de là une eau limpide et fraîche dont la saveur était délicieuse. Grâce au calme de la nature, nous pouvions aisément distinguer le murmure du ruisseau qui s’écoulait lentement sous la neige sans se montrer à nos yeux autrement que par intervalles, lorsque certain obstacle du terrain avait fait écrouler l'échafaudage de la neige, et alors le cours d’eau formait une cascade microscopique.
Vers midi, lorsque nous eùmes amplement déjeuné, nous nous remimes en route, et après avoir arpenté pendant trois heures et demie un terrain fort difficile, nous trouvämes devant nous un courant d’eau sur le bord duquel il fut décidé que l'on passerait la nuit. Du reste, c'était le meilleur parti à prendre ; car Mac-Lean et moi nous étions exténués, n'étant ni l’un ni l’autre accoutumés à une course aux raquettes
Les Chasses. 10
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du genre de celle qu'il nous fallait exécuter pour suivre nos guides et ne pas être trop devancés par eux.
Les Indiens se mirent en devoir de construire une cabane pour passer {a nuit. Ils se déchaussèrent d’abord, et, se servant de leurs patins en guise de pelles, ils creusèrent la neige en rond de manière à former une chambre de vingt pieds de diamètre, dont les murs étaient bâtis de neige pétrie à l'aide des mains et des pieds. Ils allèrent ensuite couper quelques jeunes sapins, et, les appuyant l’un contre l’autre par la cime, comme on le fait des chevrons de nos charpentes, ils recouvrirent ce toit primitif de branches croisées les unes sur les autres, et enfin de larges morceaux d’écorce de bouleau, dont la dimension, dans les forêts canadiennes, est pareille à celle d’un grand cuir de bœuf. On laissa une ouverture, en guise de porte, sur l’un des côtés de la cabane: vers le milieu du toit, un trou pratiqué exprès servait d'issue à la fumée. Deux énormes troncs de bois vert furent placés à l’endroit destiné au foyer, et ce fut là-dessus que l'on étala les branches sèches auxquelles on mit le feu. Contre les parois de la cabane nos Indiens avaient disposé deux rangées d'oreillers façonnés avec de la neige durcie, de manière que nos pieds pouvaient se réchaufler aux atteintes du feu. Les branches sèches sur lesquelles nous étendîimes nos fourrures nous firent un lit assez moelleux, tandis que nos couvertures nous préservaient du froid. |
Aussilôt que tous ces préparatifs furent terminés, Mac- Lean , les Indiens et moi, nous nous dirigeñmes sur les bords de la rivière afin de nous procurer à souper. A l’aide d’une hache , nos Iurons creusèrent aeux trous dans la glace. L'admission de l'air frais avait probablement le pouvoir de donner aux truites un appziit irréfléchi, car à peine avionsnous plongé nos lignes dans l’eau, que l’une de celles qui grouillaient à la surface se saisissait de s’appât et se trouvait doucement transportée dans une corbeille tapissée de mousse que l’un de nos Indiens avait placée à côté de nous. La vie de ces pauvres poissons ne se prolongeait pas au delà de cinq
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Tandis que le capitaine et moi nous pêchions dans la rivière, les Peaux -Rouges avaient coupé la provision de bois nécessaire aux besoins de notre foyer, et nous les trouvames qui empilaient avec ordre les blocs fendus et coupés de même longueur, sur l’un des côtés de l’orifice de la hutte. Au-dessus du feu, suspendue à la toiture à l'aide d'une corde tissée de lianes flexibles, bouillait une grande marmite remplie jusqu’au bord de porc salé, de pois et de biscuit. Au-dessous, sur un lit de braise, l’on entendait chanter une bouilloire pleine de thé, dont les suaves émanations arrivaient jusqu'à nous par bouflées intermittentes.
L'intérieur de la cabane élait parfaitement chaufté, et, grâce à nos manteaux étendus le long des parois, nous ne ressentions aucune des atteintes de la glaciale température de l'extérieur. Nos Indiens avaient fabriqué des torches à l'aide de lanières d’écorce de bouleau roulées et assujetties entre les fentes de deux bâtons fichés dans une des murailles de neige, et cette lueur indécise ajoutait au pittoresque de notre situation quasi confortable.
Un grand sac de cuir nous servait de coffre-fort; c’est là que nous nous empressämes d’enfermer notre argent, nos montres et notre provision d’eau-de-vie, afin de ne point tenter la cupidité de nos guides.
Notre souper consista principalement en poissoi : les lruites étaient délicieuses ; elles nous parurent d'autant plus parfaites que nous avions peu apprécié le brouet primitif des Peaux-Rouges. Nous voulûmes ensuile passer au rôli, ou plutôt à l'un des mets empruntés à la civilisation dont nous avions fait provision pour le voyage.
En conséquence nous ordonnâmes à Jack d'ouvrir une des
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boîtes de conserves qui se trouvaient dans un sac, sur l'un des traineaux. Il s’acquitta fort bien dela commission ; mais à peine avait-il placé la terrine de fer-blanc sous notre nez, que chacun de nous éprouva des nausées irrésistibles. Le rôti de faisan truffé était corrompu au point de marcher tout seul, s’il l’eût osé. On procéda à l'inventaire d’une seconde boite, c'était un pâté de perdrix; celles-là volaient et agitaient autour de nous des parfums très-délétères. Il en fut de même des vingt-trois autres boîtes (les deux douzaines qui furent successivement ouvertes devant nous : petits pois, haricots verts, choux-fleurs, soupe, julienne, consommé, lait et crème, tout était putréfié à n2 pas pouvoir en nourrir des chiens. Nos Indiens se hâtèrent d'aller jeter le tout dans un ravin situé à une portée de fusil, afin que la brise du soir ne nous apportàt même pas les émanations de ces reliefs de haut goût et ne renouvelât ainsi nos regrets d’en être privés. Du reste, c'était là une juste punition de la gourmandise sur l'autel de laquelle nous avions lächement sacrifié, au lieu de nous conformer à la sobriité du chameau du désert, Avant de se livrer au sommeil, nos Indiens s’agenouillèrent tous, et, prenant leur chapelet en main, ils récitèrent à voix basse une longue prière latine dont à coup suür ils ne comprenaient pas le sens, bien qu'elle parût leur être très- familière. J'avoue qu'il me fut impossible de deviner si c'était un pater où un ave, une litanie ou un psaume. Tandis qu'ils priaient ainsi, survint un accident qui nous divertit fort, Mac - Lean et moi. La meute de chiens amenée avec nous pour chasser l'élan le lendemain avait élé reléguée par nos Indiens hors de l’abri qui nous servait de gîte. Dans le but de les rendre plus hardis et plus acharnés à la chasse, on les avait privés de nourriture, et on les empêchait mème de s'approcher du foyer. Ces pauvres bêtes rôdaient autour de notre hutte de neige, et chacun à leur tour on les voyait insinuer leur museau à l'orifice de notre demeure et jeter des regards de convoitise sur leurs maitres chaudement installés devant un feu petillant.
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Au moment où les Indiens commencèrent leurs patenôtres, les limiers profitèrent de l'inattention générale pour se glisser, l’un après l’autre, autour du foyer. Par malheur, l’un de ces animaux vint à toucher le talon du plus dévot des Peaux-Rouges, qui, fort irrité de cette interruption, se tourna vivement pour découvrir l'intrus qui le dérangeait ainsi. Sans quitter la pipe qu'il n'avait pas cessé de tenir entre ses dents, l’Indien se leva, et, prodiguant au quadrupède une bordée de jurements des plus expressifs de la langue française, il le chassa avec accompagnement de coups de pied et de coups de fouet. Puis, après avoir longuement aspiré une bouffée de tabac, le drôle renouvela sa génuflexion, et reprit tranquillement son oraison comme si rien ne se fût passé.
Vers minuit, je me réveillai en sursaut. Je rêvais qu’une main de fer m'étreignait aux épaules, et, lorsque je compris la réalité de ma situation, je m’aperçus que la sensation que j'éprouvais provcnait du froid qui m'avait saisi. Le feu était pourtant encore très-ardent, à tel point que nos chaussures et nos manteaux fumaient et se rôtissaient évidemment. Mais, à un mètre de distance, l’eau-de-vie se congelait dans nos bouteilles. Nous étions pourtant très-chaudement vêtus et entortillés dans des fourrures épaisses. Jamais, l'avouerai humblement, jusqu’à cette nuit mémorable, je n'avais éprouvé un froid aussi terrible.
Dans l’impossibilité où j'étais de me rendormir, je me mis à songer, et, machinalement, je jetai les yeux vers la voûte éthérée qui resplendissait de feux sans nombre. Le disque de la lune me parut immense, plus grand qu’à l'ordinaire, plus lumineux que jamais, et l’immobile clarté de ce monde inconnu enveloppait la terre dans un morne silence. C'était pour moi un indice irrécusable de la majesté divine qui envahissait mon âme et me faisait presque trembler. Du reste, sans m'étendre davantage sur ce sujet, je déclare ici que nulle description ne peut donner une idée exacte de la splendeur des nuits du haut Canada pendant la saison de l'hiver.
Le froid était si terrible que, dans un mouvement que je lis pour mieux m’envelopper dans ma robe de bison, je sentis ma main, un instant exposée à l'air, se roidir comme si elle eût été prise dans un étau invisible. Je m’enveloppai la tête dans une épaisse couverture, et, dix minutes après, mon haleine avait formé contre la paroi velue un glaçon qui me faisai. froid aux lèvres. L'air raréfié donnait un reflet bleuâtre à la flamme de notre feu, dont l’arceur ne suffisait même pas à fondre l’épaisse couche de neige qui servait d'appui à l’exlrémité des branches d’arbre dont l’autre bout brülait dans le creux du foyer.
Enfin l'aurore parut, et nous nous hälâmes de nous remeltre en route. Ce jour-là, il nous fallut traverser un pays rude et montagneux, tellement escarpé en plusieurs endroits, que nous fûmes contraints de gravir des pentes abruptes en nous aidant pour avancer de toutes les arètes des rochers et des branches de tous les arbrisseaux rabougris qui croissaient dans les interstices du sol.
Pour descendre , nous opérions d’une tout autre manière c'est-à-dire que nous rejoignions nos souliers de neige l'un contre l’autre, afin de nous laisser ainsi glisser sur la croûte épaisse de la neige. Nous avancions de cette facon avec une très-grande rapidité, à moins que nous ne rencontrassions sur notre roule un obstacle imprévu qui nous faisait alors culbuter et nous précipitait maintes fois dans un trou rempli de neige. Il fallait voir alors ‘uelles étaient les grimaces et les contorsions auxquelles nous nous livrions pour nous tirer de là. C'était vraiment comique.
Nous nous arrêtions ordinairement après une heure de marne, ie long d’un ruisseau , sur les bords d’un torrent à reine visible sous la neige. Notre but était de nous désaltérer et de nous reposer à la fois durant quelques instants.
Afin de nous tracer la route, nos Indiens se plaçaient chacun à leur tour à la tête de la petite caravane. C'était, il faut le dire, le travail le plus fatigant ; mais, guidés par un instinct tout particulier, ils savaient se diriger avec une adresse infail-
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lible à travers les sinuosités du désert, enseveli sous une épaisse couche de glace.
Nous parcourûmes ainsi environ dix-huit milles avant de parvenir sur le bord d’une petite rivière dont les eaux étaient entièrement prises. Le chef des guides manifesta dès ce moment une joie traduite par quelques cris et deux ou trois gambades, et, après avoir descendu le long du rivage dans un parcours de deux ou trois portées de fusil, il nous annonça que nous allions faire halte en cet endroit , car nous ne nous trouvions plus qu’à deux milles du r«vage des élans, à la recherche desquels nous nous étions aventurés.
Nos lecteurs ont déjà deviné qu’un ravage, en langage canadien, signifie le gîte, l'enceinte, la reposée des élans. Ces animaux habitent souvent les mêmes ravages durant des semaines entières, broutant les pousses des arbres, pelant les branches et leur arrachant leur écorce jusqu'au vif. Ils n’abandonnent l'œuvre de destruction que lorsque leur récolte ou plutôt leur « ravage » est terminé , et ils vont un peu plus loin, sans se presser, à leur aise, continuer celle vie inactive, rarement troublée par la visite des hommes. C'est. du reste, à cause de cela que ces animaux sont si gras dans cette saison de l'année.
Nous nous hâtâmes d'élever une cabane, de souper et de nous coucher autour du feu. Notre soirée, à peu de ditiérence près, se passa comme les précédentes. Heureusement le froid était moins intense, et nous pûmes dormir pour réparer nos forces.
Lorsque nous nous réveillämes, à l'aube du jour, le ciel était fort obscur, la neige tombait en épais flocons, et malgré la rafale nous partimes pour le rivage, emmenant avec nous quatre de nos Indiens et la meute tout entière.
La neige fraîchement tombée ralentissait notre marche, car elle s’insinuait entre les mailles de nos patins : nous avancions difficilement. Bien plus , à la moindre secousse, lorsque nous passions sous les branches des arbres, nous nous voyions
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enveloppés par un tourbillon de neige, dont les épaisses parcelles, s'attachant à nos vêtements, se fondaient bientôt, grâce au dégel, et pénétraient nos vêtements d’une humidité glaciale.
Malgré tous ces inconvénients, nous ne pensions guère ni au froid ni à la fatigue ; entraînés par l’ardeur de la chasse. notre seule pensée était d’atteindre les élans. Déjà nous apercevions, profondément incrustées dans la neige, les traces de ces animaux, dont la harde devait être nombreuse; les marques de leurs dents sur les branches des arbres étaient visibles à tous les yeux, et quand nous atteignîmes la base d’une petite colline, il parut évident que les animaux n'étaient pas trop éloignés de nous.
Les chiens furent alors découplés, et peu d’instants après ils nous firent entendre toutes les modulations de leurs aboiements.
La neige ne tombait plus, et l’atmosphère éclaircie nous permettait de suivre la chasse.
A la suite de nos chiens, nous nous élançâämes, le capitaine, les Indiens et moi, jusqu’au faîte de la colline, où nous trouvâmes les traces toutes fraîches de plusieurs élans.
Emporté par mon ardeur et gêné par les maudits snow shoes que j'avais aux pieds, ‘e trébuchais à chaque pas et j’éprouvais la plus grande difficulté pour suivre les chasseurs et la meute. Il est besoin d'ajouter en passant que Mac-Lean, Jack et ses trois compagnons savaient fort bien se servir des patins, et volaient plutôt qu’ils ne marchaient sur la neige.
Tout à coup les chiens s’arrêtèrent, et, au moment où nous sortions d’un taillis fort touffu , nous les vimes entourer trois énormes élans dont l'aspect semblait donner de nouvelles forces à leurs poumons retentissants. Du reste, en chiens prudents, ils n’osaient point attaquer et se tenaient sagement sur leurs gardes.
Aussitôt que les élans nous eurent aperçus, ils détalèrent
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lentement, car leurs pieds s'enfonçaient dans la neige fraichement tombée ; ils y entraient même quelquefois jusqu'au ventre. Les chiens, tant soit peu enhardis , se précipitèrent alors à leur suite, mais ils se tinrent néanmoins toujours à distance.
Soit par hasard, soit par une tactique particulière, les trois élans prirent trois directions différentes. Mac- Lean se mit à la poursuite du premier ; moi, je suivis le secon1, et un des Indiens se précipita sur les pas du troisième. D'abord, nous fûmes tous devancés par les quadrupèdes : le mien, surtout, se maintint à une distance de six à huit portées de fusil; mais peu à peu ses bonds devinrent moins rapides, et de larges taches de sang me prouvèrent que la glace durcie , foulée par ses pieds sous la couche de neige fraîchement tombée, l'avait grièvement blessé.
Les taillis épais dont les pentes abruptes de la colline étaient recouvertes cachaient aux yeux de chaque chasseur l'animal de sa meute ; mais on entendait distinctement le bruit de son souffle, qui s’échappait à travers ses naseaux fumants, et le craquement des branches qu’il brisait dans sa course, La terre, profondément labourée en certains endr'its, trahissait les chutes de l'animal, dont le désespoir, accru par l'instinct du danger et l'impossibilité de l’éviter, se manifestait par des sauts sans pareils.
Plus nous avancions, plus le craquemeni des branches devenait terrible, plus le bruit de la respiration de l’animal retentissait rapide et saccadé, plus la neige était teinte de sang. Les chiens affamés redoublaient leurs hurlements plaintifs. Nous hâtâmes encore le pas; notre course était si furibonde que nous perdions haleine , et nous ne prêtions pas la moindre attention ni aux difficultés du terrain, ni aux troncs énormes des cèdres de la forêt.
Une clairière s'ouvrit devant moi au milieu d'un hallier ouffu , et me conduisit à une vallée marécageuse parsemée çà et là d'arbres séculaires au tronc rugueux, élancés à plus de cent pieds au-dessus du sol. Là, mon élan s'était acculé
et faisait tête à la meute. La fatigue avait épuisé ses forces, ses pieds se refusaient à seconder son courage: mais, en dépit de son affaiblissement , il tenait encore la tête haute, et à chaque mouvement de son bois rugueux, les chiens hondissaient en arrière en poussant des aboiements dont le son trahissait un sentiment de peur. Ils fixaient sur l'animal des veux avides et faisaient claquer leurs màchoires, sans jamais oser approcher à plus de cinq ou six mètres.
L'élan que j'avais devant mes veux était vraiment admirable, Il avait au moins six pieds de hauteur de la sole au massacre, et au moment où je m'avançai, il me sembla deviner dans l'expression de son grand œil noir qu'il s'adressait à moi d’une façon suppliante. Hélas! tout chasseur est impitoyable : ceci est un fait bien prouvé, et nul d'entre les disciples du grand saint Fubert n'oserait , une fois rentré à la maison, commettre de waieté de cœur, dans sa basse-cour ou dans son jardin, un de ces assassinats barbares auxquels sa main prend part lorsqu'elle est armée d'un fusil au milieu des bois.
La sentence de mort de Pélan était probablement écrite ‘dans mes veux. Le pauvre animal comprit qu'il allait mourir, car dès ce moment il ne fit aucun effort ni pour fuir ni pour se défendre. Je l’ajustai donc à mon aise, je lâchai la détente, et ma balle l’atteignit en plein poitrail. La douleur réveilla la noble bête, qui, se soulevant avec rage, s’élança de mon côté. Fuir à l’aide de mes raquettes était chose impossible ; il me parut donc beaucoup plus sage d'attendre l'élan, qui s’aflaiblissait, Je tirai sur lui mon second coup presque à bout portant, et tout aussitôt il s'arrêta, chancela et se roidit; son cou s’allongea, et le sang jaillit par ses naseaux ct par sa bouche, qui s’entr'ouvrit pour livrer passage à sa langue haletante. Un moment après le pauvre animal s’affaissa dans la neige, comme s’il eût voulu trouver quelque soulagement aux douleurs atroces de son agonie.
Toutefois, malgré sa chute, les chiens n'osaient point
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