‹ Chasses dans l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 45 sur 79 · PU «JO LORS · texte numérisé non relu

PU «JO LORS

lui aussi avait tué son élan: mais l'animal s'était bien défendu et lui avait fait parcourir un chemin immense, L'air vif avait aiguisé notre appétit; aussi songea-t-0on à prendre un repas solide. Nos Indiens firent cuire la moelle et les rognons , qui furent dévorés et trouvés exquis. Le reste de nos provisions, empaqueté dans une couverture, fut enterré dans la neige : mais avant de procéder à cette opération on abandonna les épluchures à la meute entière, qui s'en donna de nouveau à cœur joie, malgré la curée qui avait eu lieu à l'endroit où les deux élans avaient été tués par Mac-Lean et par moi. J’ajouterai en passant que la troisième bêle avait, heureusement pour elle, échappé aux Peaux-liouges qui la poursuivaient.

A l'approche de la nuit le dégel commencea, et la chaleur de l’atmosphère ne tarda pas à fondre notre toit de neige. L'eau ruisselait sur nos vêtements et les transpercait insensiblement. Aussi notre situation devint-elle bientôt assez crilique. Afin de nous réchauffer, nous songeñmes à nous donner un passe-temps assez en usage dans le nord du bas Canada.

Tout autour de notre campement croissaient des cèdres, des pins et des bouleaux. Ces derniers arbres changent d'écorce chaque année, comme le font les serpents pour leur peau. C'est là une des bizarreries de la nature bien connue parmi ceux qui s'occupent de botanique ; or l’ancienne écorce, qui reste souvent suspendue par fragments aux troncs et aux branches d'arbres, s'enflamme aussi rapidement que la paille; elle produit une flamme brillante et rouge comme du feu, et la résine en se consumant exhale un parfum de camphre des plus agréables à l’odorat. Les Indiens faconnent ces écorces en rouleaux serrés et allongés en forme de torches, dont l'éclat est pareil à celui des torches de poix, si ce n'est plus intense encore.

À l’aide de ces matériaux nous résolûmes d'organiser une illumination gigantesque afin de célébrer dignement les exploits de la journée. Dès que la nuit fut arrivée, nous nous

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dispersämes tous dans les bois armés de nos torches flamboyantes, et nous commencämes résolüment à embraser partout sur notre passage les fragments d'écorce et les troncs de bouleaux. Onques de ma vie je n'ai vu plus admirable coup &’œil, Qu'on se figure cinquante à soixante arbres d'un périmètre d’un quart de mille, enveloppés de flammes ardentes qui flottaient en spirales autour du tronc et des branches, et allaient s'étendre jusqu'aux cimes obscures des grands pins, pour retomber ensuite en mille gerbes dont le réseau lumineux éclairait à la fois le ciel noir et la neige éclatante, Nous erràmes ainsi pendant quelque temps, mettant partout le feu sur notre passage; mais entin la voix lointaine des Indiens , qui les premiers étaient revenus au campement, nous avertit qu’il fallait songer au retour.

Ce ne fut pas sans quelque difficulté que nous rejoignimes notre cabane. Les arbres placés tout autour, et par l'mcendie desquels nous avions commencé, étaient calcinés, et notre gite de chasseurs setrouvait enseveli dans les plus profondes ténèbres.

Ce passe-temps sauvage, auquel nous deux, Mac- Lean et mo, nous avions pris part comme eussent pu le faire de vrais Peaux-fouges, détruisit une centaine d'arbres magnifiques qui, chacun en particulier, eussent sufli pour faire l’'orgueil du plus beau domaine de l'Europe; mais nous avions pour excuse de nous trouver à deux journées de toute habitation, et nous pensions avec raison que de nombreuses années s'écouleraient avant qu'un pied humain vint fouler ce désert, que bien des siècles passeraient avant que la civilisation se décidât à avancer jusque-là.

Les Indiens s'étaient rapprochés de notre campement pour se gorger de nouveau de venaison; nous les trouvämes mangeant encore et pouvant à peine ouvrir la bouche, tant ils étaient rassasiés. Bientôt ils tombèrent dans un engourdissement complet; puis, après avoir fumé une pipe, ils s'endormirent tous la bouche ouverte, morts en apparence, mais ronflant comme des machines à vapeur.

Le vieux Jack n'imita ses camarades qu'après avoir fait mainte et mainte tentative pour s'emparer de la bouteille d'eeu-de-vie. Mais il avait heureusement affaire à plus fins que lui; nous résistämes à toutes ses supplications, el il finit par se décider à nous laisser tranquilles.

Le vent.s’éleva pendant la nuit, et comme il abattait sur nous la fumée des arbres verts, toujours enflammés, nous éprouvämes bientôt aux yeux une cuisson terrible, qui,

altisée jusqu’au matin, devint intolérable. Nous souffrions de cette incommodité bien plus encore que nous n'avions souffert du froid deux nuits auparavant. Les Indiens ne se plaignirent point de la fumée. Il est vrai que le festin auquel ils avaient pris part les avait transportés au pays des songes et rendus insensibles aux misères d’ici-bas.

Dès que le jour parut, Jack et ses camarades nous pressèrent fort de continuer notre chasse aux élans ; mais Mac- Lean et moi nous trouvions que la peine dépassait le plaisir: aussi, d’un commun accord , nous décidämes-nous au retour.

On s’occupa à remettre en ordre le bagage, auquel on ajouta la viande d'élan, les deux massacres et les deux peaux : tout cela fut ensuite placé sur les tobogins, et vers midi nous reprimes le chemin de Québec.

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Deux heures après notre départ, les chiens s’élancèrent tout à coup vers un coteau à la base duquel nous avancions avec peine sur une couche de neige à moitié fondue. Ils aboyaient d'une façon pléthorique, grâce au festin de la veille, dont la digestion n'était point encore achevée.

Nous entendimes bientôt un grand bruit causé par le bris des arbrisseaux et des rameaux de cèdres, el un instant après cinq énormes « caribous », les rennes de l'Amérique du Nord , s'élancèrent sur notre droite, et passèrent au grand galop à une centaine de pas de notre caravane.

En vain, Mac-lLean et moi nous déchargeämes sur eux nos quatre coups de fusil, nos balles se perdirent au milieu des branches de la forêt, et la harde entière disparut bientôt dans les profondeurs du bois de cèdres.

Nous ne songeâmes même pas à poursuivre les cinq quadrupèdes ; c’eût été folie, car ils allaient rapides comme le vent, et leurs pieds légers s’imprimaient à peine sur la neige, dont la surface commençait à devenir plus ferme, grâce au froid de l’après-midi.

Cet incident de chasse abrégea pour nou les ennuis de la route, et nous parvinmes sans encombre à la première cabane que nous avions éievée. Elle était inoccupée, comme on le pense bien ; mais la neige, poussée par le vent, en avait lani soit peu envahi les abords. Tandis que nous en débarrassions l'entrée, deux ou trois de ces oiseaux babillards, de l'espèce des pies, que les Indiens nomment moose birds (oiseau des élans), perchés sur les branches des cèdres qui ombrageaient nos cabanes, essayaient de fréquentes attaques sur le tobogin où nous avions placé nos quartiers de viande. Les chiens préposés à la gard. de notre venaison firent bonne veille, et chassèrent les voleurs ailés avec persévérance. A différentes reprises, le capitaine et moi nous tirâmes sur ces oiseaux plusieurs coups de fusil, mais comme nous n'avions que des balles et pas un grain de plomb avec nous, les atteindre était chose difficile. La balle cassait souvent la branche sur laquelle ils étaient posés, et les n»100se bèrds

s’envolaient sur un arbre voisin en redoublant leur affreux vacarme.

Le lendemain nous partimes de fort bonne heure: aussi avant midi avions-nous atteint la demeure de M. Joassin, où nous ne séjournâmes que le temps nécessaire ou pluti{ indispensable.

Le propriétaire de l'hôtel du Roi-Georges, devant la taverne duquel nous nous arrêtâämes l'après-midi, nous recul avec enthousiasme. Ce fut lui qui nous apprit en quelle faveur se maintient dans l’art culinaire le mufle de l'élan, dont nous avions deux spécimens sur nos tobogins. En effet, la lèvre supérieure de l'élan, à laquelle le nez est adhérent, acquiert d'énormes proportions, et, accommodée comme la chair de tortue, c'est un mets des plus délicieux. Parmi les gourmets canadiens , ce plat de venaison est même plus estimé que la tortue verte des mers du Sud.

Lorsque nous passämes devant le précipice près duquel nous avions versé sur la route de Lorette, nous ne pûmes nous empêcher de frémir. La Providence seule nous avait fait échapper à la mort.

Nous avancions toujours dans ia direction de Québec ; mais, à la nuit tombante, notre guide se trompa de route dans un endroit où le chemin bifurquait. Une haie d’épines dont le sommet seul dépassait le niveau de la neige, vint enfin nous barrer le passage. Heureusement que non loin de là s'élevait une maison, et que sur le seuil de la porte une bonne vieille femme nous héla pour nous montrer quelle méprise nous avions faite.

Chose incroyable ! notre conducteur, au lieu de nous tirer d'embarras, se mit à pleurer comme un veau. Puis tout à coup, une fois ce sacrilice fait à son découragement, il reprit haleine et se mit à sacrer et à jurer comme un vrai mécréant, Il saisit enfin les deux chevaux de notre traineau par la bride, el, se précipitant avec eux au milieu de la neige, il nous lil tourner dans la bonne direction.

Pendant quelques secondes les chevaux culbutèrent et se

affreux

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