‹ Chasses dans l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 53 sur 79 · TRES · texte numérisé non relu

TRES

262 L'OURS GRIZZLN

rics. I arrive quelquefois qu'un de ces antres est habité par deux ours; mais le cas est rare, car l'humeur insociable de ces quadrupèdes est proverbiale dans les États-Unis : ils préférent vivre seuls. Le chasseur arrive devant le repaire de l'ours, guidé soit par son instinct naturel, soit per l'habitude qu'il a acquise des différentes passes d'une forêt, Une lois l'animal découvert, il s’agit d'aller l’attaquer dans sa urotte, sans hésitation, sans arrière-crainte, et voici comment on procède.

Un mot encore: je vois d'ici mes lecteurs frissonner à l'idée de s’aventurer seuls au milieu des fissures d’un rocher, où le moindre faux pas et le plus léger tremblement peuvent les livrer aux étreintes d'un ours gigantesque. Qu'on se le dise! cette frayeur est peu rationnelle, il ne s'agit que de s'v habituer. Combien d'hommes dans les forêts de l'Amérique du Nord qui risquent cette hasardeuse entreprise dans le seul but de s'amuser, où de se procurer les moyens de faire un bon repas!

La première chose que fait le chasseur qui veut aller attuquer le lion duns sa tanière, c’est d'examiner d’abord les parois de la grotte où il veut pénétrer. Il se rend compte de la solitude de l'animal ou de sa sociabilité. Dans ce dernier cas, si l'ours avait un compagnon, il les laissera tous les deux tranquilles. L’Indien reconnaît eussi la taille et l'âge de l'animal, l'époque où il est rentré chez lui, et cette perspicace divination est un des plus étonnants mystères des connaissances naturelles des Indiens. Le premier chasseur européen à qui l'homme des bois demanderait si telle grotte qu'il lui désignerait est ou n’est pas habitée, ne saurait répondre affirmativement ou négativement, tandis qu’un vrai rappeur lui dirait : « D’après les marques que l’animal à laissées tout autour de cet orifice, je suis sûr qu’il n’est point sorti depuis trois mois. Voyez, l'herbe n’est point courbée, la terre n'offre aucune empreinte. Je suis persuadé que l'ours est dans sa tanière, car les formes de ses pattes vont dans la direction intérieure. L'animal est seul, puisque les marques

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sont régulières et semblables en tous points; il est fort gros. et je le reconnais à la largeur de ses pattes; il est très-gras, el j'en suis assuré parce que ses pattes de derrière ne rejoignent pas les empreintes de celles de devant, comme cela est toujours le cas chez un ours maigre. »

lelles sont les remarques judicieuses que le chasseur vous fait faire, et si mystérieuses qu'elles soient alors qu'on ne les comprend pas, dès qu’elles vous sont expliquées on voit avec quelle habileté la nature a enseigné ses enfants.

Pourquoi, demandera-t-on, l'ours grizzlv est-il si redou- Lable à une compagnie de chasseurs qui le rencontre au milieu d’un bois, tandis que, lorsqu'il est dans sa lanière, il paraît être si peu à craindre, qu'un homme seul peut l’attaquer et le mettre à mort”? Je répondrai que le chasseur va au-devant de l'animal, dans l'obscurité, à l'époque où il est engou li par le froid, et par conséquent il le surprend avec facilité. Voilà trois choses indispensables à observer pour arriver au succès de l’entreprise, et, si ce n'étaient ces avantages, ni la rapidité du coup d’æil, ni le sang-froid , ni l'adresse, ne pourraient protéger un seul moment l’audacieux qui ose déranger l'ours grizzlv dans sa demeure.

Une fois que le trappeur sait à quoi s’en tenir sur l'habitant de la grotte, il se munit d’une chandelle faite de cire commune mêlée à la graisse, et dont la mèche est trèsépaisse, de manière à produire une brillante flamme. Armé seulement de sa carabine (car un couteau ne sert à rien, une lutte avec l'animal étant impossible, l’Indien éclaire sa marche à l’aide de sa chandelle et s’avance sans savoir de quel côté l'ours grizzly va s’élancer au-devant de son agresseur. Bientôt il fiche cette brillante lumière dans un des interstices du rocher et se couche à plat ventre; de manière à dérober sa vue et à être prêt à tirer l'animal dès qu'il se montrera.

Entendez-vous ce grognement terrible? C'est l'ours qui s'éveille : le voilà qui se dresse; il secoue sa fourrure feutrée, pareille à celle d’un chien de Terre-Neuve, et, bâillant

comme tout être arraché à son sommeil , il fait quelques pas ei. avant, Le trappeur demeure immobile, et, la carabine prête à faire feu, il attend avec anxiété que l'ours soit en vue et à portée. Quelle émotion agite toutes les fibres de cet audacieux pour qui la retraite n’est plus possible, et dont la vie dépend de la justesse de son coup d’œil et de la sécheresse de la poudre avec laquelle son arme a été chargée! Que sa balle dévie d'une ligne, c'est un homme mort! L'ours ordinaire a certainement la vie dure, et bien souvent on en a vu qui, blessés à ne pas s'échapper, ont soutenu le combat pendant des heures entières; l'ours grizzly est, lui, bien plus terrible encore : l’épaisseur de son poil, la force de ses os, semblent mettre son cœur à l'abri des balles, et sa cervelle est encaissée dans un crâne dont les parois sont aussi dures que du granit. Une balle atteignant l'ours grizzlv au milieu du front s’v aplatirait comme sur une plaque de fer; c'esl donc au milieu de l'œil que lindien doit frapper l'animal. car c’est là le seul chemin par lequel la balle pénètrera dans la tête et paralysera la force de cette bête gigantesque.

Regardez !... l'ours, arrivé devant la chandelle, a levé sa patte énorme, comme s’il voulait l’éteindre; au même instant l'Indien a fait feu, et au milieu de l'obscurité dans laquelle vient de retomber la scène que j'ai cherché à décrire, l'on entend un hourra fantastique, chant de victoire d'un vainqueur heureux. Le trappeur a tué l'ours gris!

Pendant mon séjour au milieu des Indiens Cherokeces , du wigwam de la Creek-River, l'un d'eux racontait devant moi, le soir à la veillée, qu'il espérait faire le lendemain une fort belle chasse, car il avait découvert le matin mênie la tanière d'un ours grizzly qu’il voulait aller tuer tout seul. Je demandai à l'accompagner pour assister à ce combat singulier d'un genre tout nouveau pour moi. Naturellement tous les . hommes du camp nous suivirent, el nous avions à peine fait un mille à travers un fourré de cotonniers et de lianes, lorsque l’Indien nous assura qu'il avait trouvé les traces de l'animal. Nous parvinmes ainsi, sur ses pas, devant un arbre

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