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Tel était l'aspect du camp au milieu duquel le hasard nous avait conduits, mes camarades et moi. On se hâta de décharger les charrettes, de placer à l'abri les ustensiles de ménage, tels que marmites et casseroles, indispensables à tout trappeur qui, par cela même qu'il vit au milieu d’une abondance incommensurable, devient de plus en plus délicat et difficile à satisfaire.
Le soir, grâce aux soins de nos Canadiens, notre campement était en bon ordre; nous soupions d'une manière trèsconfortable, partageant avec les Indiens un rôti de cerf dont le goût élait exquis ; nous reprenions nos forces, et bientôt nous nous livrions au sommeil.
Nos arrangements avaient été faits pendant la soirée avec Rahm-o-j-0or, à l’aide de Duquesne, l’un de nos Canadiens, qui, grâce à un long séjour parmi les Peaux-Rouges, connaissait assez de mots de leur langage pour nous servir d'interprète. Nous devions, moyennant une redevance de six dollars par mois, payés par chacun de nous, être guidés, protégés et abrités par les Sioux, et reconduits ensuite jusqu'aux limites du Missouri.
Dès le lendemain matin, toute la tribu fut sur pied:il avait été décidé que l’on irait camper à vingt-cinq milles de là, le lon; des bords de la Ayoua. Les chevaux de tous les Indiens furent chargés du bagage, et les femmes mêmes, ces pauvres ilotes de la vie sauvage, faisaient l'office de bèt>s de somme, portant des fardeaux que nos portefaix auraient eu la plus grande peine à soulever. En général, celles qui marchaient libres, sans avoir les épaules courbées sous un poids quelconque, étaient les plus choyées de la tribu : belles malgré le ton rouge dont leur peau étaient colorée ; gracieuses de formes, en dépit du costume disgracieux qui les couvrait : le seul soin qui leur fût confié était de guider les montures par la bride.
Nous nous mimes en route, servant d'éclaireurs à la caravane, qui s’étendait sur une distance de deux milles. Les vieilles femmes criaient, les enfants pleuraient, les chiens
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sans nombre aboyaient : en un mot, jamais pareil tohu-bohu n'avait frappé mes yeux et mes oreilles. Il est d'usage, pendant ces étapes, de s'arrêter dès que l’on a parcouru deux lieues, de décharger les chevaux et de les laisser paitre en liberté pendant une demi-heure.
Après la seconde halte, les chasseurs de la tribu, c'està-dire les plus jeunes et les plus dispos, se séparent du gros de la troupe et se dispersent ‘ur Ja surface des prairies, cherchant les passes du gibier avec autant de sagacité que le ferait un chien dressé par le plus habile chasseur européen. Les Peaux-Rouges ne connaissent point notre chasse paisible, et au lieu de suivre comme nous le gibier à la piste, sans faire de bruit, en observant le plus grand silence , ils se précipitent tête première au milieu des fourrés impénétrables. Aussi, dès qu'ils ont levé un cerf où une antilope, en admettant qu’il échappe à la carabine de celui qui l'a d’abord aperçu, il ne peut aller loin, car il rencontre à quelques pas un autre Indien qui sera plus adroit que son camarade.
Quand la neige couvre le sol, les chasseurs sioux procèdent tout autrement. L'un d'eux suit les traces d'un cerf jusqu'à ce qu'il arrive près de l'enceinte où il s’est réfugié; il en fait le tour, afin de s’assurer que la bête est toujours là; puis il pénètre au milieu du fourré en décrivant un cercle, qu'il circanscrit peu à peu jusqu’à ce qu'il tombe sur la gîtée de la noble bête, et se tenant sur le qui-vive, il a surtout grana soin de ne pas regarder l'animal en face. Mais le cerf s'élance , et, plus prompt que la foudre, la carabine de l’Indien l’a étendu sur le sol.
Deux de mes compagnons, MM. George Sears et Delmot, entrèrent ce jour-là en chasse avec moi, Nous nous mimes en ligne; mais bientôt, derrière une touffe de cotonniers, nos chiens aboyèrent sur une trace; et je m'élançai à leur suite, le long d’un petit ruisseau qui coulait au milieu des herbes. J'oubliai d'appeler mes deux amis, et me laissai emporter à
trois milles au delà. Black et Stop, dont mon cheval pouvait
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à peine suivre la course, firent partir devant eux une antilope magnifique, qui, par malheur, se trouvait à une portée trop éloignée. Du haut du monticule où j'étais parvenu, j'apercevais devant moi une ravine béante, s’ouvrant à angle droit à l'extrémité du ruisseau. C’est là que je dirigeai le galop de mon cheval, dansl'espoir bien incertain que l'animal viendrait à ce point du paysage chercher un passage pour s'élancer dans la vaste savane. J'avais à peine eu le temps de mettre mon cheval à couvert derrière un houquet de lentisques rabougris, et de m'étendre sur le sol, caché par les rugosilés de la ravine et par l'herbe qui les couvrait, lorsque les deux cornes en spirale de l’antilope se détachèrent à mes yeux sur l’azur du ciel, et bientôt j’apercus distinctement l'animal ayant les deux chiens à ses trousses, bondissant et s’'avançant rapidement de mon côté.
IL est mort! pensai-je en moi-même, vendant la peau de. l’antilope avant de l’avoir mise à terre.
Et l'animal courait si vite qu’il n’était plus qu’à deux cents pas de moi, lorsque j’aperçus simultanément trois nuages de fumée s'élever à ses côtés, et la vibration de l’air répercuta la détonation de trois coups de fusil ; aucun d’eux n’avait touché la noble bête, qui, d’une manière dédaigneuse, continuait sa course dans ma direction.
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Mon cœur battait d'émotion et de désir; l'œil tendu sur la mire de mon fusil, je tenais l’antilope en joue, prêt à lâcher la détente, lorsque, à vingt pas de ma cachette, une quatrième détonalion d'arme à feu retentil, et je vis ma proie convoilée, celle que je considérais déjà comme m'appartenant , rouler sans mouvement sur l'herbe ensanglantée, Un Indien, sortant au même instant d'un massif de cotonniers, jetait aux échos un whoop aigu, signal de sa victoire. J'avoue que j'étais si furieux, que j’eus pendant une seconde la fatale pensée de loger une balle dans la tête du Sioux; mais je ne m'arrèlai pas à cette folie sans nom, et j'appelai mes chiens, jurant que dorénavant je me séparerais toujours des autres chasseurs, ne voulant plus m’exposer à me voir ainsi déposséder, à mon nez et à ma barbe, d’un butin qui aurait dû m’appartenir.
Lorsqu'on chasse en compagnie dans les prairies américaines , il existe un usage qui a son bon côté, surlout pour ceux qui ont un grand appétit. Au trappeur qui est assez heureux pour tuer la grosse bêle appartiennent sa nappe et ses andouillers, et la chair est divisée par portions égales entre ceux qui n'ont point été heureux. Cette règle n'a jamais d'exception, et elle est fort juste ; car avec l'esprit d'égoïsme qui anime les Indiens, si quelques-uns parvenaient à manger tout leur soùûl, le plus grand nombre pourrait mourir de faim. Dès qu'un cerf, un bison ou une antilope est à terre, celui qui l’a tué se couche nonchalamment, allume sa pipe, et attend avec patience que ses camarades aient fait la curée et lui aient choisi sa portion, qu'il accepte toujours sans mot dire.
Je rentrai au camp fort désappointé, et la seule chose qui atténua quelque peu ma vexation fut de voir que mes compagnons, MM. Sears et Delmot, n'avaient pas été plus fortunés que moi.
Le soir, comme on le pense bien, les Indiens se rassemblèrent en grand nombre autour du feu que nous avions allumé : chacun racontait les aventures de la journée, et le
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