‹ Chasses dans l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 68 sur 79 · RES · texte numérisé non relu

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doit point toucher le sol; car, une fois à terre, il n’y a plus d'espoir pour elle. Un de ces bœufs, atteint aux poumons ou au cœur, rejetant le sang par la bouche et les narines, les yeux déjà aveuglés par les ténèbres de l’agonie, écarte les jambes pour mieux se soutenir : il résiste, jusqu’à son dernier souffle, à cette mort inévitable, qu'il semble pourtant vouloir défier, car il fait retentir les airs de mugissements terribles. Enfin, il tente un dernier effort pour se tenir droit ; son corps roule sur lui-même comme un navire ballotté par les vagues, sa tête tourne à droite et à gauche, et ses yeux cherchent encore le maudit ennemi qui vient de réduire à l'impuissance une force si robuste et si vivace. Plus les mouvements de l'animal deviennent saccadés, plus sa mort approche; des gouttelettes de sang s'échappent de ses naseaux, il se roidit sur ses quatre pieds, un tremblement convulsif fait frémir toute cette masse, et, réunissant toutes ses forces dans un mugissement sans égal, la bête s’affaisse sur le côté, roide comme un cadavre de qui la vie s’est depuis longtemps échappée.

La première fois qu'un novice, quelque bon chasseur qu'il soit, essaie de tuer un bison, malgré son habileté à abattre un chevreuil ou un daim, il manquera invariablement son coup. En voyant devant lui une masse énorme, longue de cinq pieds du haut de la bosse à la naissance de la queue, il pense qu'il s’agit de planter une balie au milieu de ce corps de géant, pour atteindre les parties vitales de l'animal. Rien n’est plus erroné; car, pour mettre à terre un bison, il faut frapper entre les deux omoplates, près de l’épine dorsale : le coup est alors certain; l'animal aura vécu.

Pendant les deux mois que j'ai passés avec mes amis dans le camp de Rahm-o-j-or et des Sioux, je n’ai tué, à moi seul, que deux bisons. Le premier avait reçu le plomb en pleine poitrine : la plaie, qui traversait le cœur, offrait un trou suffisant pour y passer l'index, et pourtant l'animal eut assez de force pour courir à deux kilomètres loin de l’endroit où je l'avais atteint. Le second reçut deux coups de feu : l’un lui

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avait cassé la jambe de devant, et l’autre lui traversait les poumons ; et cependant, malgré cette double blessure, il ne se laissa atteindre qu'àprès une course désespérée qui dura près d'un quart d'heure. J'ai vu un vieux bison recevoir dixhuit balles à dix pas, s'élancer en avant, quoiqu'il eût le corps criblé comme une écumoire, et ne tomber qu’à un mille au delà de l'endroit où il avait été atteint par cette décharge, succombant seulement à un coup de fusil qui lui fracassait l'os frontal, Si M. Mead, un de nos meilleurs riflemer, n'eût pas élé l’auteur de sa mort, le bison eût peut-être servi de pâture à un de ces aigles gigantesques si nombreux aux États-Unis.

Il est bon d'ajouter que la tête du bison est couverte d'un poil si natté et si épais, qu’une balle à de la peine à s'v frayer un passage jusqu'à la cervelle, à moins qu'elle ne sorte d’une carabine tirée à deux ou trois mètres de l'animal. Vingt fois j'en ai fait épreuve, et rna balle retombait aplatie, comme si elle eût frappé la plaque de fonte d’un tir à la cible.

Malgré la destruction immense que les Indiens pionniers et les trappeurs font des hardes innombrables qui animent le paysage monotone des prairies, bien des années s’écouleront encore avant que cette race disparaisse du continent américain et devienne aussi rare que l’est en Europe celle de l’urus, qui ne se rencontre plus, de nos jours, que dans la grande forêt de Biealowitz. Malgré les nombreux ennemis qui semblent conjurer leur destruction, les bisons paissent loujours par milliers dans toutes les plaines et sur tous les monticules du Far-West verdoyant. Il serait pourtant à désirer que le gouvernement américain püt trouver un moyen de prévenir la disparition de ces nobles quadrupèdes, l’ornement des grandes prairies, et qui renouvellent les provisions des caravanes aventurées dans le pays pour se rendre à Santa-Fé ou en Californie. On pourra se faire une idée de la quantité de bisons tués, quand je raconterai à mes lecteurs que, dans les États-Unis et le Canada, il se vend.

chaque année, plus de neuf cent mille fourrures de ces quadrupèdes; encore toutes ces robes sont seulement celles des femelies, ia peau du mâle étant trop épaisse et ne pouvant pas être facilement tannée. Les Indiens, dont le commerce des fourrures forme l'unique revenu, gardent en outre, pour leur usage, une certaine quantité de ces peaux qui leur servent à construire leurs tentes, leurs lits, leurs canots, et grand nombre d’ustensiles de la vie domestique. Je dois ajouter encore, pour clore la statistique de cette destruction systématique, que les caravanes qui traversent les prairies semblent se faire un plaisir de jalonner leur route de carcasses de bisons. Enfin, les aigles de toutes dimensions, les busards et les vautours, ont pour mission de donner aux squelettes de cette race bovine la blancheur qui a fait appeler certaines passes des plaines qui s'étendent à l’ouest des Montagnes-Rocheuses les « cimetières de buffalos ».

En l'sant ce qui précède, plusieurs de mes lecteurs secoueront peut-être la tête en signe d’incrédulité. Je ne crois pas utile de laisser un doute sur la véracité de mon récit, et avant

de terminer ce chapitre, je copie ici, comme preuve à l'appui, le paragraphe suivant extrait d’une lettre adressée par le gouverneur Stevens, l'un des plus hardis explorateurs des prairies américaines, à l'un des éditeurs du Daily Picayune de la Nouvelle-Orléans.

« Du pied des Montagnes-Rocheuses, 8 mai 1K59.

« Dimanche, après une marche de dix milles, nous avons atteint les bisons. Le troupeau s'étendait devant nous et de chaque côté aussi loin que nos regards pouvaient se por- 4er. Nos compagnons les plus enthousiastes en estimaient le nombre à 500,000, et les plus modérés d’entre nous n’en faisaient pas descendre le chiffre à moins de 200,000. À midi, quand nous avons fait notre halte habituelle, nous pouvions en apercevoir une immense quantité qui s'étaient rapprochés ile notre camp. Aussitôt nos six chasseurs, montant sur des

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chevaux frais, réservés dans ce but, se sont élancés en avant, el la compagni: entière a pu se donner le spectacle d'une chasse aux bisons. Les chasseurs se précipitent de toute la vitesse de leurs montures, pénètrent dans les rangs les plus épais des sauvages quadrupèdes, et disparaissent bientôt, enveloppés dans un immense tourbillon de poussière. Cependant la colonne des bisons s’ébranle, se rue en avant et pousse de formidables rugissements ; à voir ces têtes pressées les unes contre les autres, on dirait une mer houleuse. Les chasseurs voltigent çà et là, choisissant les vaches les plus grasses, les séparent du reste du troupeau, puis iles abattent sans difficulté. Quand le combat est terminé, nos chariots s'avancent sur le champ où s’est passé le carnage, et reviennent chargés des morceaux de choix du bison.

« Les deux jours suivants, pour débarrasser notre route, nous avons été obligés d'envoyer nos chasseurs en avant battre la campagne. Mais le troupeau, un moment dispersé, se reformait sur nos derrières, el se mêlait ième à nos mules de transport et à nos chevaux de réserve. Malgré toutes nos précautions, dans l'impossibilité où nous nous trouvions de conduire chacune de nos bêtes par la bride, cinq d’entre elles ont disparu dans la foule de ces animaux sauvages. C'est en vain que, pour les ravoir, nous nous sommes avenlurés dans cette forêt de cornes : il a fallu partir et abandonner nos déserteurs à la vie nomade des prairies. »

Je poursuis ma narration: la vie, au milieu des prairies, s'écoule chaque jour d’une manière égale ; et cependant, malgré sa monotonie, elle a, pour un véritable amateur de chasse, un charme et un attrait si irrésistibles, qu'à "heure où j'écris ces lignes, assis devant mon bureau, erx «ré de tou, ce confort de la vie parisienne qui fait tant apprécier les

pénates d’un appartement de garçon, je quitterais Paris sans

regret our me lancer encore sur les vagues verdovantes du Sahara américain à la poursuite des bisons, des cerfs et des entilopes, dussé-je, au retour de cette nouvelle odyssée, ne

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