XVIII PRÉFACE
Puisque mon récit m'a conduit sous la zone des pays chauds, je ne saurais oublier l’un des plus gracieux oiseaux de la création sur toute l’étenduc de l'Amérique du Nord, celui dont le chant remplace les mélodies harmonieuses du rossignol d'Europe. Je me souviens toujours avec un sentiment de vrai plaisir d’un certain déjeuner sur l’herbe fait aux environs de Bâton-Rouge, pendant lequel j'entendis pour la première fois le chant du moqueur. Ce singulier volatile, qui doit son nom à l’admirable aptitude dont il est doué pour imiter le chant de tous les autres nabitants de l’air, est aussi remarquable par son ramage que par son agilité: cir, sans cesser un seul instant de faire entendre 4 sa voix, il l’abaisse et l'élève continuellement. Le
plumage de l'oiseau moqueur n'est pas précisément beau ; mais sa forme est svelte et gracieuse, ses mouvements faciles, élégants, ses yeux pleins de feu et d'intelligence. A toutes ces qualités physiques le moqueur joint celle d’une voix flexible et sonore qui se prête aux diverses modulations et rend les sons avec toutes leurs nuances.
Entend-il grisoller l’alouette, il grisolle à son tour. La colombe gémit-elle près de lui, il redit les plaintes de la colombe. Le perroquet caqueitet-il sur une branche, il caquette aussi bien que le
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PRÉFACE XIX perroquet. Le black bird, — merle des États-Unis, — siffle-t-11 sous la feuillée, il siffle en le parodiant, Un voyageur passe-t-il sur la route en fredonnant une chanson, l'oiseau moqueur répète comme un écho la mélodie du chanteur. Quelquefois il imite le cri de l'aigle; souvent il pleure comme un enfant, ou rit comme une jeune fille. En un mot, cet oiseau extraordinaire pousse fort loin le talent d'imitation ; mais, à l'entendre, on est étonné de la douceur que son bel organe ajoute aux chants des oiseaux dont il s’est fait le copiste.
Lorsqu’au lever de l'aurore les chantres ailés des forêts s’évertuent à répéter leurs différents ramages, le moqueur, perché sur un arbre, se livre à un solo qui domine tous les autres chants. On dirait un ténor de force dont les autres oiseaux accompagnent la voix.
Du reste le talent du moqueur ne se borne pas seulement à limitation, son chant à lui est mélodieux et plein de verve. Mais soudain, au milieu d'une phrase habilement cadencée, 1l s’interrompt pour se livrer à un caprice d'imitation, et cette improvisation mêlée de souvenirs dure souvent une heure entière,
Les ailes étendues, sa queue mouchetée de blanc déployée en éventail, il se livre à un frétillement
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bizarre qui charme la vue, tandis que sa voix élonne l'oreille. Rien n’est, à vrai dire, plus curieux que É
de voir pirouctter cet oiscau, comme s'il était at-
teint de folie, ou plongé dans un enivrement pas- | sager. 4 Audubon, le célèbre naturaliste américain, pré- 1
tend que le moqueur « s'élève quelquefois dans les « airs avec la rapidité d’une flèche, comme s'il « courait après son âme qu'il aurait laissée échap-
« per avec son chant. » — Un aveugle qui écou-
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Lerait les modulations du moqueur serait convaincu qu'il assiste à un concert de tous les oiseaux réunis dans le but de se disputer le prix du chant, comme le faisaient les pasteurs des églogues de Théocrite
et de Virgile. Du reste, non-seulement le chasseur