‹ Chasses de l'Algérie et notes sur les Arabes du SudChapitre 10 sur 31 · DANS LE SAHRA ALGÉRIEN · texte numérisé non relu

DANS LE SAHRA ALGÉRIEN

La chasse à l'autruche dans le Sahra!.… Ce titre seul est tout un poème pour qui sait ce qu'il promet d'enivrantes émotions !

Le grand saint Hubert, qui ne les prodigue pas à . notre époque, n'a réservé celle-ci qu'à ses plus chers élus; aussi lui suis-je à jamais reconnaissant de l'élection particulière qu'il a faite de quelques-uns de mes amis et de moi pour leur révéler cette chasse, — si entrainante et si rare — que bien peu d'Européens peuvent se vanter de l'avoir faite.

En présence de la narration que je vais entreprendre, ‘éprouve sérieusement le regret de n'avoir ni le style ni la couleur qu'il faudrait pour bien rendre ce que | j'ai vu et éprouvé à cette chasse.

Cet humble aveu étant fait en manière de conjuration let par acquit de conscience, j'aborde mon sujet.

La chasse à l'autruche, dans le sud de l'Algérie, se

fait principalement sur le grand plateau situé entre Laghouat au nord, les Beni-Mzab au sud, le pays des Oulad-sidi-Chikh à l’ouest et Dzioua à l’est.

Ce plateau, d’une superficie de deux mille lieues carrées, est, pendant l'hiver, une partie du printemps et de l'automne, le pays de parcours des grandes tribus sahariennes, les Larba, Oulad-Nayls et Zouas, qui y font pacager leurs nombreux troupeaux de brebis et de chameaux.

Pour les nomades et les vrais chasseurs, ce désert possède un charme infini, de puissantes attractions, qui semblent émaner des premiers âges, avec le ressouvenir de la vie pastorale et contemplative.

L'existence biblique des patriarchés se retrouve là : tout entière; en effet, abordez ce douar des Oulad- :

Nayls, et vous y retrouverez Laban, Jacob, Rébecca, Joseph et ses frères avec leurs tentes et leurs troupeaux. — Causez avec eux, ils vous diront leurs pérégrinations pour aller au loin chercher le blé ou les gras pâturages.

Avez-vous soif? Voici une fille d’Ismaël aux grands

yeux noirs, qui va vous désaltérer avec le lait des cha-

melles ou l’eau de goudron, à votre choix.

Avez-vous faim? Dites : « Je suis l'hôte de Dieu! » Le chef de la tente s'avancera vers vous en disant: «Sois le bienvenu! » et un mouton sera immolé en votre honneur.

Mais ce n'est pas pour peindre ces scènes des temps primitifs, encore vraies aujourd'hui, que j'ai entrepris

ce récit. — Le désert dont je parle n’est plus habité à M

l'heure où nous allons y chasser l’autruche. J'én reprends la description.

- É oui eng hit ce ES

ant .

u sud | anne ex te tit l'horizon » est très vaste et n'a pour limite, or HE | ue le esse de Ja vue humaine. Ar

daïas (‘) croissent dans les dégres | a; : elles- sont boisées de beaux térébin-

bre et de buissons de jujubiers sauvages.

Al Dans ces vertes daïas, qui émaillent ce vaste plateau du sud, comme les noires mouchetures tachent une peau de panthère, se trouvent en quantité des sas des outardes, des lièvres, des perdrix, des gangas, et bien d'autres espèces encore, aussi chères aux nalura- … listes qu'aux chasseurs.

à … Le reste du sol est couvert d’arbustes et de vlésios. L: dé en: | Les Salsolas ligneuses,

L'Hélianthème,

L'Armoise,

Le Ranthérium,

L'Aristide graminée, ete.

Ces plantes composent en partie les pâturages des troupeaux et du gibier du sud; elles leur donnent cette chair sueculente et parfumée si estimée des gourmets.

* IL n'y a ni sources ni cours d’eau dans ce territoire; . les orages, les rares pluies d'hiver, alimentent seuls

P dy rés :

() Daies, bas-fonds, dépressions en forme de cuvette ; l'eau pluviale y [# une puissante végétation d'arbres et d'arbustes dont le beroum , — Hérébinthe, est le plus remarquable.

|! My a des daïas de toutes grandeurs, depuis quelques ares jusqu'à une Fi d'hectares de surface, et un boisement de betoums dans la mème f proportion. Ces daïas sont assez nombreuses dans certaines régions pour Re 6 00 1 20 dns ne er Cerises.

L'eau pluviale s'y conserve plus où moins de temps, selon la perméabilité Fi nmataesendtsseeaha

aux grands chênes de nos forêts du | ;

des réservoirs naturels qui se forment dans les daïas et le thalweg des vallées.

Ces réservoirs, appelés r'dirs (!) par les indigènes, en raison de leur peu de durée et des déceptions nombreuses qu'ils ont causées aux gens altérés, ne conservent leur eau que pendant quelques semaines dans la saison froide.

Ils la conservent bien moins longtemps encore en été; d'où la nécessité, pour les nomades, à l'époque de la sécheresse, d'abandonner malgré eux ces bienaimées terres de parcours, et de remonter vers le nord dans la région des eaux vives.

C'est alors que le plateau devient désert, comme je l'ai déjà dit, depuis le mois de mai jusqu'au mois d'octobre; il n’est plus traversé à cette époque que par de rares caravanes qui se rendent à Tuggurt et au Mzab.

C'est aussi dans cette saison que les autruches, chassées des régions plus méridionales par l’'ardeur du soleil, envahissent cette partie du Sahra pour y chercher l'ombre et la pâture.

La chasse à courre à l'autruche se fait donc dans les plus chaudes journées de l’année. Elle dure quarante ou cinquante jours, du 25 juin au 45 août. Les Arabes disent que c’est la chaleur plus encore que la

vitesse des chevaux qui amène la capture de l’au-

truche.

Cet entraînant et rude exercice est le monopole de quelques tribus qui, avant que notre domination se fût établie dans le sud, y joignaient l’industrie moins licite du pillage des caravanes.

Ces tribus sont :

{‘) De r’deur, traïr,

RÉ Nc

… Jusqu'à ces derniers temps, la vie de tous ces Arabes de proie s'est passée à chasser et à piller un peu le. prochain. FA Il faut reconnaitre , du reste, qu'ils sont 1 merveilleu- ; sement organisés pour cette existence, toute de mouvement, de dangers et de privations. Secs, nerveux, l'œil percant, le jarret infatigable ; possédant la faculté de supporter la faim et la soif jusqu'à leur extrême limite, ainsi les a faits le désert !

Les Mekhalifs-el-Djereub, avec lesquels je devais chasser, étaient les plus renommés parmi ces forbans du Sahra pour leurs anciennes prouesses.

Aujourd'hui ils sont encore chasseurs, mais ils ne pillent plus.

Les Arabes s'étonnent de l'effet moralisateur que notre domination a produit sur eux. Je n'oserais toutefois affirmer que: quelques regrets ne viennent, de lemps à autre, troubler la paix profonde et l'honnêteté gt à laquelle ils se voient forcés.

Ils disent souvent : « Nous remercions Dieu de la 167 présente, — nous ne mangeons plus que ce qui st légitimement à nous... Les Français nous ont appris à distinguer notre bien de celui du prochain. — Que le prophète nous maintienne dans la bonne voie à me nous aide à racheter les péchés du passé! — Nous +4

(9) El-Njereub, galeux. Cette épithète leur vient sans doute de l'état Se UE Voanel ds vrraiont. Elle ne peut être prise qu'au figuré, car les Meklialifs sont robusles et vigoureux.

avons tous pen âmes sur la conscience. Dieu seul : est parfait! |

Quelques àmes sur la conscience! Hélas! oui; un. de leurs chefs, Toumi, dans ses moments d'expansion, en avouait une vingtaine : « J'ai tué bien des gens com-. battant les caravanes, me disait-il un jour, beaucoup. plus qu’il n’est permis à un bon croyant! Après tout, : chacun glane son existence comme il peut! Nous : n'avons fait que ce que nous ont montré nos pères ! — mais vingt hommes tués!... cela me préoccupe pour le. jour du jugement, — et souvent j'y songe!!! » ri

J'ai hâte de dire qu’en dehors des méfaits antérieurs dont leur conscience peut être chargée, méfaits que. l'on retrouve plus ou moins à létat latent, chez les” Arabes qui échappent à une autorité vigoureuse, les: Mekhalifs sont hospitaliers, serviables et francs comme de vrais chasseurs.

Leur étude, pour quiconque connait leur langue et leurs usages, est pleine d'intérêt. Il va sans dire que. l'on peut actuellement parcourir en toute sûreté avec eux le pays qui a servi de théâtre à leurs exploits.

J'aurai même à raconter plus loin l'extrême sollieitude qu’ils ont montrée envers mes compagnons de chasse et moi.

Page 1