LÉ RE LUE
La folle reprend ses alternatives d'espoir et de doute,
un regard qui entre dans les chairs comme des griffes.
— En voici une horrible : elle a plusieurs têtes. C’est sans doute la bête de l’Apocalypse. Elle marche ientement. Mais comme elle grandit à mesure qu'elle approche! À qui en veut-elle avec ses gueules ouvertes?iss
Oh ! ïl était temps! Je me reveille par la sensation d'un coup de coude dans les côtes. Je reprends possession de moi en rappelant la folle du logis à la réalité et à l'appréciation exacte de la situation.
« — Qu'est-ce? dis-je à voix basse.
» — La panthère est venue, me répond de même Si- Ahmed - Merzouga ; elle s’est montrée au-dessus de l'appât , et s'est enfuie aussitôt. »
Je suis confus et peiné.…. Quelle occasion je viens de manquer! Peut-être ne reviendra-t-elle pas? Aussi est-ce assez absurde de s'endormir quand on vient pour guetter toute une nuit !.…
Tout en faisant ces réflexions, je reprenais ma pose de la première heure.
Les chiens s'étant mis de nouveau à donner très fort, je me remis à espérer.
La panthère rôdait évidemment autour du douar, à en juger par les différentes directions que prenaient les aboiements.
Au bout d'un quart d'heure qui me parut bien long, je vis poindre, derrière le petit tertre où était l’appât, la tête d’abord, puis la moitié du corps de la panthère.
Je voulus aussitôt l’ajuster, mais mon fusil, amené un peu trop brusquement à l'épaule, résonna contre une branche. Ge bruit, quoique faible, fut entendu de la panthère, qui disparut de nouveau.
Malédiction ! je n’en viendrai pas à bout. Quelle dé-
était jamais banni ia dos DO
sa . station dans le cœur d'un Me vi D Dnroui espérant. Pour le coup, je ê prends position de « en joue » et je ne veux plus la quitter, malgré le froid qui me glace les mains et la figure. J'atténdsencore vingt minutes ainsi, l ‘œil fixe, l'oute tendue et l'esprit anxieux.
Enfin, voici la panthère!.… Elle reparait comme la première fois, me faisant face. Elle se rapproche da- 4 vantage des restes de la génisse. Je la découvre tout 3 entière. Elle se met sur son séant.. Sa tête est dans la Ps projection de mon point de mire, mais, pour être assuré “le la bien toucher, j'abaisse insensiblement le canon ile mon fusil, et quand Je guidon est sur la poitrine je presse la détente !…
D ri ; Que ne puis-je rendre par cette onomatopée le bruit n. de l'explosion , avec laquelle se confondit un rugisse- 5 ment d'effroi, de colère et de douleur, poussé par la "2
panthére, qui en méme temps bondit sur notre buisson, dont elle couche sur nous les branches. Je tends
a we mon compagnon , qui invoque Dieu et le pro- "+ en fait sans doute autant. Puis j'entends la pan- Ù
ax is derrière nous, en râlant, sur la pente très 3 . te du terrain. Puis. d'elle plus rien, mais un va- "
carme infernal venant des femmes, des enfants et des chiens du douar, qui crient, pleurent ethurlent d'effroi.. 4 Si je dis qu'il y eut un peu d'émoi dans notre fait,
lorsque la panthère passa sur nous en nous couvrant des débris du buisson, je ne cours, je crois, aucun risque d'être démenti, pas plus qu'en ajoutant que notre satisfaction fut grande d’en être quittes à si bon marché.
J'étais sûr d’avoir bien touché ma panthère; si elle n'était morte elle ne devait pas en valoir mieux, et j’espérais la retrouver assez près du douar le lendemain | matin.
Tout en me débarrassant des branches que la pan-. thère avait foulées sur nous, je me demandais si en. s'élancant vers l'endroit d’où venait le coup qui l'avait frappée elle l'avait fait avec intention, ou si la pente. naturelle du terrain , blessée comme elle devait l'être, ne l'avait pas simplement entrainée dans sa chute.
Je penchais pour cette hypothèse; mais Si-Ahmed-. Merzouga, clerc s’il en fut, possédant ses auteurs sur. le bout du doigt, prétendit qu'elle l'avait fait ayec in=, tention , que cela s'était toujours vu ainsi, que El-Dou-. miri (! Juke même avait écrit de la panthère qu'elle était très vindicative et faisait un mauvais parti à ses agresseurs. Bref, le cher homme n'était pas fâché de se figu-. rer qu'il avait couru quelque danger en ma compagnie, « et comme, en résumé, il l'avait fait de gaieté de cœur, ; je ne voulus pas avoir l'air de douter de son assertion, « et lui enlever le relief que cela lui donnait dans sa“ propre appréciation. À
Nous agitämes ensuite la question sur la meilleure manière d'achever notre nuit. Il nous parut qu'il n'y« en avait pas d'autre que de rester dans l'espèce de” fosse où nous étions, en nous couvrant le mieux pose sible de nos burnous.
(*) Savant auteur arabe qui a écrit sur l’histoire naturel!e.
s @ plus fort. devait être environ ge minuit ; nous avions encore quatre ou | belle étoile, + nous dûmes ee.
A: Ja. so FA iner. les gens du douar, très impa-
ients de connaître le résultat de mon coup de fusil,
sortirent avec leurs chiens et se dirigèrent vers un bas- - fond qui se trouvait à 80 mètres derrière et au bas de
- notre affût; c'était là qu'il leur semblait que les râle-
ments de la panthère avaient fini.
Les chiens, excités et lancés en avant, arrivèrent bientôt près de la bête, qui était raide morte. Ils aboyèrent de toutes leurs forces à distance respectueuse. bruit nous dégourdit, mon khodja et moi, et nous t sur pied.
Nous fûmes hélés par Kaddour et ses frères, qui nous crièrent : « Le tigre est mort ()! Dieu a fait jus-. | tice de lui! Venez le regarder, il est grand et beau à voir!»
Nous n'avions pas besoin d'être priés davantage, nous accourions de toute la vitesse de nos jambes raidies par le froid.
C'était un grand mâle, beau à voir effectivement. Mes deux balles, qu'il avait reçues en pleine poitrine, lui avaient lésé le cœur et entamé la colonne vertébrale. 1 lui avait fallu sa puissante vitalité pour qu'il ne restäl | pas sur le coup.
| Cinq hommés le prirent par les pattes et la queue, et le montérent au douar, où femmes, enfants et vieil-
i. () Nemeur, tigre. C'est ainsi que les Arabes nonument la panthère. Ne=
|Lmeur seultheni, le tigre royal.
lards, vinrent l’entourer et le maudire jusque dans sa postérité la plus reculée.
Après nous être réchauffés à un feu bien flambant nous repartimes pour Téniet-el-Hàd. Deux heures après, la panthère y arrivait aussi, portée sur un mulet. |
Nous fûmes complimentés, cela va sans dire; surtout Si-Ahmed-Merzouga, qui s'était constitué l'historiographe de l'aventure. Il en eut pour une semaine à l'écrire et à la narrer à qui voulait l'entendre.
Mon excellent khodja ne manquait jamais d'appuyer sur le bond de la panthère et de faire rémarquer que c'était par gràce divine toute spéciale que nous avions dû de n'être pas mis en pièces. Aussi chacun lui disait, comme je le dis moi-même en terminant ce récit : « Dieu soit loué! » |
de de US NT Sn à dns