RENCONTRE FORTUITE
Dans l'hiver de 1847, un lion vint prendre possession de la partie sud de la forêt des cèdres de Téniet-el-Häd.
De là il rayonnait à quelques kilomètres à la ronde et
se sustentait aux dépens des douars de la tribu des Beni-Hayâne.
Je fus prévenu, dans les premiers jours de janvier,
qu'il s’acharnait particulièrement sur les bestiaux du Vieux de la Montagne, — El-Arbi-el-Hayäni, — personnage dont je reparlerai au chapitre suivant.
Je résolus d'aller passer deux ou trois nuits à l'affût de ce lion.
J'arrivai donc un après-midi chez El-Arbi, qui me.
fit un bon accueil et me raconta, tout en aidant à mon installation d’affût (‘), que depuis huit jours le lion
(‘) Je dirai une fois pour toutes que ces préparatifs consistaient , quand j'étais pressé par le temps, à faire un trou de deux pieds de profondeur,
autour duquel je plantais quelques branches d'arbre pour me dissimuler.
Lorsque j'en avais le loisir, je faisais un trou plus profond que je recou= »
une seule nuit de ven FFT
“tour ds Rd Doi: q fois et à lui prendre trois brebis; que, sans doute, il reviendrait encore cette nuit, etc.
Je disposai mon affût à trente pas des tentes, à un endroit qui me semblait très propice et par où arrivait le lion.
J'y placai comme appt un jeune taurillon malingre de peu de valeur.
Quand le soleil se fut couché, je m'installai dans mon trou, je veillai toute la nuit, mais vainement. Le lion, contre l'attente générale, ne vint pas.
Le lendemain, je me remis à mon affût, espérant mieux, mais finalement sans autre résultat; j'avais seulement constaté que, vers minuit, les chiens d'un douar situé à environ deux kilomètres de celui où j'étais avaient fait grand vacarme pendant plus d'une heure.
Quelque chose d'insolite avait dû se passer de ce
côté.
Nous apprimes effectivement, dans la matinée, que - le lion avait été prendre une brebis dans ce douar, et
k . qu'après l'avoir mangée il avait dû se réfugier dans la
forét.
1 Pour cette fois, il n'y avait rien à faire, c'était partie jremise. — Le temps, du reste, était devenu menaçant, l'horizon s'était teint en noir et dénonçait une grosse
Re dans dà tronc sales qui cstitenient w véciabl abri et … froid et contre le premier choc possible d'un lion ou d'une panthère.
1 J'étabussais surtout ces sortes d'affüts permanents dans les endroits très chiennes
Quand j'allais y passer la nuit, je faisais attacher à quelques pas de moi des animaux de rebut et hors de service pour servir d'appät.
u'if avait réussi à y pénétrer trois
110 LES CHASSES DE L'ALGÉRIE neige; le mieux était de regagner Téniet- el- Häd au plus tôt (1).
Il me fallait, pour cela, traverser une partie de a pente sud de la forêt des cèdres.
Lorsque j'y arrivai, suivi d’un cavalier qui m'avait
accompagné pour prendre soin de mon cheval, je.
trouvai, au gué d’un ruisseau appelé l’oued Fersiouan, un nommé Si-Yahia, chasseur de profession, avec
lequel j'avais chassé quelquefois le sanglier. Il sem-
blait regarder avec attention quelque chose à ses pieds.
Après nous être salués, il me dit : « Voici les traces fraiches d’un lion; elles sont fortement empreintes
dans la terre glaise des bords du ruisseau. »
Je mis pied à terre et je vis aussi ces grandes traces qui ne dataient que de quelques heures à peine. D'après leur direction, c'était sans nul doute celles du lion que j'avais voulu affûter et qui avait été manger une brebis ailleurs.
Les traces allaient au nord vers Kef-el-Siga, partie très boisée et rocheuse de la forêt, où le lion avait probablement son repaire.
J'en fis la remarque à Si-Yahia et jai demandai son
avis.
«Le lion, me dit-il, doit certainement se trouver
dans ce bois touffu de chênes blancs que tu.vois là- | haut. — Il y a quelques jours, en poursuivant des ga- « zelles ledmi (?), j'y ai trouvé de ses laissées toutes frai- M
(*} Témet-el -Häâd est situé à 1 160 mètres au-dessus du niveau de la
mer, les hivers y sont très rigoureux ; j'y ai vu la neige à demeure pendant des périodes de trente à quarante jours.
Le point le plus élevé de la forêt des cèdres, au pied de laquelle est Té- ;
niet-el-Häd , est de 1 986 mètres.
(?} Ledmi, grosse gazelle de montagne à à longues cornes, double en rs 1
seur de la petite et gracieuse gazelle scini des plateaux.
| sais que DU aline pas à ces bétes-là. Le sage n'entreprend que ce qu'il peut en ce monde. — Jai des enfants à nourrir, et je ne veux pas être traité comme mon cousin Kaddour-ben-Moussa. cs — Je sais tout cela, lui répondis-je (il m'avait déja fait sà profession de foi}. Je ne te proposerai pas de |
La gazelle seini.
venir attaquer le lion dans son repaire; oblige-moi - seulement de m'accompagner une partie du chemin pour me mettre sur la voie, Les traces en dehors de la terre mouillée ne sont pas apparentes; si tu ne m'aides, . je n'en viendrai pas à bout.
— Comme cela, je le veux bien, me dit Si-Yahia, L … mais je te répèle que je n'entrerai pas dans le bois où est le lion. Toi-même tu ferais bien de ne pas le tenter; tu connais le proverbe : « Qui cherche trouve. »
vba El ar 4
Le lion n'est pas une gazelle, et puis voici bientôt la neige qui va tomber; nous ferions bien de rentrer chacun chez nous,
— Fais-le si tu veux, répondis-je; mais puisque tu crois le lion là-haut, je veux y aller voir. Je viens de passer deux nuits à l'attendre, c'est beaucoup trop de peine pour rien.
Et j je me mis en ie en recommandant au cava- | lier qui tenait mon cheval de me suivre de loin et de s'arrêter quand il trouverait le chemin trop difficile.
Mon but était de gagner le bois en question, lequel . se trouvait à environ quinze cents mêtres de l'endroit : où nous nous étions arrêtés, d'y pénétrer avec précau- | tion, de tâcher de tirer le lion si je le voyais: dans le 4 cas contraire, de revenir prendre mon cheval et gagner Téniet-el-Had.
Si-Yahia, en me voyant partir, eut un moment d’indécision; puis, par un bon mouvement, il vint me rejoindre et se mit à me guider en marchant devant moi. De temps à autre nous trouvions, à défaut de traces, des foulées qui nous indiquaient que nous étions sur la piste.
Nous avions parcouru les deux tiers de la distance . qui nous séparait du bois, sans trop de précautions, mais nous en primes davantage pour le trajet qui res- * tait à faire.
Nous marchions doucement, nos fusils armés et l’œil « en éveil. La neige commencaït à tomber. Nous avions « déjà dépassé plusieurs taillis, quelques autres restaient À encore à traverser avant d'arriver au bois, lorsqu’en 1 pénétrant dans un de ceux-ci, je vis Si-Yahia, qui M marchait à deux pas devant moi et un peu à droite, M s'arrêter net, comme pétrifié.. Je m'arrétai aussi et 3
quelqu'un troublait son repos, car il ouvrait les yeux et levait la tête vers nous.
J'étais le plus proche de lui, la longoeur de son corps était dans le prolongement exact de mon rayon … visuel; c'était moi particulièrement qu'il regardait avec de grands yeux limpides et étonnés, mais sans la moindre trace d'effroi.
«Que me veulent ces intrus?.… » Voilà ce que vou- |
lait dire ce regard superbe dont je me souviendrai loujours.
I n'y avait pas d'hésitation possible, et, selon le proverbe, le vin était tiré, il fallait le boire. Je levai lentement le canon de mon fusil, pour ne - pas provoquer l'agression du lion, dont le front commencait déjà à se plisser, je l'ajustai très sérieusement en visant à la dépression du front.
Je fis feu, et me baissai aussitôt, dans la pensée que le lion, venant à bondir, pourrait passer par-dessus “Moi, ce qui me permettrait alors, en me retournant, lui tirer mon second coup.
Mais rien de pareil n'eut lieu; le lion, touché en pleine tête, avait bondi sur place, était retombé en'arère et avait été entrainé par la déclivité du terrain s que j'aie pu le revoir, à cause de la fumée et des broussailles qui m'en dérobèrent la vue.
| de l'entendis quelques secondes fouler les
| pattes de F3 {bts avec son énorme tète re ce posant dessus. A: ce moment il avait conscience que
buissons et gronder sourdement en suivant la pente di la montagne.
J'avisai ensuite Si-Yahia, qui s'était tapi contre une : souche d'arbre. . Il avait laissé tomber son fusil, qui s'était déchargé je ne sais comment; lui-même ne put me le dire. Il. avait sans doute tiré en même temps que moi, mais. sans viser et par un mouvement machinal, car je retrouvai, en cherchant, sa balle enfouie à terre à deux w pas de l'endroit où il s'était arrêté. Ë Je rechargeai mon fusil et me mis sur les traces du lion, que je pouvais suivre cette fois au sang qu'il lais-" sait sur le sol et aux branches qu'il frôlait. 4 J'espérais à chaque instant le trouver mort où expi= rant; mes deux balles mariées ne pouvaient que l’avoir “ frappé au front, c’est-à-dire mortellement. à Mais la neige augmentait d'intensité à chaque mi nute ; au bout d’un quart d’heure j'étais dans une vé-" ritable tourmente, qui ne me permettait pas de voir à quinze pas, et qui couvrit bientôt le sol de facon à faire perdre toutes traces. | Si-Yahia m'avait rejoint. — Cette lois je suivis son | conseil d'abandonner la poursuite du lion. 2 Ce fut avec beaucoup de peine que je pris ce parti, | mais il y avait cas de force majeure. 4 Je regagnai mon cheval et je repris le chemin de. Téniet-el-Häd avec mon cavalier, derrière lequel je fis monter en croupé Si-Yahia, qui, bien hébergé à las mäison des hôtes pendant trois jours, se remit de ces, émotions en prenant force tasses de café.
Le mauvais temps dura une semaine, le sol fut cou=« vert d’un pied de neige; je perdis ainsi tout espoir de. reconquérir ma bête.
Ce n'est que vingt jours après que des pâtres en
trouvèrent les restes à peine reconnaissables dans un
gros buisson d’où sortaient des chacals et au-dessus duquel planaient des corbeaux et des vautours.
Ces pâtres y entrèrent par curiosité, ils virent la carcasse d’un lion, avec des vestiges de crinière et de pattes. Leurs maitres, auxquels ils firent part de cette découverte, vinrent me prévenir. L'histoire de ma rencontre était connue , et ils ne doutaient pas que ce ne fût là le Won que j'avais tiré.
IL était allé mourir un peu au-dessous du gué où uous avions vu ses traces.
Je me rendis aussitôt sur les lieux, et je constatai,
en voyant la tête du lion dénudée de sa peau, que les balles, au lieu de pénétrer dans la cervelle, n'avaient fait que labourer le crâne dans sa longueur, assez pro-
. fondément néanmoins pour que mort s'ensuivit.
C'était là, dira-t-on , une mince consolation. Eh bien, non! Il y allait d'une question d'amour-propre de Lireur vis-à-vis de moi-même (!). J'étais moralement sûr d'avoir bien visé, d'avoir méme à ce moment songé que mes balles relèveraient à si courte distance, ce qui m'avait fait mettre mon guidon à la naissance . du front au lieu de le mettre sur le front même de la bête.
. Je voulais une certitude matérielle, je l'eus en tou- Chant ce crâne, dans lequel mes balles avaient fait une tranchée.
| Bourgeon, mon ami, — comme dirait Tœpfler, —
: (*} Et aussi vis-à-vis des indigènes, qui ont la conviction qu'il est peu d'hommes qui puissent regarder le lion dans les yeux sans en être troublés.
vous êtes pour quelque chose dans la recherche et dans la mise en évidence de ces preuves ! Hélas! oui, il y a quelque chose comme cela, et mieux vaut de suite en convenir. Qui n’a sa petite pointe d'amour-propre en ce monde ?