ERNST CENT
Le Goual est généralement de mœurs pacifiques; il n'a point de costume particulier; il se reconnait néanmoins à une physionomie rêveuse et souvent inspirée, à ses modestes instruments qu'il porte dans le capuchon de son burnous. On le désigne aussi sous le nom de Sahab-el-Senà (ami du métier, de la qaie science),
L'Aiat (!) a plus d'analogie avee les bardes belliqueux
+ Le diseur algérien.
de la vieille Irlande, qui savaient aussi bien manier Ja lourde épée que la lyre.
Les Aïats ont à peu près disparu dans nos dernières guerres, et c'est à peine si de loin en loin on en rencontre encore quelques-uns dans les tribus guerrières du Sud.
{*} De aiet, crier, appeler haut.
L'Aïat, homme de cheval et de poudre, — comme il ‘ aime à s’en vanter, — possède une voix d’un timbre aigu, d'une immense portée.
Dans la mêlée des combats, il jette des appels, des excitations scandées et rythmées, qui exaltent jusqu’à la frénésie le courage des guerriers.
Véritables clairons humains, — avec leurs voix de cuivre, — ces inspirés de la lutte ont souvent, comme les héros d'Ossian, déterminé la victoire par leurs chants énergiques.
Les cris, les appels des Aïats, agissent sur les nerfs avec un effet semblable à celui que nous produit la charge battue par le tambour; ils donnent cette horripilation que l’on définit souvent en disant : « Avoir la chair de poule. » :
J'ai été soumis à l’action du chant des Aïats, et me suis rendu compte de sa stimulante énergie.
Les lambeaux de phrases ou de vers lancés par les Aïats dans les moments décisifs du combat sont des appels aux sentiments élevés, à la gloire des guerriers, à leurs anciens exploits. Quelquefois même il est fait allusion à l'amour des plus braves pour des beautés en renom.
Après ces indiscrétions, — que l’on peut appeler suprêmes au moment du péril, — un guerrier doit vaincre ou être mis hors de combat; il n’oserait jamais se représenter vaincu devant la femme qu'il aime, lorsqu'elle a été invoquée en son honneur pour déterminer la victoire de son parti.
Les Meddah’s (*) chantent particulièrement la poésie religieuse, les prouesses des compagnons du Prophète. {*) Meddah, louangeur ; — medh, louange.
Les Medhs, d'où ils tirent leur nom, sont de petits poèmes sacrés en l'honneur de l'Islam et des hauts faits secompls par ses Oualis et Moudjaheds (*).
Les Meddahs se distinguent par un fanatisme outré. Pénétrée et convaincus de la véracité des dires et gestes de leurs héros, de la supériorité de leur religion sur celle des infidèles. ils s'enivrent à leurs propres
Le goual et son auditoire.
chants et entrainent leurs auditeurs par le récit extraordinaire des faits célèbres et par le mode sur lequel ils sont rythmés.
La cadence, monotone au début, violenie et heurtée par progression, finit par opérer une sorte d'enivrement mystique, dont l'effet va toujours croissant, et entraine jusqu'à l'extase les sectateurs du Prophète,
(‘) Oualis, saints; — Moudjaheds, combattants pour la foi.
MESSAOUDA EL-HARZLIA