‹ Chasses de l'Algérie et notes sur les Arabes du SudChapitre 26 sur 31 · ÉPISODE DE GUERRE ENTRE LES RENI-LAGHOUAT, LES LARBAS ET · texte numérisé non relu

ÉPISODE DE GUERRE ENTRE LES RENI-LAGHOUAT, LES LARBAS ET

KSAR EL-HIRANE

Avant que notre domination s'établit dans le Sud les tribus nomades et leurs Ksours (!) vivaient e guerres continuelles, à peine interrompues par di rares trêves.

Ces guerres ont eu de tout temps pour motifs prin cipaux les rivalités et les questions de prépondérance elles se sont éternisées par les vengeances et les re présailles, de sorte que l’on peut dire qu'elles faisaien partie de l’existence des populations arabes.

Il n'y avait de diversion à cet état d'hostilités ou vertes qu'à l'apparition d’un grand personnage po litique ou religieux, d’un sultan ou d’un chérif, comm

«) Villes des oasis.

MESSAOUDA nt |

teurs qui se pu comme des messies dont la venue a été prophétisée. ES EE Mais cette diversion aux querelles intestines ordi-

naires, aux guerres locales, n'était pas, comme on |

pourrait le supposer, en faveur de la paix. C'était une occasion, au contraire, pour rendre ces guerres plus actives et plus générales.

Les divers petits partis dissidents formaient alors des groupes plus considérables , et, selon leurs intérêts ou leurs affinités, se réunissaient à l'appel des nouveaux Sultans, ou restaient du parti local le plus prépondérant.

- Il en résultait ainsi un plus grand antagonisme qui, en se concentrant davantage par le nombre des individus et les passions mises en jeu, amenait un paroxysme d'humeur belliqueuse et d'actions énergiques remarquables souvent par des combats singuliers, — des épisodes chevaleresques, — des défis à la façon des anciens, et finalement des mélées générales, où le parti vainqueur était sans pitié pour le parti vaincu. à L'épisode que je vais rappeler s'est produit dans une - deces luttes où les ksours, appelant à leur aide les nomades du Sahra, obtenaient par leur concours Ja formation de petites armées, composées de fantassins, de cavaliers et de chameliers conduisant les palan- quins, dans lesquelles les femmes arabes venaientexciter . au combat les guerriers de leur tribu.

C'était en 1843, après le siège d’Aïn-Madhi par Abd- el-Kader.

+ On sait que l'émir, n "ay ant pu prendre la ville sainte des Tedjinis par la force après huit mois de siège, avait usé d'une feinte pour y entrer.

+ Arabés co: donnent si facilement le nom aux agila- |

192 MESSAOUDA EL-HARZLIA.

Il s'était arrangé de façon à faire savoir à Tedjini qu'il ne pouvait s'éloigner d'Aïn-Madhi sans être entré dans cette ville avec ses troupes — et avoir fait sa prière dans la grande mosquée.

Il-s'était, disait-il, engagé par le serment de ses femmes (!), dont la mort ou le succès pouvaient seuls le relever.

Tedjini, en sa qualité de marabout, comprenant parfaitement l'importance d'un pareil serment, craignant aussi peut-être la chute possible de la ville après quelques mois encore de blocus et de tranchée ouverte, fit faire à Abd-el-Kader des propositions que celui-ci accepta, et qui étaient celles-ci :

Abd-el-Kader se retirerait avec son armée à El- Ghricha (?);

Lorsqu'il y serait arrivé, Tedjini évacuerait Aïn- Madhi avec sa famille, les défenseurs qui avaient soutenu le siège, et se retirerait à Laghouat;

Abd-el-Kader reviendrait à Aïn-Madhi, y ferait ses dévotions à la grande mosquée, respecterait la ville. les jardins restés intacts, en un mot, se conduirait en ami plutôt qu'en ennemi;

Ses dévotions faites, et conséquemment son vœu accompli, il devait quitter le pays avec ses troupes et laisser désormais en paix Tedjini et sa ville.

La convention s'exécuta en partie, c’est-à-dire qu'Abdel-Kader, après l'évacuation de la ville par le marabout, y revint avec son armée; mais il y revint avec la honte d’une retraite subie, et confus d’avoir échoué

{*) Le serment par les femmes est celui où le musulman jure que ses femmes lui seront sacrées, c’est-à-dire qu’elles ne seront plus siennes, si telle ou telle chose n’est pas accomplie par lui.

Il est obligé de les répudier si cette chose ne s’accomplit pas.

{*) Ksar du Djebel- Amour, distant de 8 lieues d'Aïn-Madhi.

Abd -el- Kader.

194 MESSAQUDA EL-HARZLIA.

devant une bicoque défendue par des pâtres et des Tolbas efféminés, comme il appelait les défenseurs d’Aïn-Madhi.

Dans cette disposition d'esprit, il céda aux suggestions de ses lieutenants et de ses troupes : il rasa complétement la ville et détruisit les jardins restés intacts pendant le siège.

Après avoir accompli cet acte de vindicative des-

ruction, Abd-el-Kader songea à retourner vers le Tell, où le rappelaient de sérieuses complications.

Il voulut toutefois, avant de quitter le Sahra, lui donner un semblant d'organisation, pour faire croire à la conquête réelle de cette région.

A cet effet, il nomma khalifa du Sahra Si-el-Hadjel-Arbi, descendant du fameux Si-el-Hadj-Aïssa, l’auteur des prédictions sur l’arrivée des Francais en Algérie, dont la koubba (!) est à Laghouat.

I! lui laissa, pour assurer son autorité dans le désert, deux compagnies de fantassins réguliers, une pièce de canon, des k’rials et mekr'ezen (?).

El-Hadj-el-Arbi, qui vivait antérieurement en hostilité avec l’influente famille des Oulad-Zanoun de Laghouat, avait rallié Abd-el-Kader lors de son entrée dans le Sahra; il l'avait servi avec zèle, pendant le siège d'Ain-Madhi, tant de son influence personnelle que de celle de <es clients.

Il était donc, par ce fait, devenu l'ennemi du marabout Tedjini et de ses nombreux Æhreddems (3). Il était

(*) Minaret renfermant un ou plusieurs tombeaux.

(2) K’rials, cavaliers, troupe régulière à cheval créée par l'émir, — Mekr'ezen, cavaliers auxiliaires attachés à l'administration du pays.

(*) Khreddems, serviteurs religieux afliliés à un ordre. Celui des Tedji-

nis est un des plus considérables dans le sud de l'Algérie. Il étend son action jusque chez lies Touareg.

d le irigait clins per les tribus sahariennes, pour avoir age À un sultan du Tell [£, e :

= La position de Si-el-Hadj-l-Arbi, après le départ d'Abd-el-Kader pour le Tell, fut, comme on le com- prend bien, très difficile. ; Malgré sa qualité de marabout descendant de Sie Hadj-Aïssa, il n'obtint , en retour de ses avances, que haine et mauvais vouloir de la part de l'importante tribu des Larbâs et de la population de Laghouat , pour avoir aidé à la ruine de la Zaouïa du marabout vénéré = d'Aïn-Madhi.

Ilse soutint quelque temps d'abord dans Laghouat, avec l’aide de ses réguliers.

* Mais, harcelé chaque jour par la plus grande partie de la population de la ville et par les goums des Larbâs, ne recevant pas de secours d'Abd-el-Kader qui, en ce moment, était fortement pressé par nous, il perdit peu à peu son prestige et son action.

Force lui fut alors d'aller se réfugier à Ksar-el-Hi- . râne (?) avec les quelques réguliers qui lui restaient et > un parti de nomades et de ksouréens composé de Ha- razlias, de Heudjaje et de Rahman.

La situation du khalifa du Sahra ne tarda pas à s'ag- graver encore.

> Les Beni-Laghouat, les Larbäs, les Mekhalifs, les - Oulad-Saäd-ben-Salem, tous ligués ensemble pour cette … occasion par les menées des Oulad-Zänoun, vinrent … l'assaillir dans son dernier asile.

(‘) Les nomades du Sud, qui, jusqu'à notre domination de toute F

rie, étaient restés indépendants ou à peu près, avaient un profond ne de) Arabes du Tell , qui s'étaient laissé asservir par les Tures et par

E gs Village de quatre-vingts à cent maisons, à huit lieues S.-E, de Laghouat .Les

196 MESSAOUDA EL-HARZLIA.

Ce ksar, comme tous ceux du Sud, était entouré d'une enceinte bâtie en mottes de terre cuites au soleil. Il n'avait aucune autre défense et ne pouvait résister longtemps à une attaque sérieuse.

L'ardeur des assiégeants était extrême, celle des assiégés n'était pas moindre; il y allait pour eux de la vie : ils savaient qu'ils n'avaient aucune merci à attendre de leurs ennemis.

Ils se défendaient en désespérés, et étaient soutenus, comme il n’est pas rare de le voir dans ces combats entre Arabes, par leurs femmes, dont quelques-unes donnaient l'exemple de l’abnégation la plus complète de leur existence en se mêlant aux premiers rangs des combattants lorsque l'assaut était donné aux murailles.

Une jeune fille, entre autres, de la tribu des Harazlias, se faisait remarquer par sa vaillance; elle se nommait Messaouda.

Cette jolie fille de dix-huit ans possédait une beauté

remarquable, éclose et dorée aux rayons du soleil du Sud. Elle avait une taille élevée et élégante, de magnifiques proportions. Elle se distinguait surtout par l'exaltation de ses sentiments pour le triomphe de son parti.

C'était une facon de Jeanne Hachette orientale; — mais si elle pouvait sous ce rapport être comparée à l'héroïne du siège de Beauvais, elle était peut-être moins austère. Elle avait de nombreux admirateurs parmi les guerriers des Harazlias, et s’en faisait gloire. Sa beauté était chantée par tous les ménestrels du pays.

Messaouda, en un mot, était généralement aimée; son action sur les siens était sans bornes; elle devait bientôt s'en servir pour le salut de tous.

: Re: était niérs déjà dèpuis e, d'une

ee ‘semaine, lorsqu'un soir, après une journée de combats

dans lesquels la fortune était restée indécise comme

dans les jours précédents, les guerriers des Larbâs, des

Beni-Laghouat et des Mekhalifs résolurent d'en finir avec les assiégés par un dernier effort.

. Ils se rassemblent de nouveau à cet effet. Encouragét! ns

par leurs chefs, par l'appât du butin et de la vengeance, ils se ruent sur les murs de la ville avec des cris de défi et des chants de victoire, — ce qui est toujours, entre Arabes, l'indice d'une affaire sérieuse. Les défenseurs du Ksar-el-Hirâne, bien moins nombreux que les assaillants, plus fatigués de la résistance que ceux-ci de leurs attaques, recoivent le choc du mieux qu'ils peuvent; mais, après avoir repoussé le premier assaut , ils sont obligés de céder au nombre des attaquants qui se renouvelle sans cesse.

: Ils abandonnent la défense de l'enceinte, particulièrement à un endroit où une sorte de brèche avait été ouverte par un flot d’assaillants.

| C'en était fait du ksar et de ses défenseurs, si ce | premier élan eût continué.

à On connaît la manière de combattre des Arabes : quand la tête de colonne lâche pied , tout cède,

Mais aussi, quand le succès de ceux qui sonten avant

se prononce, la masse s'ébranle comme un seul homme “ et se précipite comme un torrent irrésistible. La situation des défenseurs était donc désespérée, . quand la jeune Messaouda, attirée par le feu et les …. vociférations des vainqueurs, arrive sur le lieu du > combat.

D'un coup d'œil elle voit les siens, mis en déroute, abandonner la défense; elle voit les guerriers des Lar-

To LE Æ &

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bâs et des Beni-Laghouat se précipiter sur la brèche, en hurlant des menaces de meurtre et de pillage.

Saisie alors d’une exaltation causée par la honte et la douleur, animée d'une sublime résolution, elle s’élance au-devant des fuyards, les interpelle d’une voix vibrante, et leur jette à la face de ces paroles qui ont tant de puissance sur les hommes d’une nature généreuse, et réveillent toujours d’un moment d’effroi ou de torpeur : . |

« Où courez-vous, fils des Harazlias! L’ennemi n'est pas de ce côté, il est derrière vous, il vous chasse comme un troupeau de brebis!... Vous abandonnez vos femmes et vos enfants à la rage de ces chiens de sang! O jour du deuil noir! il n’y a plus d'hommes de la race de Harzallah!.. il faut que ce soit une femme qui vous fasse souvenir que du sang rouge coule dans vos veines ! »

Dénouant aussitôt sa ceinture et la faisant flotter comme un drapeau au-dessus de sa tête, elle redouble d’apostrophes véhémentes qui remontent tous les courages; elle s’écrie : « Où sont ceux qui disent des chants d'amour pour moi?...— Où sont mes frères ?...— C’est ici que je les aimerai!... — Qu'ils se montrent! qu'ils me suivent! s’ils ne veulent me voir devenir la proie des jeunes guerriers des Larbâs qui se vantent déjà de posséder vos femmes, vos enfants et vos troupeaux ! — des Larbâs qui veulent vous faire filer la laine et cuire leurs aliments ! »

Puis, joignant l’action aux paroles, elle se précipite au milieu des assaillants.

Peindre la confusion, la douleur et la rage qui s’emparent des guerriers des Harazlias, n’est pas possible. Ranimés par les paroles et par les gestes de la jeune

qu ils énumèrent à sd voix, et se rejettent à la aile 5 de Messaouda au plus épais des rangs ennemis. __ Là s'engage alors une de ces mélées où les forces se décuplent, où l'on fait arme et projectile de tout, où arme à feu cède le rôle à l'arme blanche, où celle-ci, bientôt insuffisante, a pour auxiliaires les pierres, les débris de la brèche et, dans les luttes corps à corps les couteaux (*), les dents et les ongles.

; Cependant Messaouda est tombée au pouvoir des Larbâs, qui veulent l’entrainer vers leur camp. Elle se prête à ce mouvement, elle l'accélère même en se jetant de l’autre côté de la brèche. — Son but est d'attirer la lutte sanglante en dehors de l'enceinte qui protège les siens.

Arrivée à vingt pas des murs, elle se retourne vers ceux qu'elle a si énergiquement ramenés au combat, elle leur adresse des prières, leur tend les bras et les conjure, par tout ce qu'ils aiment en ce monde, de ne pas la laisser emmener par les ennemis, — subir la honte et le mépris de leurs femmes.

Elle résiste alors à ceux qui l'entrainent et se débat de leurs étreintes.

Ce spectacle, ces appels déchirants portent jusqu'à la frénésie le courage des Harazlias, — Rugissant comme des tigres et bondissant comme ces puissants

mort qui les atteint, ils renversent et foulent aux pieds leurs adversaires qui, de vainqueurs qu'ils étaient, | passent successivement de l'attaque à la défense et

to) Mouas, couteaux à raser très afllés,

animaux, sans tenir compte de leurs blessures ni de Im

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