‹ Chasses de l'Algérie et notes sur les Arabes du SudChapitre 28 sur 31 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

| sun LES

Laghouat, le 5 juin 1858.

A M. le général DAUMAS.

Mon GÉNÉRAL,

Je regrette de vous avoir fait attendre si longtemps les quelques renseignements que vous m'avez fait J'honneur de me demander sur les reggabs (*\ du Sud. J'ai, comme je vous l'ai annoncé dans ma dernière Jettre, le type du genre chez les Oulad-Nayls; malheu- reusement mon pauvre reggab ést entre la vie et la mort depuis un mois. Je voulais tenir dé sa bouche le détail des courses extraordinaires qu'il a accomplies; mais comme après une assez longue attente je dois re |

noncer à le voir en état de me raconter lui-même ses prouesses, je vais vous donner le récit de quelques-unes de ces dernières, parfaitement authentiques du reste et bien connues de tous les Arabes du cercle.

C'est Ben-Saïdane que se nomme ce phénomène des coureurs.

Il est originaire de la tribu des Oulad-Saäd-ben-Salem, âgé de trente-huit à quarante ans; sa taille est grande, sa conformation parfaite; ses jambes et ses pieds sont des modèles de vigueur et d'élégance, que la statuaire antique n'aurait pas reniés.

Ben-Saïdane est toujours très simplement vêtu d’une chemise longue en cotonnade et d’un burnous léger; une ceinture de cuir filali lui ceint les reins et sert à contenir quelques bouts de roseau dans lesquels il met ses provisions de bouche pour les grandes courses.

Il est chaussé de brodequins qu’il fabrique lui-même avec du cuir de chameau et de la peau de chèvre. — Il n'a pour arme que son fidèle bâton et un couteau à raser.

Vous savez, mon général, que les Arabes voient du merveilleux dans les choses qui sortent un peu de la vie ordinaire. — Ben-Saïdane est donc considéré comme particulièrement doué par Dieu pour la marche, la faculté de ne jamais s’égarer et de vivre avec très peu de nourriture.

Voici en quelle circonstance ce don lui aurait été accordé :

En 1845, Abd-el-Kader, prévoyant qu'il aurait à s'appuyer sur les Oulad-Nayls dans sa lutte avec nous, entretint, au moyen de Si-Chériff-ben-Lahrèche (notre khalifa actuel), des relations suivies avec les principaux

0 ‘2 Les RECGAOS DU SUD s | personnages des Oulad - Si-Ahmed et des Oulad- Saàd-

w ben-Salem.

Si-el-Bouhali, chef de cette dernière tribu, ayant un avis pressé à faire tenir à Abd-el-Kader, qui se trouvait

alors vers Tiaret, fit choix de Ben-Saïdane, qui était déjà en réputation comme marcheur, pour porter à l'émir une lettre pressée.

Ben-Saïdane ne connaissait pas le pays de l'Ouest qu'il avait à parcourir pour arriver à destination: il

partit toutefois après s'être fait renseigner sur la di-

rection à suivre et la distance approximative. Il emporta dans les roseaux de sa ceinture environ dix onces de rouina et suspendit à son cou une chibouta (*) de la

+ contenance de trois litres d'eau.

Il se mit en marche stimulé par tous les siens, et

comblé de caresses par son caïd, qui lui dit : «ll n'ya

que toi de capable d'accomplir une pareille mission. Elle est non seulement diflicile comme distance à parcourir très rapidement, mais encore comme danger possible d'être rencontré par les goums des colonnes, qui tiennent la campagne. »

Ben-Saïdane, bien monté physiquement et moralement, partit le matin du campement de sa tribu, qui était alors à El-Haod, à six lieues S.-0. de Djelfa, en prenant la direction du N.-0.; il arriva vers trois heures du soir à la hauteur de Sidi- Bouzid; là, il s'arrêta un moment, consomma environ trois onces de rouina (?), et se remit en route.

La nuit le surprit sur les hauts plateaux, il continua à marcher en se dirigeant sur les étoiles; — enfin le lendemain, vers huit heures du matin, il arrivait a

{*} Petite peau de bouc.

{*) Farine de blé rôti,

nn ne #

SUN AA is ML ER. | Le

te y ‘

Tagdempt, où se trouvait Abd-el-Kader,, auquel il remit sa lettre. — Il avait parcouru cinquante-quatre lieues en vingt-six heures.

L'émir et ceux qui l’entouraient avaient peine à croire au récit de Ben-Saïdane; mais force leur fut de se rendre à l’évidence, en lisant la lettre, qui était datée, donnait des renseignements très récents et d’une grande importance.

Abd-el-Kader, voulant récompenser dignement le reggab des Oulad-Nayls, dit à Ben-Saïdane : « Demandemoi ce qui peut te faire plaisir, si cela est en mon pouvoir je te le donnerai. » Ben-Saïdane répondit : « O Prince des croyants, je ne te demande pas d'argent, tu combats pour la bonne cause, et c'est à nous à t'aider de tous nos moyens; mais donne-moi ta bénédiction. Invoque Dieu pour moi, je me tiendrai pour bien récompensé. »

Abd-el-Kader lui dit alors en lui imposant les mains :

«Que Dieu mette sa bénédiction sur tes jambes, — et, par son aide, sois toujours ton propre cheval à toimême ! »

Il le congédia ensuite en le chargeant de missives pour les Oulad-Nayls.

Ben-Saïdane ne mit guère plus de temps pour revenir à son point de départ. « La bénédiction du marabout, raconte-t-il, — car il est parfaitement convaincu qu'elle a eu son efficacité, — avait produit son effet et je ne me sentais pas marcher. »

C'est depuis ce moment que notre reggab a eu le surnom de Aoud-Roho (1), sous lequel il est connu de tous les Arabes du Sud.

(‘) Cheval de lui-même. — Mot à mot, cheval de son âme.

Arrivés dans cette ville, ils apprirent de Ben-Djellah

que les goums de l'Est, les Bouazid, les Selmia et les

Fdouls, s'étaient dirigés vers leurs campements qui

étaient établis entre Messad et le Djebel Bou-Khaïl, dans le but de les surprendre et de les r'azier. Ben-Saïdane s'offrit pour aller immédiatement donner

l'éveil aux Oulad-Saäd-ben-Salem, qui étaient loin de

soupçonner cette agression.

Il partit donc de Tuggurt sans presque se reposer,

emportant seulement deux galettes et une chibouta pleine d’eau; il marcha jour et nuit pendant quarante-

huit heures, sans prendre plus de trois repos d'environ

une heure chacun; il arriva à temps pour prévenir le<

siens, qui se replièrent aussitôt dans le Bou-Khaïl et

évitérent la r'azia dont ils étaient menacés.

Après quelques heures de repos, Ben-Saïdane, muni, comme à son départ de Tuggurt, de deux galettes et de sa peau de bouc pleine d'eau, se remit en marche pour Tuggurt, où il arriva cent deux heures après en - étre parti et avoir parcouru dans ce laps de temps en-

1 viron cent quarante lieues. — Il trouva ses compagnons préts à partir; pour ne pas les retarder, il fit ses achats de dattes et revint avec eux.

De 1852 jusqu'à ce jour, Ben-Saïdane nous a servi de reggab ; il a rendu d'excellents services à tous nos chefs

de colonne par la célérité de ses courses, sa connais-

sance parfaite du pays. — Nos généraux l'ont généreusement récompensé, et il est actuellement à l'abri du

’ besoin.

Mais Ben-Saïdane n'en exerce pas moins son métier

. favori; c'est, on peut le dire, par amour de ln loco-

En 4849, Ben-Saïdane et plusieurs Arabes de sa tribu allérent en caravane à Tuggurt pour acheter des dattes.

motion et sans doute pour maintenir sa réputation de coureur infatigable, à laquelle il tient beaucoup.

Pour s’entrétenir les jambes, comme il le dit luimême, il vient assez souvent de Djelfa à Laghouat en douze ou quatorze heures, faisant ainsi cent quinze kilomètres d’une traite.

Dans mes courses dans le Sud, Ben-Saïdane m'accompagne toujours ; il tient à honneur de marcher constamment à la tête des goums et de montrer le chemin.

C'est avec désespoir qu'il voit les cavaliers ou les piétons prendre une autre route que celle qu'il trace, ou bien qu'il entend émettre un avis quelconque sur un itinéraire à suivre. — Il ne pardonnerait pas à son père, je crois, de dire un seul mot à ce sujet, tant son amourpropre de guide et de coureur est devenu susceptible.

Souvent, en chassant à courre la gazelle ou le lièvre, nous avons laissé Ben-Saïdane à deux ou trois lieues en arrière, mais toujours, moins d'une heure après, nous avons été rejoints par Aoud-Roho, qui ne manquait jamais, dans ces circonstances, en reprenant la tete du goum, d’arborer au bout de son bäton un mouchoir en guise de drapeau et de l’agiter en cabriolant devant nous, Comme pour narguer nos Chevaux.

L'année dernière, au mois de juillet, pendant notre chasse à l’autruche, Ben -Saïdane fut plaisanté par les Mekhalifs, qui lui dirent : « Puisque tu te nommes Aoud- Roho, pourquoi ne prends-tu pas comme nous des autruches à la course? »

Il leur répondit : «Vos chevaux sont des ânes! je les crèverais tous dans une longue course de fond, cela est connu des gens, et vous-mêmes ne l’ignorez pas; mais puisque vous me mettez au défi, je veux demain jaunir vos figures. Je partirai en même temps que vous au re-

Be a Saidase.

lancer des autruches; puis, après avoir rejoint la première forcée, je veux être de retour au bivouac avant vous tous. »

Le défi fut accepté. Le lendemain, Ben-Saïdane nous accompagna au Gàd (point d'où on relance les autruches). Aussitôt que celles-ci parurent, nous nous élançàmes de toute la vitesse de nos chevaux à leur poursuite. Le reggab en fit autant avec ses jambes. IL avait résolu de suivre mes traces afin que je pusse constater son arrivée à la mort de l’autruche.

Ce jour-là, je forçai ma bête en trente-deux minutes, après avoir parcouru seulement quinze ou seize kilomètres (1).

Ben-Saïdane me rejoignit au moment où j'achevais de dépouiller ma capture, opération qui avait duré trente-cinq minutes.

Il me dit : « Tu vois que je tiens ma parole et que ces chiens de Mekhalifs, qui ne courent pas plus que leurs femmes, ont mauvaise grâce à s'attaquer à ton fils Ben- Saïdane. Je vais retourner maintenant au bivouae pour renverser toutes leurs marmites. J'aurai encore le temps de dormir comme un Kossri (?) avant leur rentrée. »

I tint parole, et, deux heures après, je trouvai, quand je rejoignis notre camp, Ben-Saïdane, arrivé longtemps avant tout le monde, se prélassant dans la tente du caïd des Mekhalifs, qui, pour le fêter en réconciliation, lui prodiguait son eau la plus fraiche et les meilleurs morceaux de hammoum.

Je pourrais multiplier à l'infini le récit des courses extraordinaires accomplies par Aoud-Roho; mais ce

(*) 11 faisait très chaud; le thermomètre, à midi, marquait 50 degrés à l'onrbre des betoums. | () Habitants des Ksours, que les Arabes traitent d'efféminés.

| | our faire connaître ce dont est capable Hep-Faliane, le reggab des Oulad-Nayls.

Ce brave garçon est actuellement Mokhazni (a au .

bureau arabe de Djelfa.

Lorsqu'il s ‘est agi de l'inscrire en cette qualité, slot

son désir, on lui a dit : « Achète-toi un cheval; tu sais 2

qu'un Mokhazni doit être monté. »

, Ben-Saïdane, malgré son respect et sa bonne tenue devant ses supérieurs, ne put, à cette proposition, con-

server son sérieux. J1 se mit à rire de la facon la plus er rTe et la plus comique; enfin, quand il put parler, il répondit au commandant du poste :

«Peux-tu humilier ainsi ton serviteur en lui proposant de se servir d'un cheval? Bel animal, ma foi, sur lequel on va loin, comme de mon œil à mon oreille!

— qui boit et mange la substance qui nourrirait une famille, — qui hennit, laisse de grandes traces, — que

l'on ne peut toujours cacher facilement. Tu veux done qu'on rie de moi? N'est-il pas, au contraire, de ton

avantage d'avoir à ton service un homme capable de faire plus que tes meilleurs chevaux ? qui n'aura jamais

| à te demander d'indemnité pour nourriture, perte de

cheval, frais de ferrure, d'entretien, etc.?.., » . A de si bonnes raisons il n'y avait rien à répondre, Ben-Saïdane fut inscrit Xheial (?) et placé, selon ses

É lesquels il a, sinon de la pitié, du moins une grande commisération.

Les bons piétons ne sont pas rarés dans le Sahra, et

(*) Cavalier soldé. C) Cavalier, homme de cheval.

DNS QU Au 50 rarrsie at Re |

désirs, en tête de la liste de ces fonctionnaires, pour

nombre de leurs prouesses sont à la connaissance de tous,

Je vais, mon général, vous en citer quelques-unes, qui ont été accomplies dans ces derniers temps et dont le souvenir est très vivant dans la mémoire des gens du pays.

Le nommé El-Touhami, originaire de Laghouat, où il est encore, fut envoyé par le khalifa Ahmed-ben-Salem, en 1846, à Berryane, ville du Mzab. Parti à cinq heures du matin de Ksar-el-Hirâne, il arriva à destination le même jour, à sept heures du soir, ayant parcouru la distance de trente-deux lieues.

Ce même Touhami partit un jour de Ngoucça, dans la même année, et accomplit en vingt et une heures le trajet de cette ville à Berryane (quarante-cinq lieues environ ).

Pendant ces deux courses, il n'a mangé que quelques dattes et bu la valeur de deux litres d’eau.

En 1848, le nommé Maarouf-ben-Sliman, des Larbâs, est venu de Guerrara à Ksar-el-Hirâne d’une seule traite, en marchant de minuit à sept heures du soir; soit quarante-six lieues en dix-neuf heures.

Il est allé aussi en une journée de Guerrara à Ouargla.

El-Righi-Bel-Ouïs, des Mekhalifs, en chassant l’autruche, fut entrainé à la poursuite d’un dôlim, qui le mena plus loin que d'habitude et qui finit par lui échapper. Son cheval mourut au moment où sa dernière goutte d’eau s’épuisait. Il perdit la direction de ses compagnons pour revenir et s'égara.

Pendant trois fois vingt-quatre heures, il erra dans les plateaux, sans eau et sans nourriture. Il était très épuisé. Le jour il dormait sous un betoum, la nuit il marchait. Chez lui, on le croyait perdu.

Quand El-Righi arriva à ses tentes, on ne le reconnut pas, tant il était maigre et noir. Il raconta ensuite que

Fe qui l'avait soutenu dans sa détresse était un rève dans lequel sa mère le soignait et lui donnait à boire à … discrétion; ce rêve, qui se représenta plusieurs fois peri-

dant ses siestes diurnes, le soulageait beaucoup.

Le nommé Mhamed-ben-Harzallah, des Hadjadj, étant en r’azia du côté du Zab, perdit son cheval par accident; obligé de revenir à pied vers sa tribu, il dut marcher pendant quatre journées de vingt-quatre heu-

res, sans prendre de nourriture et sans boire. C'était,

il est vrai, en hiver, et la température était froide. Le nommé Saâd-ben-Sliman , des Maamra, et quatre

i: de ses compagnons des Larbâs, étant en r’azia du côté

de Guerrara, restèrent quatre jours sans manger, ne

prenant pour toute subsistance que quelques plantes … de hammaïda (espèce d'oseille ).

Le nommé Dridi, de la tribu des Mekhalifs, habitant actuellement El-Haouïta, a été, dans son jeune âge, un intrépide chasseur. — Un jour, étant tombé sur un

à troupeau de sept mouflons à manchettes, il le poursui-

vit dans les kefs (‘) et en tua six, en parcourant en sept heures un trajet de quinze lieues environ, dans un pays

… très accidenté et difficile.

Emporté une fois par l'ardeur de la chasse, il suivit

… pendant quatre jours les traces d'un troupeau d'au- truches. — Au bont de ce temps, ayant épuisé son eau et ses vivres, il dut revenir chez lui, ne mangeant, . pendant ces quatre jours, que des plantes de karedda (?). - — Souvent il est arrivé à El-Dridi de rester huit ou . dix jours à la chasse et de vivre de plantes pendant la moitié de ce temps.

Les Mekhalifs-el-Djereub racontent qu'un nommé

{*) Kefs. — On nomme ainsi les collines rocheuses et escarpées du Sud.

: (°) Statice Bonduelli,

Messaoud-ben-Aïssa, de leur tribu, mort il y a dix ans, forcait à pied des autruches au moment des plus grandes chaleurs.

Les exemples de longues marches accomplies rapidement et de sobriété exceptionnelle sont très nombreux dans le Sahra, on pourrait en faire un gros recueil. à

Ces faits, qui nous paraissent si extraordinaires, n'étonnent personne ici; plus on avance dans le Sud, et moins le ventre, comme le disent les Arabes, domine l'âme.

Cheiïkh-Athman, des Touareg, qui était ces jours derniers à Laghouat, m'a cité quelques exemples qui confirment cette assertion. — Je dois dire que j'ai confiance dans la véracité de ce chef targui, pour l'avoir mis plusieurs fois à l'épreuve. Il ne m'a raconté, du reste, que des faits qui lui sont personnels,

Entre autres ceux-ci :

Dans l’année de l’hégire 1236, en été, Cheikh-Athman fit, avec un parti de soixante-dix Touareg d'Azeguer montés sur des mahris, une r’azia sur les Chambaâs de Ouargla.

Après avoir épuisé l’eau que contenaient leurs outres, ils restèrent cinquante-deux heures sans boire. Heureusement pour eux que leur r'azia réussit : ils enlevèrent aux bergers des Chambaâs deux mille deux cents chameaux au moment où ils allaient mourir de soif.

Leur premier mouvement pour se désaltérer, aussitôt leur capture faite, fut de saigner soixante chamelles, dont ils recueillirent le sang et l’eau qu’elles avaient dans leurs estomacs.

C'est la ressource suprême, en cas de disette d'eau, que de tuer un chameau ou un mabri pour en boire

ec sang; mais il faut prendre la précaution, dit Cheikh- -Athman, de recueillir ce sang dans un vase, d'attendre

qu'il se soit coagulé; alors on jette le caillot qui s'est

formé, puis on boit la partie liquide et séreuse qui reste. Quand on n'a pas la patience d'agir ainsi, le sang que l'on boit chaud se fige sur l'estomac et brûle . les entrailles; il augmente alors le supplice de la soif.

Pendant six jours et demi, c'est-à-dire pendant cent cinquante-six heures avant la r’azia, Cheikh-Athman et les siens n'ont vécu qu'avec la valeur de six cents grammes de chair de chamelle pour chacun.

Le chef des Touareg d'Azeguer, Ikhenoukhen, en r'azia contre les Saïd, avec quarante des siens montés sur des mabris, est resté neuf jours et neuf nuits sans eau. Ils ont vécu en buvant par quarante-huit heures un peu de sang ou d'eau, qu'ils se procuraient en tuant leurs mabhris. Lorsque le chiffre de ces derniers fut réduit à quinze, ils retournèrent dans leur pays.

C'est un principe admis chez les Touareg qu'un parti en expédition , à défaut de vivres et d'eau, peut, pour prolonger ses opérations, tuer deux mahris sur trois ; mais jamais plus, sous peine de perdre la vie.

Un mabri, disent-ils, peut sauver trois hommes ; deux sur son dos et un trainé par la queue de l'animal, mais jamais quatre. Quand done la réduction des

Mahri.

mahris s'est faite jusqu'au tiers de leur nombre, le r’ezou(!) rentre dans ses foyers pour recommencer une course plus heureuse.

L'année dernière, Cheikh-Athman, ayant cs dire qu'il était tombé de l’eau dans le pays, à six journées à l’ouest de leur campement, envoya un de ses serviteurs nommé Djouri à la découverte; puis, voulant s'assurer du fait par lui-même, il partit un jour après, avec quatre mabris. Il suivit son serviteur à la piste pendant six jours et arriva en même témps que lui à l'endroit qui leur avait été désigné.

Le trajet parcouru à pied par Djouri, en six jours, sans manger et sans boire autre chose que quelques gorgées de lait aigre, est d'environ cent cinq lieues. Ce qu'il y a de plus remärquable, c'est que cet individu, par suite de la morsure d’une vipère, n’a plus que la moitié du pied gauche.

Enfin, Cheikh-Athman m'a aflirmé qu'un de ses parents nommé Azoug, parti à la recherche de chameaux égarés, était resté dix jours de vingt-quatre heures sans manger.

Azoug, monté sur un mahri, espérait toujours rejoindre les chameaux dont il suivait les traces. Il a raconté que pendant les trois ou quatre premiers jours il avait souffert de la faim, mais que, s'étant toujours sanglé progressivement les entrailles, il avait fini par ne plus souffrir. Il était même dans une disposition d'esprit assez gaie; toutefois, il n'aurait pu accomplir un acte de grande vigueur.

Cheikh-Athman m'a raconté que les Oulad-Moulat,

Arabes qui confinent aux Touareg - Hoggar, et dont le

{*) Réunion armée en course de r’azia.

ere de plie} les nee ed Souté face, employaient un singulier moyen pour conserver dans rs excursions leur provision d'eau et de chair. é Is prennent de vieilles chamelles, qu'ils privent d’eau pendant plusieurs jours: au moment de partir en course, - - ils les font boire avec excès : cela fait, ils leur coupent la langue, puis les emmènent avec eux. R Lorsque la provision d'eau et de vivres est épuisée, les Oulad-Moulat tuent successivement les chamelles qui ont eu la langue coupée, lesquelles, paraît-il, à cause de cette « ion, ont conservé intacte l'eau absorbée au , pour n'avoir pu la ramener dans le gosier, __ faute de langue.

__ Ces animaux deviennent ainsi des réservoirs ambu- Jants, dont la chair est consommée par les hommes et par les chevaux, qui s’en montrent très avides. « Ces chevaux, me disait Cheikh-Athman, hennissent en voyant découper de la chair, comme les vôtres quand ils voient l'orge. »

Les plantes que les reggabs du Sud et les Arabes man- gent dans les moments de disette sont celles-ci : Kredda, Statice Bonduelli.

-. El-Hammouïda, oseille sauvage.

El-Guise, genre de chicorée.

Bezoul-el-Nadja (pis de chamelle ).

Talma, espèce de scorsonère.

Rebia, Danthonia Foskali.

Acida, souches chendrilloïdes.

Daghrmous. Apteranthes qussoniana.

… - El-Tifaf, genre de laiteron.

Nebegue sedra, jujubes sauvages.

Danoun, Philiposa lutea et violacea.

Aneb-el-Betoum, grappes de pistachier sauvage térébinthe.

Cheikh-Athman m'a donné en outre quelques noms de plantes ou arbres, qui sont :

EI-Yatil, arbre produisant des grappes jaunes.

El-Tolh, arbre à gomme et son fruit.

El-Harra.

Djerdiir.

El-Ghorran.

EI-Nefel.

Taouït, genre de graminée.

Ihafhif, id.

Drine (1), id.

En résumé, on peut dire que lorsque les indigènes sont poussés par la faim, ils mangent à peu près toutes les plantes, et ne font d'exception que pour celles reconnues vénéneuses.

{) Le drine produit un petit grain comme du millet très menu et allongé.

Dans le pays des Touareg, des familles de fourmis récoltent ce grain et en font des réserves assez considérables. Les gens pauvres vont à sa recherche et en font une sorte de farine, avec laquelle ils confectionnent des galettes et du kouskous. Ceux qui vont ainsi s’approprier la subsistance ramassée à grande peine par la besogneuse fourmi ont soin de laisser quelques poignées de grains dans la fourmilière, afin que celle-ci puisse subsister pendant quelques jours et reprenne l'espoir de nouveaux approvisionnements.

Nous agissons de même vis-à-vis des abeilles, quand nous recueillons les rayons de miel.

© CANARDVILLE

LAPINBOURG

CANARDVILLE

Si ce chapitre tombe jamais entre les mains de ceux de mes compagnons de chasse qui ont connu Canardville et Lapinbourg, je ne doute pas qu en se remémorant les jours heureux qu'ils y ont vécu, ils ne sentent leur cœur battre plus vite et se réchauffer au souvenir de ces lieux privilégiés d'un passé, hélas! déjà loin. Pour moi, duséé-je vivre cent ans, j'aurai toujours présentes à l'esprit les émotions juvéniles, les joies in- tenses, que j'ai ressenties dans ces deux priacipaiee découvertes de ma vie de chasseur.

Voici ce qu'était Canardville, — je parlerai de Lapin

Ce:

220 CANARDVILLE. he

Saint-Arnaud, je fus chargé de la direction de petites opérations militaires qui avaient pour but d'achever la soumission de tribus ou de fractions restées hostiles.

C'est dans une excursion vers les plateaux du Sersou, pour rallier les derniers dissidents des Doui-Hasseni, que je découvris, à dix lieues au sud de Téniet-el-Häd, près du confluent de l’Oued-Issa et du N’har-Ouassel (!), un ravissant pays de chasse, unique dans son genre.

Il mérite une description toute particulière.

Le N'har-Ouassel, comme on sait, est le Chelif supérieur. Îl prend naissance sous Tiaret, se grossit à huit lieues plus bas des Sebaïn-Aïoun (?), traverse le pays

* (1) Fleuve naissant. Haut Chelif.

(2) Sebaïn- Aïoun, lès soixante - dix sources.

Une légende du pays veut que ce soit l’ancêtre du khalifa Sidi-el-Aribi qui ait, à l'instar de Moïse, fait surgir ces soixante-dix sources du sol.

Un jour, le Khalifa fit le récit de ce miracle au maréchal Bugeaud , sans doute pour mieux glorifier son origine.

1 lui raconta longuement que le pays était à ce moment-là complètement privé d’eau, et que les populations demandèrent à son ancêtre Sidi-el-Aribi, qui vivait au neuvième siècle de l'hégire, de leur en procurer par sa baraka (bénédiction).

Sidi-el-Aribi, touché de ces prières, se rendit à leur vœu , et sur l’emplacement où il se trouvait à cheval il fit faire à sa monture, en invoquant Dieu, soixante-dix sauts, et à chaque saut il surgit immédiatement une source de l'endroit où portaient les sabots du cheval.

Quand le marabout crut avoir tiré assez d’eau de la terre, il se mit en marche ; les sources se réunirent et le suivirent sous la forme d’une rivière à laquelle il donna le nom de N’har - Ouassel.

Il imagina alors de faire parcourir à cette rivière le plus de pays possible, afin que les musulmans pussent en profiter. C’est pourquoi, après l'avoir menée jusqu'aux montagnes du Tittery, Sidi-el-Aribi ramena le N’har Ouassel, qui prit alors le nom de Chelif, jusqu’à la mer, et mit son embouchure près de Mostaganem , presque sous le méridien de sa source.

Après avoir écouté patiemment cette légende, le maréchal dit à notre Khalifa actuel : « C’est très bien, cela ; mais le Chelif, qui a une origine plus ancienne que celle que tu lui attribues, était connu des Romains, déjà bien antérieurs à {on ancêtre. »

Le khalifa, d’abord un peu déconcerté, répondit : « C’est possible; mais alors il n’avait pas d’eau. »

Sur le tétoe d à cette Éibs la vallée se resserre et, dans certains endroits, se trouve étranglée par le. rapprochement des berges en forme de collines. Un de ces étranglements, au-dessus du confluent déjà indiqué, est produit par deux éminences, sortes d'immenses témoins découpés dans la berge de la rive droite, que les Arabes désignent sous le nom de El- Koleiat (‘). Leur base, qui s'étend jusqu'au fleuve, jette. celui-ci en dehors de son lit en temps de crue. L'inon- … «ation qui en résulte, en s'étendant dans la partie plane de la vallée, a créé un grand marais où eroissent de nombreux bouquets de tamarix, des roseaux, des jones des touffes de guetteuf.

. Ce marais a environ trois kilomètres de longueur sur trois cents mètres de largeur en moyenne. Il fiñit au confluent de l'Oued-M'rila avec le N'har-Ouassel, qui, s'étant creusé là un lit large et profond, reprend toute 'eau déversée dans le marais en amont.

Le fleuve continue, à partir de cet endroit, à être isé de magnifiques tamarix et de grosses toufles de teuf, jusqu'au pays des Bouaïche et des Aziz. Le marais dont je viens de parler est connu dans le jays sous le nom de Recha-el-Goradia.

- La première fois qu j'y pénétrai, je vis des milliers canards de toutes couleurs et de toutes grosseurs, les bandes de grues, de courlis, de vanneaux, de bé- Cassines, qui se levèrent à mes premiers coups de fusil et, littéralement, obscurcirent le ciel de leurs volées. Jamais de ma vie je n'avais vu pareil spectacle; je

. (t) Petites villes fortes, à cause sans doute de leur forme qui est celle de titadelles vues à distance.

222 CANARDVILLE.

mais mOn imaginaliou n'aurait osé le rêver tel que je l'avais sous les yeux.

C'était un tourbillon, un fouillis d'oiseaux aquatiques, à faire croire que la gent emplumée du monde entier s'était donné rendez-vous dans ce bienheureux marais, où sans doute elle avait à souhait, depuis des siècles, abondante pâture et quiétude.

Je fus vivement impressionné par cette merveilleuse découverte, et je me promis de revenir la compléter toutes les fois que je le pourrais.

J'étais loin encore de connaître toute la richesse de ce fortuné territoire de chasse. Ce n’est que plus tard, après l'avoir pratiqué plusieurs fois, que je découvris qu'en dehors de ces légions d'aquatiques, le pays était bourré de lièvres, de perdrix, et le plateau du Sersou, qui forme la berge droite du fleuve, peuplé de troupeaux de gazelles, de bandes d’outardes, de pluviers gris, de pluviers dorés, de gangas, de koudris (1), ete.

Tout ce gibier, à l'exception des troupeaux de gazelles, n'avait jamais recu un coup de fusil. Les Arabes ne chassaient alors ni la plume ni le petit gibier. Que l’on imagine ce que furent nos premières chasses dans cette terre de promission.

. I nous fallait des mulets pour les charger. Mais n'anticipons pas.

Je ne pus revenir chasser à El-Goradia qu'à la fin de 1844, quelques heures seulement; ce fut assez néanmoins pour m'assurer que le marais était aussi animé que l’année précédente.

En 1845, étant alors chef du bureau arabe de Ténietel-Hàd, je ralliai la colonne du maréchal Bugeaud

(*) Ganga unibande, grosse espèce.

Ms: »?,7

cine

. APE ses bites sur la lisière du Tell. C'est à cette époque qu'eut lieu un épisode qui se rattache aux fastes de Canardville et que je veux noter dès à présent.

J'avais été chargé par le maréchal de déterminer une ligne d'étapes sur le cours du N'har-Ouassel, pour une marche qu'il devait faire sur Boghar, en couvrant le Tell et en poursuivant Abd-el-Kader, qui tenait alors les hauts plateaux, d'où il menaçait le Tittery. Une de ces étapes indiquées étaient justement à El- Goradia, où se trouvaient en abondance l'eau et le bois nécessaires au séjour d’une grosse colonne.

J'avais ménagé au maréchal la surprise du gibier; é je "savais qu’il n'y serait pas indifférent , comme chas- seur émérite et excellent tireur.

Lors donc que je lui eus indiqué l'emplacement du camp, sur un plateau sec et aéré où il devait séjourner deux ou trois jours pour attendre un convoi, je lui fis remarquer la grande quantité de canards qui volti- geaient autour de nous.

Il en fut aussi enchanté que surpris.

« Je vais établir le camp, me dit-il, et nous irons Jeur faire la guerre. Vous me guiderez, mon cher, puisque vous connaissez le marais. »

Je répondis aflirmativement , tout en lui faisant observer qu'il faudrait nous mettre à l'eau jusqu'au ventre, « Qu'à cela ne tienne, pourvu que nous approchiôns les canards. Allez, blanc-bec, ne croyez pas -m'effrayer avec votre eau. Je vous suivrai partout», ajouta-t-il en souriant.

Effectivement , une heure après nous palaugions en plein marais. Jamais je n'avais vu l'excellent maréchal si heureux. Il s'était, malgré une température assez froide, mis carrément à l'eau avec des souliers et un

pantalon de troupier; il marchait et fusillait avec une ardeur juvénile; chaque coup abattait une pièce, et souvent plusieurs, quand il tirait dans les bandes de cols-verts et de sarcelles.

Deux heures après, nous étions à bout de munitions et avions notre charge de canards. sn Le capitaine Rivet, alors officier d'ordonnance du maréchal, nous avait rejoints; il avait pris aussi sa part du gibier abattu. ;

Quand nous revinmes à la tente du maréchal, : nous fûmes entourés par tout l’état-major et nombre de curieux qui vinrent admirer la chasse.

Le maréchal appelait à haute voix les retardatairés : « Hé! Eynard, Pélissier, Trochu, venez donc voir notre récolte ; — et il tâtait chaque pièce avec cette satisfaction de l'homme pratique, qui se retrouvait chez lui en toute . occasion. — Regardez-moi cela ! disait-1l émerveillé, ce sont de véritables canards en caisse, des pelotes de graisse. » Et il les plumait un peu sur le dos pour démontrer l'exactitude de son assertion. « J'espère, chef, que vous allez en tirer bon parti. C'est le cas d'inviter nos colonels. Quelle bonne idée Margueritte a eue de. nous amener séjourner ici! C’est un double ravitaillement que nous allons y faire. » É

En effet, les officiers eurent la permission de chasser, et le lendemain soir, toutes les broches étaient garnies; de nombreuses bourriches s’étalaient dans toutes les cuisines, à la grande joie des chefs de popote.

« Fameux bivouac ! bon pays tout de même », répétaient nos soldats, qui avaient, eux aussi, trouvé dans la rivière de prodigieuses quantités de barbeaux, et sur ses bords des salades de cresson et de chicorée. — Chaque gamelle avait son extra.

ardt," — "tn D,

A1 faut avoir vécu de la vie de nos braves soldats, dans ces longues expéditions faites dans un pays sans ressources, pour avoir une idée de la gaieté que donne

la moindre trouvaille propre à varier un peu le régime

du biscuit et de la faible ration de viande maigre de tous les jours.

Aussi ce fut avec des regrets unanimes et un excellent souvenir que la colonne quitta ce bon bivouac pour continuer sa laborieuse campagne.

A partir de cette année, je revins plusieurs fois tous les hivers à la recha d'El-Goradia, avec ceux de mes compagnons de chasse qui en étaient aussi enthousiastes

que moi.

C'était surtout lorsque la neige avait envahi Ténietel-Häd pour des mois entiers, que nous éprouvions des joies à nulle autre pareilles à descendre dans Ja vallée

du N'har-Ouassel, où, en raison d’une différence d’al-

titude de six à sept cents mètres et d’une exposition

au sud, nous trouvions une température chaude rela-

tivement et une précoce verdure.

Nous emportions alors notre outillage de campagne

et restions des semaines entières, à la grande satisfac- 4 tion des indigènes du cercle eux-mêmes, qui préféraient . venir traiter leurs affaires dans un pays abordable,

. Goradia une construction qui, en nous servant de ren-

plutôt que d'affronter les neiges de Téniet-el-Häd.

Ce n'est qu'en 1848 que j'eus l'idée d'établir à El-

dez-vous de chasse, nous dispenserait d'emporter à

chaque excursion un matériel de campement qu'il était

î quelquefois difficile de sortir des neiges de notre petite

Sibérie.

Ce plan, une fois conçu, fut bientôt mis à éxécution.

J'avais alors pour commandant supérieur un digne

CANARDVILLE. 227

228 CANARDVILLE.

et brave officier, le capitaine Kennedy, du 2% bataillon d'Afrique.

Il me donna quelques soldats de la garnison , et en huit jours, avec l’entrain exceptionnel que mettaient parfois au travail les joyeux zéphirs, j'édifiai CanARD- VILLE.

Je doute que jamais fondateur de ville ait eu autant de satisfaction que moi quand, au bout de la semaine, je pus contempler dans toute leur gloire mes trois constructions, formant les trois côtés d’un rectangle.

La première formait l'appartement des maîtres et se composait d'une longue pièce de huit mèêtres de longueur sur quatre de largeur, avec porte, fenêtre et grande cheminée. Sur le prolongement était la cuisine, d’une dimension moindre.

La seconde construction était destinée aux gens qui nous accompagnaient ; elle pouvait loger une vingtaine de personnes.

Enfin la troisième était une écurie pouvant contenir une dizaine de chevaux.

Le tout bâti en pierre, crépi à la chaux, artistement couvert d’une toiture en tamarix et en jones de marais.

Voilà ce qu'était Canardville, situé à l'extrémité ouest du petit plateau qui domine le confluent de l'Oued-Issa (!) et du N’har-Ouassel, à l'endroit où avait bivouaqué le maréchal Bugeaud.

Ce nom de ville des canards peut paraitre prétentieux, si l’on considère le nombre et la beauté des édifices; mais il était justifié sous le rapport de la population emplumée, qui, dans certains hivers, égalait celle d'une grande ville.

(‘) Rivière qui prend sa source près de Téniet-el-Häd dans le Djebel- R'ilass.

| CANARDNILLE.

san inauguration de la nouvelle cité eut lieu quelques à

mois après, en janvier 1849, au moment le plus giboyeux de l'année.

La crémaillère fut pendue dans les règles.

Pour cette solennité et pour faire à Canardville une consécration digne de son présent et de son avenir,

nous résolûümes, les six chasseurs que nous étions, de

faire une guirlande de gibier autour du logis principal.

Le troisième jour au soir cette guirlande était ache-

vée ; les trente-deux mètres de développement qu'elle

avait étaient composés, sans la moindre irterruption,

d’un chapelet de gazelles, liévres, outardes, canards,

grues, sarcelles, vanneaux, pluviers, courlis, bécassines, râles, perdrix et cailles.

Cela faisait près de trois cents pièces de gibier, dont la plus grande partie fut expédiée à nos amis et connaissances jusque sur la côte, en passant par Téniet,

Milianah, Blidah, etc.

C'est ainsi que Canardville fut consacré et glorifié

par tous les estomacs reconnaissants.

| En même temps que nous fondions la cité des ca- nards, nous avions aussi décidé la création d'un jour- nal des chasseurs.

Ce devait étre un recueil dans lequel on inserirait, . chaque soir, le résultat des chasses de la journée, les épisodes et faits intéressants. Mais je dois dire que ce journal ne fut pas rédigé très exactement.

Le soir venu , on rentrait presque toujours fatigué, surtout après l'affût, que nous ne manquions jamais É de faire, le soleil une fois couché.

3 On sait qu'à ce moment les canards, qui se sont dis- persés dans la journée pour aller chercher pâture au loin, reviennent coucher au marais. Nous les attendior

230 CANARDVILLE.

dans les endroits les plus propices, et souvent nous faisions là, en moins d’une heure, le plus beau de notre chasse.

Les grues surtout ne pouvaient se tirer qu'à cette heure. Elles arrivaient par grandes bandes, en poussant leurs cris rauques et perçants. Nous les abattions au moment où elles passaient sur nos têtes. J'entends encore le bruit qu'elles faisaient en tombant dans l'eau. Il fallait s'en garer afin de ne pas les recevoir sur la tête, car elles étaient assez lourdes pour assommer.

Quand donc nous rentrions le soir, vers sept heures, nous étions littéralement éreintés; nous ne songions qu'à nous sécher, à nous réconforter par un repas substantiel dont le gibier formait la base principale, et à prendre ensuite un repos nécessaire.

Les jours de pluie persistante étaient consacrés à la lecture de bons livres que nous emportions ; la journée alors se passait à se bien chauffer autour de la grande cheminée de notre unique salle, à lire et à écouter les histoires des différents personnages qui venaient nous voir et humer notre café.

Quelles bonnes journées nous passions ainsi, chassant à outrance ou nous reposant de même!

Notre commandant supérieur avait un caractère si sympathique, des qualités de cœur si élevées, un esprit si bienveillant, que l’on aimait à vivre près de lui.

Il avait traversé la vie en philosophe, prenant toutes choses par leur meilleur côté. Il avait beaucoup vu et beaucoup lu; sa mémoire était ornée d’un bon choix de faits et d'observations intéressantes dont nous profitions tous, quand il racontait et causait avec nous à cœur ouvert.

Jamais je n’oublierai cet excellent homme, qui a eu

existence, que des amis ou des appréciateurs bienveillants, et, dans sa plus large acception, une po méritée d'honnête homme.

Je m'étais particulièrement attaché à lui à la mie d’un accident dont j'avais été la cause indirecte. * Lors d'un retour de congé que j'étais allé passeren

France, Kennedy était venu à ma rencontre, à quelques kilomètres de Téniet-el-Häd, avec nos camarades et bon nombre de cavaliers arabes qui voulurent absolument, pour nous faire honneur, brûler de la poudre dans une fantasia.

On sait qu'il n'est pas toujours facile d'empêcher ces diables-d'hommes de se livrer à leur exercice favori (‘); {*) Laäb-el-baroud , le jeu de la poudre, est en grand honneur chez les

Arabes, et quand ils jugent à propos d'en honorer quelqu'un, il est de bon . goût de s'y soumettre et de paraître y prendre plaisir, sinon on passe pour

ne pas aimer la poudre, les péripéties, les émotions qu'elle donne, et cela

test pris en mauvaise part.

Aussi combien de fois nos généraux se sont-ils soumis en maugréant, ét par respect humain , aux fantasias dans lesquelles, pour leur faire plus d'honneur, on venait brûler la poudre jusque dans les jambes de leurs che- vaux, qui, on l'imagine facilement , caracolaient et se cabraient en recevant = Peut-être même y avait-il un peu de malice de la part de ces rudes cavaliers, qui n'étaient pas fâchés de voir comment le Roumi se tirerait d'af- Dire an milieu de !a bagarre.

Un autre jeu plus sérieux encore, mais que l'on ne fait que devant des cf dont le renom de hravour est incontesté, se as, le jeu balles. consiste À courir sur les personnes que l'on fée de cetle façon

et à tirer à quelques pieds au-dessus de leur tète, à la distance de quinze ou vingt pas, les fusils chargés à halles. é A faut recevoir ces déclmrges sans sourviller et sans avoir l'air de songer

vous faire loger la balle dans la tête ou la poitrine.

__ ]ly a encore le rechem-el-hafer, le marquage du sabot. Il consiste à | Jancer un cavalier à fond de train devant soi, puis, quand il a suffisamment » pris l'avance, de courir à sa poursuite, et, à la distance de vingt à trente pas, de tirer à ball sur Le sabot de la jam postérieure gauche da cheval,

la CRE | fortune den 'avôir, ds Re cours .: son

que le moindre faux pas des chevaux de ceux qui vous coarent sus peut Le

992 CANARDVILLE.

le jeu de la poudre se fit donc sur la route même où nous marchions.

Les cavaliers partaient deux à deux d’une centaine de pas, arrivaient bride abattue, et tiraient leurs coups de fusil à quinze pas de nous, puis arrêtaient leurs chevaux. court, et faisaient demi-tour pour laisser la place à d’autres.

Ce jeu ne nous amusait nullement, il était assez dangereux ; la route était étroite, coupée à pic à gauche et en talus très raide à droite. Nous avions, du reste, à nous raconter des choses intéressantes, que tout ce mouvement nous empêchait de dire. Nous fimes donc une injonction plus formelle que les précédentes, et la fantasia prit fin. Mais nous avions compté sans deux fanatiques, qui, ayant leurs fusils chargés, voulurent brûler leurs derniers grains de poudre.

Comme les autres, ils vinrent vers nous à fond de train, déchargèrent leurs armes, et arrétèrent leurs … chevaux. Toutefois, l'un d'eux ne put le faire complè- | tement. Ses rênes de bride se rompirent dans la saccade d'arrêt. Son cheval, ne se sentant plus retenu, s'élanca en avant de nouveau avec tant de vigueur, qu'il vint heurter le poitrail du cheval de notre pauvre commandant supérieur, qui, n'ayant pu se garer à temps, fut culbuté dans un choc terrible.

J1 faut alors que la balle frappe le sol au moment où le pied du cheval vient de le quitter.

Tous ces jeux, auxquels j'ai souvent pris part dans mon jeune temps, tombent en désuétude.

Il ne faut pas le regretter : des mœurs et des allures plus douces remplaceront ces dangereux exercices, qui avaient pour but de former la jeunesse au mépris du danger. |

Mais il n’est pas hors de propos de constater qu'ils ont été en grand honneur chez les Arabes de la génération actuelle, et de dire qu'ils s'en souviennent encore.

FAT © CANARDVILLE. Rés ù

V1 13e mé jai à tere pour le relever : lavé # : connaissance. Quand il revint à lui peu après, nous nous aperçümes qu'il avait l'épaule gauche démise… : Malgré cela, il voulut qu'on le remit à cheval, pourne

| pas assombrir, par l'appareil d'un brancard, notre rentrée dans Téniet. É j Le cavalier, cause de l'accident, était dans la con-

sternation et dans l'appréhension d'un châtiment qu'il jugeait avoir mérité par sa désobéissance. Kennedy, malgré ses souffrances, prit à tâche de le rassurer luimême et de lui dire qu'il ne lui conservait pas rancune.

… Rentrés au camp, il fallut procéder à l'opération de

la remise de l'épaule; on chloroforma notre patient,

sur le bras duquel plusieurs hommes furent appelés à » tirer. Soit que l'opération fût plus ou moins bien faite, … soit que la violence du choc, en déboitant la tête de

. l'humérus, eût lésé une partie essentielle, la guérison se fit mal, et une sorte d'ankylose empécha le jeu de

l'épaule.

+ Rien n'y fit : ni les eaux de Barèges, ni les topiques

les plus énergiques. Le bras conserva de la raideur, 1 - et Kennedy, qui était chasseur passionné, eut une difficulté tellement grande à mettre son fusil en joue, qu’il

dut renoncer à bien tirer.

M Malgré cette calamité, c'était lui qui paraissait È | prendre le plus gaiement cette situation. Quand il = m'en voyait attristé, il me disait : « Mon cher ami, il

pouvait m'arriver plus mal. Il me reste bon pied, bon

- œil. Si je ne puis abattre autant de gibier qu'autrefois,

. je marcherai tout autant, et prendrai plaisir à vous

voir faire. Il faut de la philosophie en ce monde, » Cela

it simplement dit, comme il le pensait,

PT

CN POP AL EE NP EIONE 4 ET h:

è ENT

236 CANARDVILLE.

Non seulement il ne voulut pas qu'une punition quelconque fût infligée à celui qui l'avait estropié, mais plus tard il lui fut en aide dans plusieurs circonstances. Aussi était-il vénéré par les Arabes du cercle, qui le connaissaient et disaient de lui : kalbou kebir, son cœur est grand.

Je n'aurais pas trouvé ma description de Canardville complète, si je n’avais consacré quelques pages à celui qui était pour moitié dans sa fondation, et qui m'y tint si bonne et affectueuse compagnie.

Dans les années suivantes, Canardwille devint une base d'opération pour des chasses plus éloignées, qu'il nous prit fantaisie de faire, tant pour varier que pour suivre nos bandes d’aquatiques, qui, à force d'être persécutées dans la Recha, allèrent chercher dans le Sersou des lieux plus hospitaliers.

Nous fimes alors de petites expéditions, soit en remontant le cours du N'har-Ouassel jusque dans le pays des Beni-Lint, où se trouvaient des petits lacs couverts de bandes de courlis, soit en allant sur l'Oued-Fdoul, à Tzarritz, à Susellem, cours d'eau du Sersou central, soit enfin en allant sur l'Oued-Ourq et à Taguine, où nous retrouvions la même abondance de sauvagine qu'au marais de Canardville lors de ses premiers temps.

Ces grandes parties étaient surtout séduisantes par les chasses à courre la gazelle, que nous faisions avec les meilleurs cavaliers du cercle, qui se ralliaient à nous pour ces sortes d’excursions.

Je dois parler ici d'un marabout grand chasseur, qui obtint quelque célébrité dans les cercles de Ténietel-Hàd et de Boghar lorsque je l’eus fait connaitre.

ie, copie dé marebouts de Bose De:

; quelques années il s'était fixé chez les Bou-Aïche, |

où il avait trouvé un refuge contre des haines et des

|. Si-Aïssa possédait une nombreuse famille; il vivait, lui et les siens, de chasse et de dons pieux que lui faisaient ses R'eferas (*). Sans doute le régime qui ré- . sultail de ces deux moyens d'existence était substan- tiel, car notre marabout avait une bonne figure, large, colorée, de grands yeux bleus, de magnifiques dents É: “blanches, une taille solide, des membres vigoureux et un air avenant qui amenait cette réflexion : Voici un Esrioac

Uni jour ve je chassais la gazelle vers les limites

op Keferas, de Nl'efeur, pardon , rachat. Les grandes familles djouades ou maraboutes avaient autrefois chez les Arabes des r'eferas, pardonnés, … rachetés, c'est-à-dire des gens qui, moyennant redevance, obtenaient la de Re

D + TS le plus souvent annuelles, consistaient en argent, en éloles, grains ou bestiaux. Leur importance était en raison de l'eflicacité de la protection et des ressources des protégés. … Quand un r'efera était molesté par plus puissant que lui, il avait recours | au djouad ou au marabout qui s'était déclaré son patron. — Celui-ci était - alors lenu d'exercer sa protection , soit par influence pacifique, soit par les ei de faire respecter ou rendre justice à son protégé. Piies de familles religieuses et militaires n'ont eu d'autres moyens d'existence que les redevances de leurs r'eferas, antérieurement à notre domination. Ces familles se sont trouvées réduites à un etat fort précaire, | que cet usage est Lombé en désuétude.

trouve encore, dans certaines régions, des Arabes et des Kabyles qui donnent la r'efera à leurs seigneurs ; mais c'est par le fait de la tradition, et sans aucune obligation légale ; notre autorité étant censée protéger et récllement tous ses administrés.

es usages de la société arabe ont beaucoup d'analogie avec ceux qui existaient en Europe au moyen âge, ot plus anciennement encore chez les ces wmains, peuples à patronage s'il en fut.

du pays des Doui-Hasseni, sur l'Oued-Fdoul, je fis la rencontre de Si-Aïssa. Je n'avais pas été heureux : les gazelles, au lieu d'être en troupeaux (!), étaient dispersées et clair-semées. C'était déjà le printemps, époque où chaque couple s’en va pour son compte.

J'avais dit mon désappointement à Si-Aïssa, qui, me connaissant de réputation, s'était mis à marcher près de moi pour me renseigner sur une région appelée El-Coudiat, où il y avait toujours beaucoup de gibier.

«C'est inutile, me dit-il, de chercher des troupeaux, ce n’est plus la saison, ils se sont dispersés; mais si tu veux, je te ferai tuer autant de gazelles que tu voudras, par mon moyen à moi.

— Je ne demande pas mieux, lui dis-je, et quel que soit ton moyen, il est le bienvenu. Que faut-il faire?

— Oh! c'est facile. Tu vas mettre pied à terre et te sacher derrière ce buisson de jujubiers; moi, j'irai chercher ces deux gazelles que tu vois là-bas, — et il montrait effectivement deux gazelles qui étaient à environ six cents mêtres de nous, — je te les amènerai là, tout près, ajouta-t-il; je les ferai passer à cette touffe de cheihh. » Et il m'indiquait un bouquet d’armoise à quinze pas du buisson devant lequel nous étions arrêtés.

Je regardai mon homme bien en face, pour m'assurer qu'il parlait sérieusement. Lui, devinant ma pen-

() En automne et en hiver, les gazelles se réunissent en troupeaux. J'en ai vu qui avaient jusqu’à deux ou trois cents têtes.

Plus un troupeau est nombreux et plus facilement on l’approche, parce que les gazelles, en se massant, se gênent entre elles pour courir. Elles sont quelquefois tellement rapprochées les unes des autres, qu’on entend leurs cornes s’entrechoquer, ce qui produit comme un roulement de coups de baguettes. Dans le printemps et l'été, elles se dispersent pour la repro= duction.

| CANARDYILLE.

PE na : « Ne doute pas; c'est chose très faisable, le temps est propice, arrange-toi seulement pour n'être | pas vu; mais tu pourras regarder à travers le buisson et te désennuyer à me voir conduire les gazelles. Nete L: presse. pas surtout, tu les tireras aussi près que tu voudras. | — « Va, lui " Et, très impatient de voir le ré- sultat de ses promesses, je m'installai de façon à être L: parfaitement masqué par mon buisson.

Si-Aïssa s'en fut au petit trot, emmenant avec lui le es alle di conduisait mon cheval. IL prit à gauche,

| laissant les deux gazelles à sa droite, comme s'il ne | s'en occupait pas. Parvenu à environ douze cents mètres, il obliqua à droite, mit les deux gazelles entre luiet moi, puis s'en rapprocha alors en marchant au L päs, Cel lés-ci, à mesure que Si-Aïssa venait vers elles, ” se mirent en mouvement, à une petite allure; n'étant pas trop poussées, elles trottinaient, marchaient, s'ar- » rétaient, allaient dans un sens, puis dans l'autre, ex- » cepté, bien entendu, du côté du rabatteur.

. Celui-ci, selon que les gazelles inclinaient trop à droite ou à gauche de la ligne qu'il voulait leur faire Le suivre, faisait des changements de direction, s'éloi- … gnait même, pour leur donner plus de confiance, et . reprenait son manége.

- C'est ainsi que, par des mouvements qu'il commu-

L niquait aux gazelles avec un tact extraordinaire et

L une parfaite intuition de leurs allures, Si-Aïssa les “4 amena là où il m'avait dit qu'il les ferait passer, J'avais suivi toute cette scène de rabattage avec un

. vif plaisir. Je tuai le mâle du couple, qui vint se placer

D exactement près de la touffe d'armoise indiquée et s'v

4 RE, comme pour me donner le temps de le bien viser.

ja Re.

210 CANXARDVILLE.

J'étais tellement ébahi de ce que je venais de voir,

que je ne songeai pas à doubler sur sa compagne, qui

s'enfuyait à petite portée.

Aussitôt mon coup de fusil tiré, Si-Aïssa était accouru au galop. « Eh bien, tu vois, me dit-il, que ma manière est bonne. On n'’éreinte ni soi ni son cheval, et on tue autant qu’en courant les troupeaux. »

J'avouai que cela était exact, mais que lui seul me paraissait posséder l’art de faire passer les gazelles là où il voulait. « Oui, moi et mes deux fils, me dit-il. Nous nous sommes exercés tant de fois, que nous faisons marcher à notre volonté la plupart du gibier qui piète. Si tu veux tirer des outardes, je t'en amènerai.

» — Comment, des outardes (!) aussi?

» — Oui, elles sont même plus faciles à diriger sc les gazelles, elles n’ont pas la tête si dure. »

Ce jour-là nous ne pûmes en trouver; mais le lende-

main, Si-Aïssa, que j'avais emmené coucher à Canardville, me conduisit dans une région où 1l en connaïs- «

sait, et m'en fit tuer trois dans la matinée, de la même facon qu’il m'avait fait tuer la gazelle de la veille.

A partir de cette époque, avril 1849, Si-Aïssa fut de

toutes les parties dans le Sersou; il s'était intitulé mon

rabatteur en chef, titre que personne ne songea à lui

contester.

Nous l’avions surnommé Bas-de-Cuir, parce qu'il portait des bottes de maroquin, et surtout parce que nous nous plaisions à lui trouver certains points de ressemblance avec le célèbre Bas-de-Cuir du roman des Pionniers.

Bas-de-Cuir done m'a fait tuer autant de gazelles et

(*) L'outarde huppée d'Afrique, genre Houbara,

CANARDVILLE. 41

d'outardes que j'âi voulu. Je m'étais passionné pour ce genre de chasse, qui demande un pays plat et assez découvert pour que l'action du rabatteur sur le gibier soit constante, jusqu'au moment où il est amené à portée du tireur.

Les mouvements divers que l’on voit faire aux bêtes qui se rapprochent insensiblement du chasseur qui les guette intéressent autant que le résultat final.

nee. he pet

Rabaliage des outardes par Si-Alssa ot ses fils.

Si-Aïssa avait, comme tous les hommes qui ont mené la vie indépendante des solitudes, une grande aptitude pour se suflire à lui-même. Il était industrieux au possible, et trouvait à se sustenter là où a'autres seraient morts de faim.

Il connaissait à fond les ressources du pays, des plateaux qu'il avait tant de fois parcourus; il savait trouver de l'eau lorsqu'il n'y en avait pas d'apparente

942 CANARDVILLE. À

à la surface du sol. Il était grand dénicheur de nids de toutes espèces d'oiseaux, savait récolter, dans la saison, les {erfès (*), les champignons, les jujubes, les grappes du pistachier sauvage, les tiges d’alfa, les différentes plantes plus ou moins nutritives. Il savait tendre les pièges et y prendre tous les animaux pour lesquels il ne voulait pas dépenser sa poudre. De plus, il n'avait pas son pareil pour découvrir le gibier au gite.

Bas-de-Cuir avait toujours dans sa djebira du sel et des épices, qui servaient à assaisonner ses repas improvisés. Jamais je n'ai mangé de meilleures grillades que celles qu'il nous faisait avec des côtes de gazelle, et le foie qu'il préparait en melfouf (?).

Un jour que nous avions égaré notre déjeuner et que la faim nous talonnait, Si-Aïssa me dit :

« Si tu veux que nous mangions, C’est facile. »

Tout était facile avec lui.

— Tu as donc quelque chose dans ta djebira?

— Non, je n’y ai que du sel et du piment.

(*) Truffes blanches du Sersou. Ce tubercule, que l’on trouve en grande quantité dans les plateaux du Sud, dans les bonnes années , a la forme de la truffe; son goût est particulier et semble tenir du champignon et de la pomme de terre. 11 y en a deux qualités : les terfès rouges et les blanes. Les rouges sont plus estimés. Les Arabes en sont très friands; ils les mangent en ragoût avec de la viande, cuits avec du lait, ou simplement sous la cendre. C’est de cette façon qu'ils ont le plus de parfum et de saveur.

(2) Melfouf, de meleffef, voilé , ‘entouré. Voici comment se fait cette préparation , aussi simple qu'excellente :

On fait griller sur la braise le foie de la gazelle. Lorsqu'il a une demieuisson, on le retire pour le couper par morceaux de la grosseur d'une noix. Ces morceaux sont saupoudrés de sel, puis entourés de panne où toi lette de la gazelle. On les enfile ensuite en brochettes et on soumet cellesci à la cuisson finale. Quand elles sont bien dorées, et que la succulente graisse a pénétré les pores du foie, on retire. On mange brûlant, et, selon l'expression de Brillat-Savarin, on voit merveille.

Les Arabes, qui sont parfaits rôtisseurs, ne manquent jamais de faire du r2elfouf toutes les fois qu’ils font rôtir leurs moutons.

Ce n'est pas assez, lui dis-je.

ré LE vrai; mais si tu veux te contenter d'un lièvre ï __ rôti, de bonnes figues et d’un bon coup d'eau fraiche, 4

É 5 je vais te procurer tout cela.

— Pardieu, oui, je m'en contenterai, et le plus wt

sera le mieux.

Nous chassions ce jour-là du côté de Kef-Recheiga, : nous étions à la recherche d'antilopes bubales, qui nous avaient été signalées dans cette région, mais que

nous n'avions pas encore rencontrées. Bas-de-Cuir,

évidemment satisfait de montrer une fois de plus son à.

savoir-faire, prit la direction des collines, dont nous étions peu éloignés. Chemin faisant, il mit du plomb

dans son fusil à la place des balles, puis, sans ralentir

l'allure, il regarda attentivement autour de lui.

Nous n'avions pas fait un demi-kilomètre dans notre

nouvelle direction, lorsque je le vis arrêter son cheval

et viser une touffe de sennar’ (*). Je me doutai bien que c'était notre déjeuner qui commençait à poindre. Effectivement , le coup à peine parti, je vis rouler ün

beau lièvre que Bas-de-Cuir se mit à saigner et à dé- pouiller en un tour de main. « La contrée est bonne, medit-il : il est très gras. Allons à l'eau à présent. » — Et, d'un temps de trot de cinq minutes, il me con- … duisit sur le bord d’un torrent pierreux, que je trouvei

complètement à sec, selon mes prévisions.

J'en fis la remarque, mais Bas-de-Cuir, qui avait déjà

» attaché son cheval et ramassé des branches sèches | auxquelles il avait mis le feu, me fit voir une grande pierre plate dans le lit du torrent, il la souleva avec | une vigueur peu commune, et découvrit une excava-

{*) Sorte de faux alfa, Stipa tenacissima,

tion creusée dans le roc, de la contenance de deux hectolitres environ, à moitié pleine d’une eau potable et fraiche. « Voilà ma citerne, me dit-il; c’est une cachette qu'un vieux pâtre des Shari m'a montrée, un jour que je partageai avec lui une gazelle que je venais de tuer. » — Et, tout en me racontant cette histoire, il embrochait le lièvre avec une branche de jujubier, le saupoudrait de sel, d’une pincée de piment, et le soumettait à l’action du feu.

Comme je lui faisais compliment de sa dextérité, il me dit : «Mais il manque encore les figues. Tiens, prends la broche; pendant que le rôti achèvera de cuire, j'irai les chercher. Je dois en trouver; c’est la deuxième saison, les pâtres n'ont pu les manger, puisqu'ils ne sont pas venus dans ce pays depuis le printemps. »

Et il s’en fut dans la direction de quelques anfractuosités rocheuses qui nous dominaient à deux ou trois cents mètres. Un quart d'heure après il revint avec la moitié de son m#dol (!) rempli d'excellentes petites figues, mûres à point, cueillies sur des sauvageons, qui avaient poussé là de quelques graines sans doute transportées par des oiseaux nourris de figues des jardins de Goudjila ou de Ben-Hammad.

Quoi qu'il en fût de leur provenance, que je ne cherchaï pas trop à approfondir sur le moment, nous les trouvâmes parfaites et Le lièvre très réussi. Il n’est tel qu’un bon appétit pour assaisonner les mets. |

Cet excellent repas terminé, nous bûmes à même à la citerne de Bas-de-Cuir, que nous recouvrimes avec

(*) Mdol, qui ombrage. Nom donné à ces grands chapeaux à larges bords et de hautes formes coniques, que L.s Arabes portent en été pour se préserver du scleil.

et | CANARDVILLE. :

sa x goss pierre. Nous effacimes ensuite nos traces | dans ses alentours, puis nous primes Ja direction de

nos tentes, qui avaient été plantées ce jour-là à la source de Rass-Fdoul, remettant au lendemain la at 14 cherche des antilopes bubales. ;

Quelle école que cette vie au désert! Que de bonnes qualités elle développe, au physique et au moral, chez l'homme, quand celui-ci est suffisamment organisé

L pour la pouvoir mener!

ER RE PU POS A M ee Ée Le D £

était trop dégarni, que les gazelles me verraient à tra- .

Je veux, à l'appui de cette PRES citer un trait

de sang-froid et de présence d'esprit que j'ai vu ac- complir à Bas-de-Cuir, un jour que nous chassions * dans la vallée de Belbala.

Nous venions de faire lever deux gazelles à environ deux cents mètres de nous. Je voulais les tirer, mais Si-Aïssa me dit : « Elles sont déjà bien éloignées ; il est préférable de les rabattre; peut-être ainsi pourras-tu les tuer toutes les deux. Voici un petit buisson derrière lequel tu peux t'embusquer. » Je fis la remarque qu'il

| vers. « C'est vrai, me dit-il; je vais t'arranger cela. »

ll descendit de cheval et s'approcha de quelques touffes

| d'alfa, qu “il se mit à arracher à pleines poignées pour en garnir le buisson. Il se livrait à ce travail depuis

quelques secondes, quand je l'entendis s'écrier : « Ah! maudite, Dieu te punisse ! » Je m'approchai

| 4 pour voir à qui il en avait, et je vis avec effroi une vi=

père à cornes (") qui était enroulée autour de son poi=

oo Le céraste, dont la mursure est le plus souvent mortelle. Quand elle me tue pas, il en résulte toujours des accidents graves, lels que la paralysie

Page 1