‹ Chasses de l'Algérie et notes sur les Arabes du SudChapitre 5 sur 31 · MA PREMIÈRE CHASSE AU LION · texte numérisé non relu

MA PREMIÈRE CHASSE AU LION

El-Mokhtar allumait des herbes et des broussailles dont il dirigeait la fumée, en l'éventant avec un pan de son

Campetment arabe,

burnous, dans l'intérieur du trou où avait disparu la panthère.

Après une demi-heure de ce manège que nous avions

cru devoir être efficace, la bête ne se décidant pas à sortir, j'allais proposer à El-Mokhtar de nous en aller, lorsque je le vis se défaire de ses vêtements, enrouler son burnous comme un manchon autour de son avantbras gauche, et, sa main droite armée de son couteau à raser, se mettre à plat ventre pour entrer dans la eayerne.

— Que fais-tu? lui dis-je.

— Ju le vois bien! Puisqu'elle ne veut pas sortir, je vais aller lui couper le eou...

Et il se glissa la tête la première dans l'entrée de la caverne. Je l'appréhendai au corps et lui intimaï d'en rester là de son entreprise, qui me paraissait insensée… J'eus toutes les peines du monde à l'empêcher de la mener jusqu'au bout.

«Je connais ce trou, me dit-il. Il est assez étroit pendant quelques pas, mais ensuite il s’élargit, on peut s'y tenir debout... Quand la panthère s’élancera sur moi, je lui présenterai mon bras gauche, et pendant qu'elle mordra dans le burnous, je lui ouvrirai le ventre avec mon couteau. J'ai fait cela souvent avec des hyènes... »

Il l’eût fait encore comme il le disait et sans plus d'emphase, mais je ne voulus y consentir en aucune facon. Finalement j'emmenai mon homme, qui ne se fit faute de maugréer d’avoir été arrêté dans une si belle aventure!

Je ne pouvais choisir, comme on le voit, un meilleur parrain pour faire mes premières armes en ce genre.

Un jour donc que El-Mokhtar m'apportait son troi-

sième lion depuis mon arrivée à Téniet-el-Hàd, je ut.

fis la proposition d'aller avec lui pour essayer d'en

luer aussi,

un m'arrivt mésaventure, et cois grosse la CRE de mamettra

[ ir. céder à mes instances. | DT jetant ce jour-là connaissance d’un autre lion, sans doute frère de celui qu'il avait tué la veille, lequel venait régulièrement chaque-nuit, depuis une nine, enlever des brebis dans un douar (!) peu éloidu sien.

# [I était probable que ce lion ferait encore de même Ja nuit prochaine (*): nous pourrions alors suivre ses traces, le (errain étant détrempé, et le tirer dans son repaire, si Dieu en avait décidé ainsi. :

Il fut convenu séance tenante avec El-Mokhtar que, | Je lendemain matin, nous nous rencontrerions près de sa maison et que nous nous mettrions en chasse aussitôt, si les prévisions se réalisaient. .

. Mon intention avait été d'aller seul avec lui, pource coup d'essai ; mais la nouvelle de mon projet s'étant pandue, des auxiliaires de bonne volonté se présentérent pour se joindre à nous. “.

Ce fut d'abord mon adjoint, M. le lieutenant Seri- , puis deux officiers du 2° bataillon d ‘Afrique, un | de spahis, mon chaouch El-Mebrouck , et cinq ou six cavaliers indigènes désireux en cette circonstance de faire preuve de zèle,

0 Dur. réunion de tentes arabes formées en rond. arrive parfois que le lion s’acharne sur les troupeaux d'un même douar , quand celui-ci est isolé et près du lieu qu'il hante, à ce point que D ve pour se soustraire à ses ravages.

J'aurais eu mauvaise grâce de leur refuser d'assister à cette chasse. Nous partimes donc le lendemain matin, au nombre d'une douzaine de tireurs et de quelques cavaliers pour tenir nos chevaux.

Nous trouvâmes El-Mokhtar au rendez-vous, avec d'autres Arabes de ses administrés qui voulaient aussi suivre la chasse. Il nous donna la bonne nouvelle que le lion avait pris une brebis, selon son habitude, au douar qu'il soumettait à rançon depuis huit jours, lequel était peu distant de nous.

Il avait neigé la nuit, les pattes du lion étaient fortement empreintes sur le sol; elles mesuraient une grande main ouverte, ce qui indiquait une bête de la plus grande taille et nous donnait rune de la pouvoir suivre.

EI-Mokhtar aurait aussi préféré voir moins sde moñie réuni pour cette expédition. Il savait par expérience que plus on est, moins on réussit, et quelles accidents sont plus nombreux.

Il nous montra, à environ 1 500 mètres, sur une pente boisée du Djebel-R'ilass, deux de ses parents qui suivaient lentement les traces et les relevaient en attendant notre arrivée.

Nous allâmes à eux, et nous pûmes tous nous donner un avant-goût de la bête en contemplant les empreintes énormes qu’elle avait laissées sur la neige.

C'est vers deux heures du matin, nous dit-on, que le lion avait pénétré au milieu des tentes, en franchissant un abatis de branchages auquel elles étaient adossées. |

Il lui avait fallu sauter au moins quatre mêtres en hauteur sur dix de largeur pour pénétrer dans l'enceinte! Il avait pris, en tombant comme la foudre ua

5 allé manger, a deux cents mètres de là, la susdite Le brebis, dont il | < laissé que quelques flocons de | EI Mokhtar: très au courant des habitudes des A qui fréquentent le pays, fut consulté sur les prog ca ’ ins à pradre.

À on) D 0 ours pos le toile «t la confusion qu'amène une pareil

2 J'en fus témoin me uit que, n'étant attardé à a chasse. je couclrai chez natas. Je m'étais profondément endormi après avoir fait honneur au souper ue les pauvres gens chez lesquels j'avais demandé l'hospitalité m'a

ts lait dans le douar, lorsque le ion, sans avoir été comme N l'annoncé par les chiens, bondit en rugissant au milieu des tentes. * & cette : ite agression, à celle voix puissante, répondit un immense eri ‘angoisse de tout ce qui vivait dans le douar. 4 n | vement d'effroi s'empara des gens et des bêtes :che- : vas, beuh, moutons , chiens, se ruërent dans les tentes pour y chercher refuge et foulèrent aux pieds hommes, femmes et enfants.

Pendant un bon moment, ce fut un pêle-mêle tourbillonnant duquel sor- taient des cris, des pleurs, des lamentations, renforcés de bélements et l'aboiements à rendre sourd pour la vie,

Le lion n'avait mis que quelques secondes pour commettre son larcin et s'élancer avec sa brebis en dehors du douar, mais l'émoi qu'il avait causé

dura jusqu

Ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que ce furent les femmes qui les pre mures, se dégageant de la mêlée, se mirent à poursuivre le lion pour lai. . reprendre sa proie Hen est À ainsi chez les Arabes, notamment chez les Matmatas, | qui eroient que le lion ne fait aucun mal à la femme. Trois ou quatre des plus ingambes s’armèrent à la hâte de tisons encore embrasés el coururent “les traces du ravisseur en lui criant : « O trahisseur des musulmans, Ut eouvres de honte en prenant le bien des femmes et des orphelins. Laisse= sous notre brebis , pour l'amour de Dieu. va dérober ches les puissent ; les sultans ne font la guerre qu'aux sultans ! »

Le lion ne se laissa point séduire par ce discours, comme les Arabes us cbnletianter delue see il avait sans doute trop faim

— « D'après la direction des traces, nous dit-il, et l'heure à laquelle le lion a mangé, il doit être allé cuire sa viande (‘) dans le fourré des Saules ou du Rocher-du-Corbeau. — Je vais vous précéder de quelques centaines de pas, parce que vous faites trop de bruit avec vos chevaux... Je relèverai la piste avec soin, et quand j'aurai la certitude que le lion est dans l’un des fourrés, je vous ferai signe de mon burnous; vous mettrez alors pied à terre et me rejoindrez dans le plus grand silence. Nous aviserons ensuite. »

Les choses ainsi convenues, nous laissâmes El- Mokhtar nous devancer, après quoi nous reprimes notre marche. |

Notre éclaireur se dirigea sur le fourré des Saules, où pénétraient les traces ; il en fit le tour avec précaution, puis, les ayant retrouvées à la sortie, il continua sa marche lente et silencieuse, que nous suivions à distance. |

Nous nous dirigeèmes cette fois sur le repaire de

pour le quart d'heure, il emporta bel et bien la brebis et s’en fut la croquer à son aise dans le bois.

Les femmes revinrent exaspérées de leur insuccès.— Quant à moi, l'événement m'avait surpris enveloppé dans mes burnous et un tapis; j'en fus quitte pour avoir été piétiné pendant deux minutes par trois vaches et leur progéniture.

Le lion rend la vie très dure aux gens dans le voisinage desquels il se cantonne, et, selon l'expression arabe, il leur enlève le sommeil des yeux.

Il est vrai qu'il n’attaque pas toujours, mais, par l'appréhension qu'il donne de sa visite et par ses rugissements, il maintient les douars à deux ou trois lieues à la ronde dans un état d’anxiété fort pénible : les hommes veillent toute la nuit, en poussant de minute en minute des cris perçants et en jetant en l'air des tisons enflammés, quand les chiens, par leurs aboïements furibonds, annoncent l'approche du lion.

() Cuire sa viande est l'expression usitée pour dire du lion qu’il fait sa digestion. Celle-ci est souvent pénible quand il a beaucoup mangé; il se tord , s’étire et gronde sourdement. C’est alors que les Arabes disent : Sbd rah itebeukhr lagmou, — Le lion cuisine sa viande.

ù ) «v était à deux kilomètres de nous.

demi-heure nous conduisit au pied d'une die colline, boisée de chènes verts, au milieu de

mettre pied à terre et de venir à lui.

Nous laissâmes nos chevaux à la garde de nos cavaliers, et nous allâmes vers El-Mokhtar, qui de son côté vint à notre rencontre et nous dit en Baissant la voix : «— Le lion est là, dans le gros buisson que vous

| voyez sous le rocher. Je l'ai entendu pousser un léger

| mente: p s silence, vous allez me suivre en marchant {ous dans mes pas, nous irons ainsi nous poser sur le

rocher, c'estde là que nous tirerons sur le lion, s'il est possible. — Je vous recommande de ne pas dé-

chent pas à la cervelle ou au cœur, ce sera du vent! et le lion se disputera avec nous! »

Ayant dit, il prit la tête de la file; je marchais après lui, suivi de mon adjoint et successivement des autres tireurs.

J'avoue qu'à ce moment nous n'étions pas les uns et Jes autres sans une certaine émotion.

Le combat allait évidemment s'engager. Nous sa- sions par ouf-dire que le lion, malgré ses blessures, . ou plutôt à cause d'elles, fonçail sur ses agresseurs el

L avait presque toujours assez de vigueur pour en cas

ser (?) plusieurs avant d'expirer !...

(9 Rocher-du-Corbeau.

1h (f) Casser est l'expression arabe : Sb4 kesser li feurd, — Le lion m'a + cassé un bœuf, pour m'a tué un bœuf, — Cette locution fait image

d'éveil, la viande qu'il a mangée le tour-

laquelle s s'élevait un énorme rocher formant plateforme. C'était la Kef-el-R'orab. Nous vimes bientôt El Mokhtar poindre à son sommet, nous faire signe de

charger vos fusils dans le vide. Si les balles ne tou-

My

N'est-il pas vrai aussi qu'un genre de péril que l’on n'a pas encore affronté prend souvent dans l’imagination une importance plus grande que dans la réalité? Donc le pouls nous battait plus vite, cela est certain. | |

Nos armes avaient été chargées avec soin. J'avais pour mon compte une carabine de chasseurs à pied, du gros calibre. Elle était d’une justesse suffisante et je me promettais de ne m’en servir qu'à bon escient.

El-Mokhtar, après nous avoir fait exécuter un circuit pour donner moins d'éveil, nous conduisit sur le sommet de Kef-el-R’orab.

Ce rocher surplombait à pic, d’une hauteur de plus de quinze mètres, le fourré dans lequel était le lion; mais le boïs en était si dru que, malgré l'élévation et notre vue plongeante, nous ne pouvions rien découvrir. |

A mesure que nous arrivions sur le rocher, nous nous placions les uns à côté des autres sur un rang, les fusils armés et prêts à mettre en joue.

Les deux tiers de notre troupe avaient déjà pris place de cette manière et sans faire de bruit, lorsqu'un des derniers Arabes, en marchant sur la partie déclive du rocher, glissa en arrière en laissant échapper son fusil, qui rendit sur la pierre un son de ferraille.

A ce moment, le lion, qui sans doute nous voyait agir depuis quelques instants et n’attendait qu'un prétexte pour se révéler, répondit à ce bruit, qu'il prit pour un début d’hostilités, par un rugissement formidable qui nous donna la chair de poule (')!... En même

(*) Ou mieux, qui nous hérissa le poil. — J'ai éprouvé ce phénomène qui est un effet purement physique. Aussi, quand je dis que nous eûmes la chair de poule, il ne faut pas en conclure que nous eûmes peur, pour dire

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