‹ Chasses de l'Algérie et notes sur les Arabes du SudChapitre 7 sur 31 · A PREMIÈRE CHASSE AU LION · texte numérisé non relu

A PREMIÈRE CHASSE AU LION

; hés s'y élancérent avec la conviction que le lion était sur leurs pas.

Nouvelle émotion, comme bien on pense.

Mais celui qui ressentit la plus forte à cet instant fut . adjoint, M. Seriziat.

IL portait une grande ceinture de laine qui s'était déroulée pendant sa course; au moment où il se cramponnait à l'arbre, elle s'accrocha à un buisson et le

tira en arrière, il crut que c'était le lion qui l'appréhendait par son paletot et allait le mettre en lam- . beaux... Cette sensation ne dura qu'une seconde, il est pus mais il avoua sans trop de peine qu'elle lui avait été particulièrement désagréable.

C'était là le dernier effort du lion ; il retomba prèsque aussitôt, en exhalant sa vie dans un dernier et sourd rugissement.

Nous pûmes alors l'approcher à notre aise.

Il avait reçu dix-sept balles. La dernière tirée, recon-

naissable par sa grosseur, avait causé sa mort en fra- ; cassant la cinquième côte et en venant se loger au cœur.

Nous fûmes longtemps à repaitre nos yeux du spectacle de ce magnifique animal étendu à nos pieds ; nous élions pour ainsi dire fascinés…

Les Arabes des environs, attirés par le bruit de la lutte, vinrent aussi contempler l'ennemi de leurs troupeaux. Hommes, femmes, enfants, rangés autour de lui, parlaient et gesticulaient avec véhémence.

Ceux du douar, aux dépens desquels il s'était nourri quelques jours, ne lui ménagèrent pas les reproches.

« Dieu a enfin pris justice sur toi, lui dirent-ils. — C'est la vengeance des brebis que tu as mangées, qui pèse sur ta destinée! — Ton jour est arrivé et c'est ce jour qui t'acquitte de la dette de sang!»

Des jeunes gens, moins mesurés dans leur rancune, lui disaient : « Eh ! fils de chien, tu as trouvé d’autres adversaires que des bœufs et des moutons ! — La poudre t'a mangé à son tour, les balles t'ont cassé les os!»

Les femmes, plus surexcitées que lès hommes peutêtre, lui jetèrent aussi leurs bravades à la face. — « 0. brandon de feu, voleur de nuit, mangeur du bien des pauvres! tu ne rugiras plus près de nos tentes! Tu ne feras plus peur à nos enfants!i! »

Et tous, en s'extasiant, répétaient : «Quelle tête, à Dieu, mon maitre! Quelles pattes puissantes ! Quelles griffes pour déchirer la chair ! Quelles dents pour moudre les os!

» — Qui, c’est bien là le roi des animaux !... »

Retiré à l'écart, j'étais, moi, pendant cette scène, sous l'empire d'impressions différentes; l'excitation du combat était tombée, je considérais ce lion qui nema-

je tm IS que c'élait un sentiment mesquin à ‘côté de la grande mort de cette courageuse bête, qui nous avait tous bravés, jusqu'au moment où nos pro- 4 jectiles D ent eu raison de sa vie. +

3 ‘Eos Je revins près du lion, pour le le faire charger sur deux chevaux attelés de front, j'eus comme un remords, et assurément j'étais triste.

Peu après, je rémarquai que ce sentiment élait par- tagé par la plupart des acteurs de ce drame.

N'est-ce pas encore là une preuve que, lorsque la - mort frappe les grands et les forts de ce monde, elle impressionne davantage que quand elle fait sa moisson des petits? Elle semble vous dire bien haut : « Personne ne trouve grâce devant moi! » Et alors on comprend bien que cette sentence est sans appel.

Le lendemain matin, notre lion fit son entrée (que je suis tenté d'appeler triomphale) sur ses deux chevaux, dans Téniet-el-Hàd.

+ Un seul n'aurait pu le porter!

Tous les soldats de la garnison, la population du vil- Juge, vinrent le voir à leur tour et manifester leurs im pressions, qu'il eût été curieux de recueillir à cause de leur originalité.

4 Peu d'animaux émeuvent autant la fibre humaine que Je lion : aussi en fut-il longuement parlé, et presque toujours en termes d'apologie pour sa force, son coure vertus si populaires parmi nos paysans el nos

PR M ATOS OT EE CPAS ne RER CI AR

soldats, qu'ils aiment à les louer partout où ils les rencontrent.

Ce n’est que bien avant dans l'après-midi, lorsque la curiosité fut satisfaite, que je pus le faire dépouiller de sa grande peau, que j'ai conservée en souvenir de mon début.

A partir de ce jour, je ne révai plus que chasse: au lion, malgré mes dernières réflexions et ma considéraon particulière pour ce digne animal. |

Ce premier succès m'avait mis au cœur une véritable … passion que bien des fatigues, bien des courses inutiles et de longues nuits blanches passées à l'affût, n “ont pu affaiblir.

Cette première chasse me confirma en outre dans la résolution de ne chasser le lion désormais que seul ou avec un solide compagnon. | QU

J'ai expérimenté dans mes chasses sont qoë cela valait mieux ainsi; les chances de succès sont plustfavorables. Il y a moins d'accidents à redouter de la-part des tireurs peu expérimentés, et enfin la gloriole, — © puisque gloriole il y a, — est plus avouable quand on * parvient à tuer son lion en tête-a-têle.

Quelques mois après ma première chasse au lion, des Arabes vinrent me prévenir que des vaches et des génisses, appartenant à un douar des Oulad-sidi-Yahia , étaient presque journellement tuées et mangées dans les boïs où elles allaient au pâturage. La nuit même, les : bestiaux étaient attaqués dans l'enceinte du douar. On soupconnait deux panthères d'être les auteurs de ces dégâts; les pauvres gens auxquels appartenaient les bêtes mangées étaient dans la consternation. Ainsi que je l'ai dit déjà, après mon premier succés à chasse au lion, ma passion pour la fencontre de ces

te

qui, l’année d'avant, avait eu une lutte terrible avec une .

panthère et conservait rancune à la race féline, on va voir pourquoi.

Le campement d'hiver (‘) de Kaddour-ben-Moussa et des siens était situé dans la partie la plus accidentée et la plus boisée du principal contre-fort de la magnifique forêt de cèdres de Téniet-el-Hàd, dans un lieu nommé la caverne du Fantôme.

Presque tous les ans, ils avaient dans cetendroit, privilégié, du reste, comme site pittoresque et grandiose, des bestiaux dévorés. L'année précédente, notamment, Kaddour en avait eu plusieurs de mangés. Un jour surtout, un jeune taureau auquel il tenait beaucoup avait été tué par la panthère en plein midi.

Kaddour, exaspéré de toutes ces pertes, se décida enfin à aller attaquer à son tour la panthère dans son refuge et à lui faire expier toutes ses déprédations.

Pour mener à bien cette résolution, il fit un appel à la bonne volonté de ses frères et de quelques amis du voisinage, qui s'empressèrent d'y répondre.

Ceux-ci, au nombre de huit, après avoir bien chargé leurs fusils et leurs pistolets, s'être promis aide et secours réciproques, se mirent, avec Kaddour à leur tête, sur les traces de la panthère.

Is les suivirent pendant assez de temps sur une longue crête boisée et rocheuse, qui aboutissait à un escar-

(*) Les Arabes du Tell, quoiqu'ils ne soient pas nomades, changent plusieurs fois de campement dans le cours de l’année, surtout au printemps et à l'automne, pour mieux faire paître leurs bestiaux et fumer les terres par le parcage. Le campement d'été et celui d'hiver sont les plus stables, le premier à cause des récoltes à faire, et le second en raison des labours et

. d’une installation plus confortable en gourbis et abris pour les bestiaux, que

nécessite la saison froide. Le campement d'hiver dure de quatre à cing mois sur le inême emplacement.

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