‹ Chasses et gens d'AbyssinieChapitre 10 sur 21 · L AFFUT · texte numérisé non relu

L AFFUT

J'ai gardé de ces longues heures d'affût au bord des fleuves africains un inoubliable souvenir : le chant des oiseaux.

En tout pays, en tout lieu du monde, le silence est une menace. Il est de moitié dans les terreurs que les ténèbres causent aux petits enfants et aux hommes ; mais, lorsqu'en pleine lumière, sous le crucifiant soleil des tropiques, il plane entre le ciel et la terre, le silence se fait peut-être la pire torture que puisse supporter un homme, longuement, sans devenir fou.

Le silence de chez nous est plein d'effrois. Il abrite des vies qui rampent, qui veulent surprendre. On peut guetter leur approche, lutter contre leurs attaques. Attaquer, se défendre, c'est de la vie. Peut-être est-ce la loi de la vie. Le silence des tropiques, le silence au soleil, en plein jour, sur le désert, c'est la mort, — le destin inéluctable.

Pour que l'angoisse se dissipe, il ne suffit pas que des verdures reparaissent. La vie végétale ressuscite en vain. Elle est encore silencieuse, sans joie, sans espérance, sans crainte, sans douleur apparente, sans amour. On songe qu'elle occupait la terre longtemps avant que l'homme y eût sa place — qu'elle peut triompher sans que l'homme ait encore le droit de se dire : « Ici, je m'arrêterai et je vivrai. »

Pour que l'âme se rassure, il faut que commence à s'élever le bourdonnement des insectes — de la vie qui se meut, qui va d'ici là, de l'herbe à la goutte d'eau, de la goutte d'eau au rayon de soleil — de l'activité ailée, qui

fredonne sa passion de tendresse ou de guerre. L'homme se reconnaît en écoutant ces minuscules fanfares. Mais, pour que son cœur serré se rouvre, pour que ses souvenirs et ses espérances refleurissent, il faut que des oiseaux chantent, il faut que, entre le ciel et la terre, la Joie de Yivre entonne son Alléluia.

Nulle part, je n'ai entendu les oiseaux africains aussi parleurs qu'au bord de l'Aouache. Un peu plus loin de la côte, la montagne leur redonne de la gravité. Ils sont moins exubérants comme ils sont moins bien vêtus. Le merle tricolore dépose son gilet rouge et son collier de plumes blanches. Sans doute il garde ce manteau métallique, cette coulée de lumière bleue, irisée, qui, au vol, lui donne l'air d'une poignée de pierreries jetées contre le soleil. Mais sa livrée se fait monochrome, et chacun imite sa réserve. Couleurs et musiques, tout baisse d'un ton.

Trop près de la côte, l'eau manque. Il n'y a de place que pour les bétes de proie, les brigands ailés, qui, en un jour, parcourent de

longs espaces, luttent avec les bêtes du sable, se nourrissent de gibier.

Au bord de l'Aouache on vit de baies, d'insectes et de fleurs. On a des feuillées impénétrables pour se cacher aux regards de l'aigle et du vautour. Pour vivre, on n'a pas besoin de se détruire les uns les autres. On éclate de joie au soleil. Certes, je les aime tendrement, les oiseaux de ma Normandie : le linot, le verdier, le pinson, le merle noir, le chardonneret. Mais entre leur gaieté, leur vêtement, et les parures, les éclats de rire des oiseaux de l'Aouache, il y a la même différence qu'entre l'aspect, les divertissements d'un « coron » du Nord et la tarentelle d'un faubourg napolitain.

L'accablement de midi est passé. Les oiseaux de l'Aouache se réveillent de leur sieste. C'est une ville méridionale qui rouvre ses volets : les galants sortent sur les places, les commères se montrent an seuil des portes. On échange de vraies paroles. Les coucous et les tourterelles marquant la mesure, gémissements d'amour et ricanements d'ironie, qui,

là comme ailleurs, se mêlent, se coupent, se côtoient, sans fin, à travers les choses. Un invisible pousse une note de clairon. Unique, elle commence forte, puis s'épuise, s'égrène jusqu'au bout de l'haleine, poussée à petits coups de langue, d'un seul jet. Alentour, c'est toute la variété des siffleurs, qui ne sont pas contents de la pièce : un qui, sans doute, appuie une clef sur son bec; un autre qui imite les voyous de Paris, élargissant leurs bouches avec leurs doigts. Puis, c'est le confus murmure de tous les gentils ouvriers du nid ; l'éclat de rire étouffé d'une fillette qu'on chatouille; les tâtonnements d'un musicien qui, timidement, souffle dans un flageolet avant de monter la gamme; de brusques déchirements d'étoffes, des grincements de gonds, des raclements de scies, des stridences de serrures Touillées après lesquels on a la surprise de voir s'envoler deux perruches délicieuses qui, dans cette langue d'éraillures, échangent leurs propos d'amour : — des glouglous frais de bouteilles qui se vident; — des appels niais de

pintades-; — des spasmes de joie poussés jusqu'à extinction de souffle, et qui expriment la note comme le jus d'un fruit; — des passages de cornets à bouquins, sonnés en fanfare par quelques grossiers imbéciles, dans des trombones en carton; — et, parfois, dans les secondes de silence, où l'amour, la joie, les querelles, le bavardage reprennent haleine, la mélancolie d'un regret, obstiné en sa monotonie, qui, sans tarir, sanglote.

— Qu'est-ce qu'il y a, Abdi ?

Le Galla a le doigt levé pour commander la vigilance. Ce n'est pas du côté du ciel et des oiseaux : c'est vers le miroir de l'eau qu'il se penche. Plus exercée que la mienne, son oreille a distingué un bruit avertisseur.

— Attention ! . . . Il va paraître. . .

— L'hippopotame?...

— Le goumari.

J'avance d'un pas, mon fusil horizontal, tandis que, pour me faire une meurtrière plus large, Abdi écarte à deux mains le buisson de jasmin.

« Plouffff... »

Le bruit d'une pierre énorme qui, d'une nacelle de ballon, tomberait sur le fleuve; mais la sonorité a quelque chose d'imprévu. Ce n'est pas de haut en bas, du ciel qui est au-dessus de ma tête, c'est de bas en haut, du ciel qui est réfléchi au fond de la rivière que le choc est venu.

L'hippopotame arrivait sur ma droite. Peutêtre il a entendu le bruit, pourtant étouffé, de nos voix. Sous la voûte des eaux, il a passé devant la loggia de verdure d'où je le guette. Derrière moi, une seconde, il est monté à la surface, mais, ayant entendu ou flairé des choses insolites, il a replongé sans prendre le temps de s'ébrouer.

Dinessa, qui observe du coté de TEst, l'a vu. C'était une bête moyenne. Sa peur indique que, décidément, les goumaris de la région ne sont pas « des nègres » : que le tambour les mettrait en fuite.

Si l'on veut placer un coup de fusil heureux, il faut rentrer dans le silence, et ne plus

causer entre soi qu'avec des battements de paupières.

De nouveau le bruit. Il semble qu'on entende le goumari qui marche au fond du fleuve, comme s'il avançait dans une allée matelassée d'herbes hautes. Déjà, à la surface lisse des eaux, un remous se dessine. Cela ressemble à ces larges moires qu'un récif impose à la vague qui le recouvre. L'ondulation s'élargit. On sent que, par en dessous, la poussée est formidable. Soudain le miroir de Teau crève : la tête apparaît.

D'abord, j'ai la vision de naseaux dilatés, énormes, qui, au-dessus du fleuve, en légers plumets d'eau vaporisés, poussent la respiration haletante : puis, la saillie des yeux tout ronds. Entre les deux, le chanfrein est plat comme une pièce d'armure. J'attendais la platine d'un bronze retiré de la mer : j'ai vu de la chair rose presque saumonée : si lavée, si lisse, si dépourvue de modelé, si fruste en ses lignes, elle fait moins songer à la vie qu'à un écorché.

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« Plouffff... »

— Eh bien! vous ne tirez pas?

En effet, je n'ai pas songé à monter jusqu'à l'épaule la crosse de mon winchester. L'animal était trop différent de ce que j'attendais. J'ai hésité à le reconnaître, et, peut-être, au moment de détruire cette vie innocente et énorme, ai-je eu un scrupule. Juste aussi long que la nouvelle apparition du colossal gibier.

Dix mètres plus loin, il surgit de nouveau. Malgré son inquiétude, il faut qu'il reprenne de l'air ou qu'il étouffe. Toutefois, avant de se trahir par la colonne de vapeur que vont souffler ses naseaux, il élève au-dessus du fleuve la seule saillie de ses yeux.

Je me rappelle le temps où, au bord des mares, j'allais pêcher les grenouilles avec un chiffon rouge pendu à un hameçon. Elles montraient ainsi, au-dessus de l'étang, leurs sourcils bombés, la paire de leurs yeux ronds. Mais aujourd'hui, la grenouille est devenue énorme. Celui qui me guette là, de sa prunelle ronde, est un antédiluvien.

Ma foi : « feu ! »

« Pan!... Pfouffff... »

Il faut attendre que la fumée se soit dissipée. La surface de Teau est redevenue lisse.

— Est-il touché, Abdi?

Le Galla secoue la tête :

— Vous avez tiré trop bas.

Il rabat son pouce dans sa main et montre la hauteur de ses quatre doigts superposés.

— ... Alors la balle a touché l'eau avant d'atteindre le goumari et elle a ricoché.

L'affût reprend. Mes yeux ne se détachent plus du miroir où, sur la fin du jour, les nuages s'amoncellent, s'épaississent. Il n'est plus question de pitié pour l'énorme amphibie qui vient de me voler cette joie d'ensanglanter la rivière avec la pourpre de son sang. J'ai maintenant à prendre une revanche. L'amourpropre soutient la tension du muscle. Ma crosse ne quitte plus mon épaule, mon oreille est aux aguets, mon œil va de la mire de ma carabine à l'étalé de l'eau. Il n'est plus, cette fois, besoin qu'on m'avertisse. J'ai entendu celui

qui vient en même temps que Dinessa et qu'Abdi. Le bout de mon canon a deviné la place où la tète allait surgir. Le désir du succès, la correction de ma première erreur, la décision du tir, l'ébranlement du coup de feu, tout cela me traverse en un seul éclair. Je sens, avant d'y voir, que la balle a porté. Le cri de mes compagnons ne m'apprend rien de neuf.

— Regardez î . . . 11 se lève ! . . .

Jusqu'à l'épaule au-dessus de Teau, le monstre vient de se dresser. Tragique et muet. Comment échapper à la douleur atroce, à la mort, qui, par cette porte défoncée de Toeil, chemine dans son cerveau comme une vrille? Du coté où il voit encore, il tourne sa tête hagarde : la berge est trop loin, trop à pic... Et, déjà, il a oublié la place de la coulée par où il descendait à son bain. Les forces manquent, il s'écroule. La nouvelle balle que j'envoie à son agonie ne l'a plus trouvé là. Il est retourné sous les eaux, et dans le terrible remous qui bouleverse leur surface, un disque

rouge, une large tache de sang éclôt. Une seconde, elle s'épanouit comme un nénuphar pourpre; puis elle s'efface, elle aussi, et à la place de la mort, de nouveau c'est la blancheur des nuages.

Je savais que le corps ne remonterait pas sur le fleuve avant une grande heure. Il eût été vain d'attendre à cette place sa réapparition. Des brins de lianes brisés et jetés au courant, s'en allaient vers l'Orient avec une rapidité torrentielle. La colossale épave allait dériver comme eux jusqu'à quelque barrière de rocs, qui, peut-être, l'arrêterait comme un fdtre. Il nous fallait monter plus haut, si nous voulions suivre son voyage.

Je levai les yeux, cherchant une colline. Seul, à quelques heures de marche, le mont Fan talé dressait sa silhouette nue sur le ciel.

J'avais donc tué pour tuer. Et il était dit que, ce jour-là encore, je ne toucherais pas la bête. Je sus seulement qu'elle était bien morte à un signe certain : au coucher du soleil, d'immenses vols d'oiseaux de proie commen-

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cèrent de tournoyer, dans le lointain, sur quelque boucle de l'Aouache. Ils fondaient, par centaines, noirs sur le ciel clair. Ils remontaient en spirales, alourdis.

Abdi les aperçut le premier. Il me les montra, et Dinessa dit en riant :

— C'est le goumari qui s'envole...

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