LE MANGEUR DE SERPENTS
Un joli matin d'Afrique. La lumière transparente des montagnes recule indéfiniment les lointains. La forêt où, depuis plusieurs jours, nous marchons, s'est écartée. A la gauche de la piste, l'océan de sombres thuyas barre l'horizon comme des pins alpestres. On avance en pleine clarté, entre des jungles que l'incendie a moissonnées et qui repartent de terre avec une verdeur menteuse de jeune blé.
Notre petite troupe s'est égaillée sur deux ou trois cents mètres ; le gros des bagages avance lentement, au pas des bêtes de charge. Nous
trois, nous avons pris les devants, au grand trot, pour surprendre le gibier avant que les cris des muletiers, les braiements de leurs aliborons, les clochettes des juments, le remous d'un bataillon en marche, aient fait dresser les oreilles à la bête sauvage et gâté la chasse.
Un des passe-temps favoris de ces matins clairs, c'est le tir aux oiseaux de proie. Cuirassés comme ils sont, le plomb ne les inquiète guère. C'est à balle qu'il faut les atteindre. Nous épaulons à la minute maladroite de l'enlèvement, ou lorsque, montés à leur commodité de vol, ils commencent de tracer dans l'air ces cercles réguliers, dont on peut prévoir la courbe, viser la circonférence, à loisir, en attendant que l'oiseau passe au point choisi.
Les balles perdues dans ce sport délicat paient bon marché la leçon dont on profite. Aussi bien, la difficulté extrême de la chasse abyssine, c'est l'appréciation des distances et, par suite, le règlement des hausses. Les oiseaux de proie, presque tous si sombres, découpés en lignes si nettes sur le fond transparent du
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ciel, sont des cibles remuantes qui exercent le jugement de l'œil.
J'avançais, à Fanible des mules, causant avec mon porte-carabine, le chasseur d'éléphants Djimma. Soudain, un coup de rênes assit sur ses jarrets la monture de mon compagnon ; en même temps, son doigt s'étendait par-dessus les hautes oreilles, avec un mouvement ralenti par la crainte d'effrayer le gibier.
Déjà je suis à bas.
— Où cela, Djimma?
Sur la branche cannelée d'un euphorbe-candélabre, j'aperçois un grand oiseau. Il me fait face et me guette. L'arrêt des mules l'a troublé. Mon saut à terre a précisé sa décision. Il soulève ses ailes... Il n'a pas le temps de les ouvrir... Pan!... La balle blindée de mon winchester l'atteint au milieu de son Acntre blanc. Lourdement, il tombe au pied de l'euphorbe ; il essaie de se relever ; il se renverse sur le dos. Il ne peut plus se redresser. Il agonise ; mais il m'attend, l'œil grand ouvert, les serres préparées.
Djimma a le petit rire silencieux qui remonte jusqu'à la tempe et fait osciller son unique boucle d'oreille :
— C'est bien, dit-il, en mettant à son tour pied à terre. Vous allez y voir plus clair qu'avant et mieux entendre qu'autrefois ; mais vous passerez une méchante nuit.
— Pourquoi, Djimma?
— Vous venez de tuer un mauvais ange... le gueddi... l'aigle mangeur de serpents.
Je sais que le vieux culte de la Bete qui sortit en rampant du Paradis terrestre continue de circuler obscurément dans l'orthodoxie abyssine, et je ne prête pas autrement attention au propos de mon carabinier. C'est vers l'aigle que j'ai hâte de courir.
J'ai tué, sur les bords de l'Aouache, le marabout dont les femmes de chez nous se disputent les plumes ; j'ai poursuivi l'autruche sur le territoire des Carayou, je n'ai rien vu de si éblouissant, de si pareil à une nuée, à un surplis d'archange, que ce ventre de l'oiseau maudit
Il cJarde vers nous les trois doigts et les pouces acérés de ses deux grilles, longues de trois centimètres. Son envergure atteint un mètre cinquante, son manteau est brun foncé. Les ailes, éployées par terre, ont le dessous gris, strié et bordé de brun. A Tendroit, les longues pennes sont brunes et blanches, marquées, elles aussi, de stries légères. La queue, caractéristiquement courte, est d'un brun fauve. Le bec, où Djimma vient d'enfoncer la baguette de son fusil, a trois centimètres de long ; la bouche en accuse cinq de profondeur, quatre de large.
Nous sommes les plus forts. L'oiseau ne lutte plus, mais il nous regarde. La pupille fauve, merveilleusement ronde de son œil, est cerclée d'un iris bleu. L'expression en est plus qu'humaine ; et, si près de la mort, elle brille avec une vivacité qui gène. J'ai vu se fermer des yeux d'êtres muets où Ton sentait que la tendresse et les larmes avaient passé. Des hauteurs où planait celui-ci, il n'a jamais guetté que des proies dangereuses. Une vigilance sata-
nique fait rouler cette pupille de feu, sans souci du soleil ni des meurtriers, jusqu'à la minute où le lait de l'agonie l'envahit, la trouble, la fait opaque... L'œil est fermé, je crois le voir encore qui me fixe.
Nous laissons le mort sur la terre, nous retournons à nos montures. Comme j'enfourche la mienne, je sens passer sur moi une ombre qui glisse. Le gueddi serait-il ressuscité?
— Qu'est-ce encore, Djimma?...
— Regarde! un autre gueddi !... Il vient de faire un rond par-dessus ta tête... Son ombre a couvert le mulet... A présent ton mulet va mourir !
— En tout cas, ce gueddi -là va sûrement mourir, Djimma!... Vois un peu ce qui lui arrive !
Au milieu du chemin, mon ami Garette, le bon chasseur, est debout. Il met en joue sa Lee-Metford, qui ne s'incline guère en vain. Il guette l'arrivée du second aigle au point du cercle où il a décidé de le culbuter... L'oiseau approche... Mais tirez donc!... Pan I C'est
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comme si une main redoutable arrêtait le formidable oiseau, et, net, lui brisait l'échiné. L'élan horizontal s'arrête. Le corps inerte tombe de l'air bleu à nos pieds. La mort a été foudroyante.
C'est la femelle que notre camarade vient d'abattre. Elle chassait avec son mâle, elle avait entendu le premier coup de feu, et, en bête de guerre elle est venue aux nouvelles... Comme c'est la règle parmi les oiseaux de proie, elle a plus de taille que son compagnon. Je passe la main sur son ventre de neige pour voir si, sous la plume, il est, comme la poitrine du mâle, ici et là moucheté de fauve. Je sens un objet dur et rond qui tend le ventre encore chaud :
— Garette ! qu'est-ce qu'elle a avalé ?
— Peut-être un serpent...
— Il faut voir!... Vite, un couteau!
Ce n'est pas un serpent : c'est un œuf, presque rond, un œuf unique, prêt pour la ponte, que la femelle du gueddi cachait sous sa plume.
— Que va-t-on en faire?
— Le manger, parbleu!... On n'a pas tous les jours l'occasion de goûter à un œuf d'aigle...
— Qui tombe du ciel sans se casser...
La halte du déjeuner est à trois heures de là, en face du lac Tchercher. Et, certes, l'œuf du Mangeur-de-serpents est inscrit en tête du menu. On a épié une montre à secondes pour le saisir dans l'eau chaude sans qu'il durcît. L'un comme l'autre, nous devons y tremper une mouillette.
Au moment d'attaquer, Carette mollit :
— Eh bien ! je ne sais si vous êtes comme moi, mais cet œuf de gueddi ne me dit rien qui vaille.
— Que lui reprochez- vous ?
— Il a trop de jaune...
— Sans façon, mon ami !
Et je gobe l'œuf du mangeur de serpents. Il a, sur les œufs de poule qu on nous vend ici, là, l'avantage d'être frais à miracle.
... Une heure et demie. Il ne faut point s'oublier à table. J'ai commandé à Djimma de m'amener mon mulet. Avant d'aller battre le
fourré OÙ, dernièrement, trois indigènes ont tué le lion, je voudrais m'approcher du bord du lac.
— Pour quoi faire?
— Pour le photographier sous le soleil oblique.
— Vous savez ce que nous ont dit les gens de Couni-Boroma?...
— Que les canards ne se laisseront pas approcher...
— ... Et que, depuis un an, l'eau s'est retirée, découvrant un marais où l'on s'englue... Des maladroits ont disparu dans cette boue..
— J'ai un guide.
— Qui donc?
— Un riverain du lac... Il vient de s'ofTrir...
— Je voudrais le voir.
— Appelez-le.
L'homme avance, étroitement enveloppé dans ses guenilles. Elles ont la couleur du marais interdit. Il s'en drape jusque sous les orbites ; il s'en enveloppe la tête. Derrière ces loques, il bredouille quelque chose. Il sait un chemin pour passer entre les roseaux, pour atteindre la pointe du lac.
— Vous voyez, mon cher?
— Soit. Moi, je vais tout de suite gagner la forêt. Vous me rejoindrez quand le cœur vous en dira.
... Il miroite merveilleusement au soleil, le lac Tchercher, dans sa ceinture de roseaux. Avec la jumelle, j'aperçois des milliers de canards, de bécassines, de macreuses et d'oies sauvages qui s'ébattent à fleur d'eau. Je parie qu'après avoir photographié le décor je pourrai prendre des mains de Djimma mon fusil de chasse et jeter un peu de plomb dans ces parlies de nage. Je n'ai pas de chien pour rapporter les morts, mais cet indigène qui précède ma mule se mettra bien à l'eau pour aller recueillir mon gibier... Comme il marche curieusement sur les roseaux ! Ils ont l'air de se courber d'eux-mêmes sous ses pieds. Et ma mule pose son sabot avec adresse sur ces passerelles improvisées. Vraiment elle est habile, ma bonne mule ! Elle marcherait sur l'eau, elle aussi ! Elle...
... Je ne connais point de mots pour tra-
duire cette sensation foudroyante : le sol qui s'effondre sous le cavalier ; quelque chose qui n'est ni la terre ni l'eau, mais un poids vivant, gluant, opaque, qui vous enlize, qui vous écrase la poitrine, qui monte, mon Dieu ! qui monte, qui va vous emplir la bouche, vous fermer les yeux...
...Djimma m'a dit, après le sauvetage, que j'avais pu me dépêtrer à temps des étriers, mettre un pied sur la selle, saisir la main qu'il me tendait... Peut-être bien. Je sais seulement que je grelotte, que la vase coule de moi et que mon bras me fait un mal affreux.
— Tu me l'as cassé, Djimma!...
— Non. C'est la mule. Elle a rué en se débattant... Elle t'a frappé. Tiens... là...
Je suis touché à l'avant-bras et déjà Tenflure commence...
... J'ai fait dresser mon lit de camp sous la tente et piquer le membre blessé à la morphine. Il faudra repartir demain, au petit jour; cinq ou six heures de selle avec le bras en bandoulière...
La nuit est venue, prompte, sans crépuscule. Et, comme à l'ordinaire, quand j'ai ce poison dans les veines, l'acuité de mon ouïe se développe jusqu'au prodige.
. Derrière la toile, à une douzaine de mètres de mon lit, sans doute auprès du feu, Carette et Djimma causent. J'entends distinctement leurs paroles.
Mon ami dit :
— C'est pourtant vrai que toute la journée j'ai été berné par d'étranges illusions ! Je voyais remuer à côté de moi les herbes de la jungle et, sans y prendre trop garde, je pensais : « C'est le chien du chef muletier... » Au moment où je touchais la limite de la forêt, le chien qui, depuis un quart d'heure, marchait à côté de moi, a bondi dans le fourré... C'était un léopard! Je l'ai vu passer dans un éclair...
Il y a un silence sans un froissement de chammas, sans un murmure des souffles.
Puis Djimma dit :
— Avez-vous regardé l'homme qui a guidé le mulet dans le trou? Il avançait sur les
roseaux sans les seulement faire plier... Je vous dis qu'il aurait marché sur l'eau ! 11 venait d'une mauvaise part, voyez-vous î... J'ai senti cela quand je l'ai injurié et quand il a ri... Il m'a regardé, lui aussi, avec un œil tout rond... fixe... Et, en s'éloignant, il levait les bras sous sa chamma... de cette façon -là... comme des ailes...
EN SELLE MADAxME !
On a décidé de passer toute la journée à Tchoba.
Le prétexte : la montée d'hier a été rude pour les mulets et pour les chameaux. Le motif de derrière nos casques : au coucher du soleil, des Gallas sont venus annoncer que ces montagnes boisées cachent, dans leurs plis verts, des antilopes « doukoula » et, tout en haut, vers le sommet, d'énormes sangliers.
Phacochœrus EtJiiopicus. Rowland Ward qui loge ce camarade chez les Swahilis, les Basutos, les Zoulous, les gens du lac Ngami et dans
quelques régions du pays boer, dit que sa rencontre est fâcheuse « parce qu'il a un mauvais caractère et qu'il est bien armé ». (It is ivell armed and possesses a bad temper.) Jugez-en plulot : le capitaine Ralph Berners a tué à Annesl(!y-Bay un de ces phacochères dont les défenses atteignaient soixante-dix centimètres, mesurées, bien entendu, en dehors de l'incurvation.
Je me mettrais volontiers à la recherche d'un de ces beaux monstres. Je ne suis que de moitié dans le trépas d'un de leurs camarades qui a été tué en pays issa. Mon camarade Caret te en avait, comme toujours, la part importante. Je voudrais ma hure à moi tout seul. C'est un point d'honneur de glorieux. Mais mon gueux de pouce n'est pas en humeur de chasse. Il s'est retourné dans une descente par quarantecinq degrés sur une pente de pierres. J'ai peur de ne pouvoir tenir un fusil, demain...
... J'ai passé la première partie de la matinée à lire dans un vieux livre relié en peau, qui est le fond de ma bibliothèque de roule, la relation d'un voyage en Abyssinie, qu'un Jésuite
portugais, le R. P. Jérôme Lobo, fit, à la petite pointe du xvii^ siècle.
C'est une merveille de voir comme trois cents années, si pleines ailleurs d'inquiétudes, de convulsions et de progrès, ont pu passer sur ces gens de la brousse, du désert, de la montagne, sans modifier un rite de leurs coutumes. Je me délecte dans ce tete-à-tôte avec le Père. Après de longues abstinences de livres, les promenades sans fin dans ces paysages démesurés, le besoin de la pensée écrite, de cette muette conversation avec une autre àme qui s'appelle « la lecture », revient impérieux comme la faim de pain.
... Midi. Mon garde du corps Djimma m'arrive flanqué d'une mule et d'un adolescent. Le mulet est la monture qui porta le pauvre prince Henri, à son dernier voyage; l'adolescent est un jeune Galla qui s'est proposé hier soir pour me montrer le chemin des sangliers.
Une charmante statuette de bronze florentin, cet enfant, si svelte, si mince, si large d'épaules, qui, nu jusqu'à la ceinture, marche devant ma
mule, appuyé sur son bâton. C'est la cinquième ou sixième édition vivante que je vois dans ce pays-ci du jeune David à la fronde.
Sur ses pas, nous gravissons une montagne presque verticale. Djimma, qui porte le >vinchester, un muletier, que j'ai chargé du fusil de chasse, soufflent derrière ma bête, malgré leur entraînement. Et Ton monte, Ton monte, pendant une heure et demie entre des alternances de brûlures et de frissons, de nuages et de soleil.
Je lisais, ce matin, dans la Relation historique du bon Père Lobo :
« Il semble que tout ce pays abyssin ne soit qu'un parterre fait pour réjouir la vue, tant la variété y est grande. Les forêts n'y ont rien d'affreux, ni de sauvage, et l'on dirait qu'on ne les a plantées que pour donner l'ombre et le frais. Je doute que les peintres se soient encore formé des idées de paysages aussi beaux que ceux que j'ai vus. »
Cette impression artificielle de jardin qui charmait le missionnaire, -je l'éprouve à. mon
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tour, sur cette montagne de Tchoba. Invariablement, la prairie découverte et gaiement verdissante, étalée à chaque étage, est plantée de bosquets — j'ai envie de dire de « massifs » d'arbres — qui imposent el renouvellent Tillusion d'un parc anglais.
La main de Tliomme — on le devine — n'intervient pas dans le dessin de ces pelouses et de leurs ombrages. C'est un humble églantier, r « agame », qui se révèle ici l'ingénieux architecte des perspectives. Il enfonce dans cette terre grasse sa vigoureuse racine de plante bien armée; puis il pousse, en buisson, des feuilles vernissées et pointues. Du matin au soir, un essaim d'abeilles visite ses grappes roses qui sont le parfum de la route. Ses épines écartent les troupeaux brouteurs qui détruisent ici des forêts en herbe. Des plantes plus faibles que lui-même profitent tout de suite de l'humidité qu'ont fixée ses racines et du premier abri de son ombre. Des graines de thuyas et d'oliviers, apportées par les oiseaux, germent au pied du buisson épineux. Ils le dépasseront vite. A me-
Ci CHASSES Kï GENS I) ABYSSIXIE
sure que le fourré s'épaissit, la réserve d'humidité, les chances de vie s'accroissent. Les apports des oiseaux sont plus nombreux. Les merles métalliques laissent tomber de leurs becs quelques pépins de figuiers - sycomores. Des arbres vigoureux s'élancent maintenant audessus du buisson que des lianes escaladent.
Ceci est, dans l'évolution naturelle de ces centres de verdures, la seule trace de l'homme : il n'y pas d'années que le feu ne soit mis à ces prairies par un « nagadi » de passage, ou par un chevrier qui veut féconder avec des cendres l'herbe du plateau. Sans atteindre le massif central, les flammes tournent autour de cette association de vies végétales. De là cette forme ronde qui fait penser à un plan préconçu et à la direction de quelque Le Xôtre abyssin ou galla, qui aurait fait ses classes de pittoresque sur des gazons d'Angleterre.
Les « phacochères » que je chasse seraient ils sensibles à cet heureux arrangement des perspectives? Il y a là-haut, par deux mille cinq ou six cents mètres d'altitude, une mare
CHASSES ET GENS d'aBYSSIME Go
OÙ ils viennent boire autour des ardeurs de midi. Du moins, le guide galla l'affirme. Cette certitude me soutient en bonne humeur et en haleine, tandis que, sous le soleil vertical, nous montons à l'échelle.
Au premier palier, causette avec un jeune vacher. Il pousse un troupeau de zébus devant sa badine, et s'amuse spirituellement à nouer ensemble les queues de deux bœufs pacifiques. Il y a sûrement du sanglier « karkaro » — le mot est le même en somali et en galla — vers ces crêtes, car mon mulet bute contre un de ces terriers formidables où ces bêtes énormes évitent la fraîcheur nocturne. Plus haut, donc ! On monte, on monte encore.
Soudain, Djimma commande :
— Pied à terre... Doukoula!
De dessous un fourré de thuyas quelque chose sort que, à cette distance, mon chasseur, tout expérimenté qu'il est, a pris pour une grosse antilope doukoula, agenouillée. Son fusil part chargé de chevrotines. Mais nous sommes trop éloignés pour que le coup porte ; tout ce plomb
GC CHASSrS ET GENS n'AnYSSINIE
s'éparpille dans l'air. Cela sert au moins à faire sortir de sa cachette la bete batailleuse. Elle se découvre. Six ou sept petits la suivent : c'est une laie énorme.
J'ai oublié que ma main gauche ne pouvait pas porter ma lourde carabine. En joue : ft Feu »!
Deux secondes pour que la fumée se dissipe, et, chacun dans notre idiome, le Galla, l'Abyssin £t moi, nous poussons le cri bienheureux qui veut dire :
— Elle y est !
C'est, quand on a déjà mis pas mal de coups par à côté de la bête, une minute délicieuse. Les petits, affolés, remontent la pente au galop. Ils disparaissent dans les herbes hautes. La laie est culbutée sur le dos, ses quatre pattes en l'air. Elle les agite un instant, puis, comme un sac, déroule sur la pente pendant une vingtaine de mètres. Il faut nous jeter de côté pour n'être pas fauchés à son passage. Enfin, un buisson de thuyas l'arrête et, pendant que le muletier contient sa bête, qui se cabre, nous
courons, Djimma et moi, pour voir si quelque marcassin ne viendra pas s'offrir à nos chevrotines.
Nous n'allons pas loin, le muletier nous rappelle : la laie s'est relevée. Elle se traîne au maquis. Je vais la perdre. Au diable les marcassins! Et si, par cet artifice, cette mère tendre, dont les pis pleuraient le lait, a voulu sauver sa progéniture, qu'elle ait sa récompense dans le champ éljséen où les laies phacochères ont leurs invalides!
Un coup de chevrotines achève cette tumultueuse agonie. Il n'aurait pas fait bon l'abréger avec le couteau de chasse.
... La bête est morte. Comment la descendre au bas de la montagne?
Mes trois hommes ont peine à la soulever. On \ tient conseil. On décide d'aller demander son âne au jeune vacher qui enchaînait les zébus par la queue.
Une demi-heure plus tard, je vois ce bourricot entrer dans la clairière. Il a la tête com-
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plètement enveloppée dans un pagne. On craint pour lui la vue fâcheuse de l'animal sauvage. Elle lui ferait prendre immédiatement le chemin de la plaine.
Mais comment mettre la laie sur son dos? Les cordes manquent. Qu'à cela ne tienne. Djimma arrache d'un thuya une trentaine de mètres d'une liane grosse comme le pouce. Aidé du Galla, il la tord — tel un cordage de navire — afin d'accroître sa souplesse. Puis, tandis que je tourne le nez du mulet vers la vallée, pour que ses entrechats n'inquiètent pas l'aliboron, mes trois compagnons enlèvent le paquet, le chargent en travers du bourricot comme un sac de farine.
Pauvre laie ! Elle a encore la souplesse de la vie. Son énorme groin, ses oreilles se dressent; ses pieds de devant battent l'air. Elle se laisse pourtant ficeler sur l'échiné du bourricot avec une résignation prévue.
Cependant, l'aliboron commence à s'ennuyer avec sa figure dans la serviette. Il menace de jouer du chausson.
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— Tu n'y es pas, mon ami ! La liane va te passer sous la queue en façon de croupière, l'envelopper comme une sangle de bat. Et ce sera bien le diable après cela...
C'est le diable ! D'un coup de tête, l'a ne envoie son propriétaire faire la planche dans les cailloux. Une ruade formidable oblige les chargeurs réunis à lâcher prise. Et allez donc! Et allez donc! Les sabots à la lune.
Je puis me vanter d'avoir assisté à un spectacle sans banalité : la première leçon d'équitation d'une laie montée à bourricot sur une pente de cinquante degrés, à deux mille six cents mètres d'altitude.
La chose a fini comme il fallait s'y attendre : par un divorce. Une seconde, nous avons eu la vision de la monture et de son amazone roulant de concert. Mes trois brigands de compagnons riaient à étouffer, et moi, je songeais :
— La laie se mortifie. Dans tous les cas, elle ne m'échappera plus. Pourvu que Garette n'ait pas tué une bête plus grosse...
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Déjà Tàne n'était plus qu'une paire d'oreilles à l'horizon. Je pris conseil des circonstances et de mes expériences récentes. Je priai le Galla de rester de faction auprès de la laie pour écarter la h3'ène, les vautours, les charognards, les chiens sauvages, et généralement tous les convives puants qui, en ce pays-ci, ont tôt fait de s'inviter autour d'un gibier à terre. Puis, tout doucement, le mulet, Djimma et moi, nous prîmes le chemin de la tente.
... Je viens d'envoyer là-haut un mulet qui a fait ses classes de chasse. Il est pourvu d'un bât, ficelé de courroies comme un saucisson. Ma laie va descendre. Je n'ai qu'un chagrin : le soleil baisse, et il me sera impossible de me faire photographier avec elle.
Autre point noir. Carette, de son côté, a fait demander un mulet pour rapporter sa chasse. On parle aussi de sangliers! Si, à l'heure du « tableau », son sujet allait damer le pion au mien I
Mères nourrices, qui avez tant souffert de comparaisons analogues, de pesées qui ne tour-
naient pas à Tavantage de vos marmousets, VOUS comprenez mes appréhensions !
Victoire !
Ma bête pèse cent cinquante livres, et la « Carette » seulement cent dix-huit.
Mon pouce va mieux.
PEAU DE ZEBRE
La plaine est d'un rose tendre. Les petits mimosas plafonnent. Leur ombre légère se réfléchit sur le sol transparent, comme dans une flaque d'eau. Les premières pluies ont reverdi tous ces parasols dans des tons d'aquarelle ; si bien que, au-dessus de la piste de sable aride, foulée par les pieds de chameaux, c'est comme une pâle prairie, suspendue entre la terre rose et le ciel bleuissant. L'aurore de mai est vraiment délicieuse dans cette plaine de Ouerer, entre le neuvième et le dixième degré de latitude équatoriale, à mille et quel-
ques mètres de hauteur au-dessus de l'Océan Indien.
Dominant cet étang aérien, un petit pic. Il a la forme régulière de ces cônes d'où, dans notre enfance nous faisions jaillir le miracle des serpents de Pharaon. L'aurore vêt sa nudité de gazes saumonées. Il semble qu'il se lève là pour la commodité du voyageur, qui, à vol d'oiseau, voudrait jeter un coup d'oeil sur la région parcourue.
Garette et moi, dès le premier feu du jour, nous avons, en quête de chasse, quitté notre caravane. Instinctivement, nous levons les yeux vers cette montagnette qui commande le secret de la plaine, les retraites du grand gibier, les embuscades des hommes et des fauves.
Et voici que d'imperceptibles points noirs se détachent de la partie boisée. Ils se promènent sur le fond clair de l'écran. On dirait qu'ils veulent escalader le faîte.
— Dites-moi, Garette? Ai-je la berlue?... ou bien des mouches se sont- elles glissées entre les verres de ma lorgnette ?
Lui aussi, Garette, a braqué sa jumelle sur le pic saumoné. Il échange à voix basse quelques phrases rapides avec Tissa Miguéné qui ne quitte pas ses talons.
Miguéné n'a que faire d'emprunter l'artifice de nos verres pour assurer sa vue. Il prononce un mot mystérieux que Garette traduit avec un peu d'émotion :
— ... Des zèbres.
Il n'a pas fini de dire que, tous les deux, nous sommes à bas de selle.
En pareil cas la manœuvre est toujours la même. On fait cacher dans un fourré bien dense les chevaux ou les mulets, on secoue un peu leur gardien, par les plis de sa châmma, saisie à poignée :
— Tu comprends bien?... Tu ne te montreras pas I . . . Tu t'arrangeras pour ne pas être aperçu et pour tout voir... Si quelque mule se met à braire, on te coupe la tête au retour...
11 faut, en effet, compter avec la passion que ces gens ont pour la chasse. Les obliger à se tenir cois, tandis que l'on court sus à
la bête, c'est les condamner au supplice du chevalet.
Nous réglons à la hâte le code de notre télégraphie :
— Nous amenons avec nous Guéllé et Miguéné. Si Miguéné étend le bras droit, vous resterez cachés quoi qu'il arrive. S'il étend le bras gauche et fait flotter les plis de son manteau, vous monterez sur nos bêtes et vous nous les amènerez au galop.
Les gardiens de mulets ont l'air d'avoir compris leur leçon. Nous jetons nos carabines derrière l'épaule, et, tous quatre, on commence de se glisser entre les arbres.
Les botanistes auxquels on a rapporté des échantillons de mimosas empruntés à la flore des pays Issas et Danakils en ont distingué exactement trente- deux variétés. Je les ai, pour la commodité de mon expérience, réduites à deux : les mimosas qui vous piquent au travers de la culotte, et ceux qui vous piquent au travers de la guêtre. Cette classification, a, en dehors de sa simplicité, cet avantage : elle vaut
dans la plus parfaite obscurité pour vous apprendre à quelle catégorie de vrilles on a affaire.
A cette seconde c'est le plein jour. Nous voyons donc, avant d'en tâter, que l'on va entrer en relations intimes avec les mimosas perceurs de guêtres. Ils entourent la montagne rose de travaux avancés, de chevaux de frises, si acérés, qu'il nous faut ramper tout près d'une heure pour découvrir la coulée par où se sont glissés les zèbres.
Voici, sur le sol, leurs empreintes toutes fraîches. D'ailleurs, le plafond des verdures est bas. Nous heurtons ce toit de nos têtes. A droite et à gauche on a des œillères. Et il faut marcher avec d'infinies précautions afin d'empêcher qu'une pierre, roulant sous nos semelles de corde, ne donne l'éveil aux animaux vigilants qui sont montés sur cette hauteur pour reconnaître la position, pour flairer le danger, et pour choisir, après examen, un lieu pacifique de pâturage.
Une trouée dans la muraille verte.
A une distance où il serait vain de tirer, les
zèbres se montrent en plein profil, découpés sur le ciel pur. Je les aperçois, distinctement cette fois, dans le cadre rond de ma jumelle. Ils sont huit, hauts sur leurs jambes, robustes merveilleusement, balafrés de blanc et de noir. Les bêtes que j'ai eu l'occasion d'admirer à travers les barreaux de Jardins zoologiques n'avaient ni cette encolure, ni cette élévation au garrot, ni cette splendeur de robe tigrée. Aussi bien celui-ci est-il VEquus Grevii, le « cheval de Grévj », en souvenir de feu le Président de la République française, auquel le Négus envoya, en présent, un de ces animaux inconnus.
Jamais on n'avait connu en Europe un zèbre de cette taille et de cette bigarrure. Je vois dans ma jumelle flotter les petites crinières noires qui s'enlèvent, des oreilles au garrot, et fouetter le plumet sombre qui termine les queues. De grandes ondes de lumière courent le long des flancs, autour de cette attache du ventre et de l'épaule, où, tout à l'heure, j'espère bien placer ma balle.
Ce n'est qu'une vision. Déjà, nous avons replongé dans l'ombre légère des mimosas, et notre ascension continue, de plus en plus prudente.
Toutes les trois minutes, Miguéné, qui s'est avisé que je ne parlais pas couramment Tissa, me répète en arabe :
— Chouff taib !
C'est-à-dire :
« Regarde bien ! . . . Attention ! . . . »
Hélas ! c'est vainement que, ce jour-là, je me serai brûlé les poumons à retenir mon haleine essoufflée, que j'aurai supporté dans mon corps autant de piqûres d'épines, que, si, pour une meilleure cause, nous gravissions la pente de quelque Golgotha. Au moment même où nous surgissons de cette brousse, où les canons de nos carabines se relèvent, où les crosses vont tomber dans le creux des épaules, Carette jette, sans plus se contenir, un grand cri de chagrin.
Les zèbres ont disparu, plongé dans l'océan d'arbres, dévalé au triple galop la pente occi-
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dentale. Es fuient, hors de vue, face au vent. Es n'ont donc pu ni nous flairer, ni nous entendre. Ce n'est pas nous qui les avons mis en déroute.
Qui donc alors ?
Sous Fardeur du soleil qui monte, le paysage est redevenu silencieux et vide. A notre droite, la lointaine muraille d'Ankober se fond dans la brume : devant nous, c'est la silhouette plate de l'Assabot, découpée dans du zinc comme un paravent ; les montagnes du Tchertcher se lèvent derrière elle, diaphanes, tel qu'un amas de nuages. Une longue coulée de pâleur raie ce lac d'arbres. C'est l'Aouache qui s'écoule vers le Nord, baignant dans ses eaux profondes, des troupeaux d'éléphants et d'hippopotames.
Xos mulets, non plus, ne se sont pas découverts. Seuls, nous pouvons deviuer leur présence, là-bas, au bord de cette clairière.
Qui donc a mis les zèbres en fuite?
Les regards de Miguéné fouiUent lliorâon. Ils transpercent le plafond des mimosas, et.
soudain, en même temps que son bras s'étend, trois, quatre fois, désignant des points opposés de la forêt circulaire, les lèvres sévères de Tissa laissent tomber deux syllabes, brèves comme un commandement d'alerte :
— Halko!... Halko!... Halkol... Halko!...
(Ici!... Ici!... Ici!... Ici!...)
Des quatre coins de l'horizon des cavaliers viennent de surgir. Leur manœuvre combinée a notre colline pour centre. Ils montent de grands chevaux, gris et noirs, aux encolures robustes, aux crinières, aux queues flottantes. Les mors à longue branche, qui ensanglantent les bouches, obligent ces nobles chevaux à plier leurs cous. J'aperçois, dans ma jumelle, ces cavaliers qui vers nous piquent au galop. Leurs cuisses sont nues, leurs genoux très remontés par l'étrier, où ils n'enfoncent que l'orteil. Des peaux les vêtent jusqu'à la ceinture ; accrochées à une épaule, elles laissent un des bras libre et nu.
Maintenant, nous entendons distinctement les sabots de leurs chevaux, qui, sur les flancs
de la colline, font dérouler les pierres. Ils sont quinze. Chacun, en travers du pommeau de la selle, balance dans sa main deux ou trois lances, découpées en javelots, terminées par des fers aigus et qui reluisent.
Ils ont vu le geste lent qui, dans leur direction, et sans que nul commandement ait été nécessaire, a relevé les canons de nos quatre fusils. Ils arrêtent leurs chevaux, et le plus vieux — quelque chef aux cheveux grisonnants, dont la tête est ornée de la plume blanche, récompense des meurtres héroïques, — nous interpelle dans sa langue :
— Aboi... Mâm gaalito?... Koubdromahâro?...
(« Homme!... » Cette exclamation équivaut à notre « salut ». « Gomment t'appelles -tu?... Quel est ton pays. »)
Ces questions tombent dans le silence. Les canons des fusils ne se relèvent point davantage, mais ils ne s'abaissent pas non plus. Nous sommes dans le « Pays de la Peur » . On ne répond pas ici aux gens que l'on ne connaît
point. On ne laisse pas choir de ses dents serrées le « Meito ! » (Bonjour I) qui permettrait à un ennemi, supérieur en forces, d'approcher jusqu'à cette distance, où la succession de coups de feu rapides ne peut plus arrêter la brusque trahison par où une palabre se change en embuscade. Quelques instants les Danakils se concertent, puis, lestes comme des clowns, ils sautent à bas de leurs chevaux ; ils font mine de monter jusqu'à nous, lance au poing.
Cette fois, il faut leur répondre.
Carette crie d'une voix forte :
— Arrêtez ! . . .
Et, s'adressant à nous autres, il dit, vite :
— S'ils font un pas de plus... feul...
Mais l'homme à la plume blanche s'est arrêté instinctivement :
— Avez- vous vu, demanda-t-il, les zèbres que nous poursuivons ?
— Nous ne savons par où ils sont partis. Une menace passe dans la voix de l'homme :
— Ils étaient tout à l'heure en haut de cette montagne... A la place où tu es... Pourquoi les as-tu mis en fuite?
Carette répond sur le même ton :
— Le gibier que tu veux chasser est trop gros pour toi... Prends garde...
Les Danakils ne quittent pas des yeux nos fusils. Ils suivent le mouvement lent, mais continu, qui remonte les crosses vers nos épaules. Ils voient nos doigts sur les gâchettes, ils comptent les cartouches à nos ceintures. Allons, ils ne sont pas les plus forts. Ils n'insistent point. Ils remontent à cheval. Ils disparaissent, rapides comme ils avaient surgi, sous le dôme de mimosas.
Quand le bruit qu'ils font en s'éloignant a tout à fait cessé, Carette dit :
— Si vous m'en croyez, nous casserons une croûte, et nous attendrons, pour descendre, d'avoir vu ces mécréants ressortir, là- bas, du côté de la plaine. . .
— Et les zèbres? Nous n'aurons donc pas leur peau ?
Mon camarade répond en riant :
— Félicitons-nous que personne, aujourd'hui, n'ait pris la nôtre. Ce ne serait pas la première fois, en pays Danakil, qu'on aurait vu le chasseur finir en gibier.
LE GOUMARI
Les Swahilis le nomment « kiboko » ce qui, dans ce carrefour mystérieux du cerveau où les mots prennent des formes, lui donne l'apparence d'un monstre japonais. Les Danakils le nomment « doul », un monosyllabe qui évoque bien sa force pesante. Les Gallas le nomment « robi » ce qui vous a un petit air familier, comme le « bob » des Anglais, et dépeint le monstre sous son aspect bonasse.
Nous autres nous le nommions « goumari », à l'instigation de nos soldats abyssins. Tous ces noms lui vont bien, un seul est ridicule :
ce sobriquet grec dont nous l'avons affublé « hippopotame ». Celui-là lui sied à peu près comme le casque d'Achille à un ours de Berne.
Le bon Père Lobo, Jésuite portugais, qui, à la fin du xvii^ siècle, rencontra le monstre dans les régions où je le cherche aujourd'hui, le décrit en ces termes pittoresques :
« Quoique le Cheval Marin aille paître à terre et qu'il ne vive que d'herbes et de branches d'arbres, il n'est pas moins dangereux que le crocodile. Il est gros comme deux bœufs. Sa peau est d'une couleur très brune sans aucun poil. Il a la queue courte, le cou long, la tête difforme pour sa grosseur, les yeux petits, la gueule grande, les dents longues d'une palme et davantage, avec deux défenses comme les deux boutoirs d'un sanglier, mais encore plus grandes, les jambes courtes, les pieds fendus en quatre. Il est aisé de voir par cette description qu'il n'a nul rapport avec le cheval, si ce n'est qu'il a des oreilles presque semblables, qu'il hennit et renifle de même, lorsqu'il met
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sa tête hors de l'eau et qu'il entre en colère. Sa peau est si dure que des balles de mousquet, à bout portant, ne font que l'effleurer. Les meilleures lances rebroussent et se faussent quand on les pousse contre, avec force, à moins qu'on ne le prenne par certains endroits plus faibles. Il est très dangereux de rencontrer un Cheval Marin. Le meilleur parti que l'on puisse prendre lorsqu'on se trouve sur son passage, c'est de se jeter à côté et de le laisser passer. » (Relation historique d'Abyssinie, p. 110.)
Il n'est pas bien étonnant que les mousquets du Père Lobo n'aient pas réussi à entamer la cuirasse des goumaris qu'il rencontra, vers 1621, autour des sources du Nil Bleu. Nous sommes avertis que les balles blindées de nos winchesters et les « dum-dums » de la carabine Lee-Metford doivent entrer dans les prunelles ou au défaut du cou pour faire la blessure mortelle. Dieu sait pourtant à quelle profondeur nous les avons vu pénétrer, ces morceaux de plomb, dans des troncs d'arbres, quand, pour régler les hausses et nous mettre dans
l'œil des appréciations de distance, nous tirons, de temps en temps, à la cible.
Il y a fort peu de chance pour que, ce matin, nous rencontrions un de ces monstres à la promenade. Selon leur coutume, dès le premier feu de l'aurore, ils sont retournés au fleuve dont d'épaisses verdures dessinent, làbas, les détours. Mais sur le sol d'alluvion, craquelé comme de la porcelaine cloisonnée, que nous foulons depuis une heure, toutes fraîches, les pistes se croisent et se coupent innombrables. Elles vont de la belle prairie que le mont Fantalé noie dans une ombre propice au lit profond de l'Aouache.
C'est la première fois que j'ai l'occasion d'étudier ces empreintes. Je me penche avec curiosité pour étudier leur dessin. On dirait dans la terre écroulée, le moulage d'un formidable pied-bot, d'un moignon pourvu d'ongles. Us disent que, avec une dent, Cuvier a reconstruit le mastodonte. Amenez ici un enfant de six ans, montrez-lui ces écrasements du sol, à côté, la broderie qu'une antilope a dessinée en po-
sant sa petite corne fourchue sur la terre lisse, et ce marmot vous dira :
— Celui-ci est un monstre... Celle-là est une créature de grâce...
Aussi bien faut-il de robustes colonnes torses et trapues pour porter cette voûte pesante : la carcasse osseuse d'un goumari. Sur le Shiré River, F. Vaughan Kirby a tué un de ces chevaux marins, qui, du mufle à la queue, mesurait quatorze pieds deux pouces, soit un peu plus de quatre mètres cinquante de long. On s'explique par là l'épouvante qui prend nos hommes aux passages des rivières quand du haut de la berge une voix effarée crie soudain :
— Goumari I
Dans la fermeture brusque d'une de ces mâchoires colossales, Ch. Michel, de la mission Bonchamps, a vu disparaître la cuisse d'un de ses chevaux. Depuis qu'on le chasse à outrance pour fabriquer des boucliers et des courbaches avec sa peau impénétrable, le goumari est devenu farouche. Il n'évite plus l'homme, il l'attaque.
Il est convenu que nous irons passer la journée tout entière à l'affût dans ces bouquets d'arbres, qui, là-bas, soulignent le cours sinueux de l'Aouache. Avec moi, j'ai pris mes deux compagnons fidèles, Abdi et Dinessa. Ils portent quelques boîtes de conserves dont nous déjeunerons, en silence, au bord de l'eau, et des fusils de supplément, afin de nous défendre, dans le cas où, de guetteurs, nous deviendrions assiégés. ,
Comme toujours, à mesure que l'on approche de l'eau, les verdures se font plus denses, des épines dont le goumari s'inquiète peu, mais qui déchirent nos mains et nos habits hérissent ces buissons inextricables. Ici, là, des coulées boueuses et fraîchement piétinées : ce sont les petites « cavées » par où, quotidiennement, les goumaris se glissent vers les joies délicieuses de leur bain. Ces passages ont juste la largeur de la bête et sa hauteur au garrot. Il faut baisser la tète pour cheminer sans avaries sous cette voûte de verdure.
Brusquement, voici le fleuve.
Il est trop large pour que le berceau des arbres le recouvre. Entre les deux murailles sombres, il coule, à ciel ouvert, réfléchissant dans son eau un peu limoneuse, toute la splendeur azurée des tropiques. Ses bords sont taillés à pic comme des quais. C'est à peine si, ici, là, un petit banc de sable fin, une berge chevelue d'herbes, une mince pelouse de gazon forment plage.
Des bandes de canards et d'oies sauvages cancanent pacifiquement le long de ce miroir vivant où leurs plumages se reflètent. A dix mètres de mon canon de fusil, une de ces bêtes magnifiques picore l'herbe grasse. L'air est si transparent que je compte ses plumes. Sa tête et son cou sont d'un roux fauve, son bec rose avec des filets marron. Ses ailes ont, à leur attache, la blancheur du cygne, avec des reflets de vert métallique sur les grandes pennes. Si elle connaît l'homme, elle n'en a pas peur. Devine-t-elle qu'aujourd'hui on est venu quérir un gibier plus important qu'elle? Longuement elle nous considère. Elle nous
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parle. Elle recommence à picorer. A la fin, elle s'enlève, et alors dans le miroir azuré du fleuve, je vois passer un fantôme blanc et mauve qui a l'éclat d'une peinture détachée par l'artifice du coloriste sur le fond d'une porcelaine. Nous sommes installés dans une sorte de loggia qui domine l'Aouache. Des lianes, grosses comme mon bras, encadrent cette fenêtre. Il y a tout autour de nous des jasmins qui brûlent au soleil, comme des cassolettes chargées de parfums trop lourds. Ils se mêlent à l'exhalaison fade et nourrissante qui plane audessus de ces eaux. Sûrement, au lever et à la chute du jour, quand l'alluvion fume, ces places sont mortelles pour l'homme. 11 semble que, pour quelques heures, l'ardeur du soleil les purifie. Il se glisse au travers des frondaisons, il ricoche sur la surface éblouissante de l'eau. Il nous pénètre et nous brûle la peau sans nous réchauffer par le dedans. On voudrait boire un réconfort au goulot de quelque gourde d'eau-de-vie, et en même temps tout le corps réclame la fraîcheur de l'eau.
Je songe que celui que nous guettons marche, SOUS cette glace opaque, au fond du fleuve. J'oublie que je suis embusqué là pour le surprendre, quand, paisiblement, à la surface de l'eau, il viendra changer la colonne d'air dont il emplit ses poumons énormes. Je ne me rappelle pas que j'ai le doigt sur la gâchette de ma carabine, qu'il suffit d'une seconde, d'un éclair de poudre, pour apporter la nuit dans cette tête puissante, pour changer le demi-rêve en sommeil.
J'envie les goumaris, leurs longues promenades au fond de la rivière, la tranquillité de leur vie animale, l'aisance de leur dérive entre deux eaux. De cette terre d'Afrique, pleine de cruautés et de violences, ils ne veulent connaître que le délice : les heures fraîches de l'aurore et du crépuscule. Le reste de leur vie végétative et végétale, ils la vivent dans le bain d'un pacha. Sur la terre, comme dans les eaux, ils ont la fierté de sentir que tout cède devant leur masse. La nage leur donne dans sa facilité voluptueuse l'illusion du vol. Si
étrangement cuirassés, ils n'ont rien à redouter des attaques des fauves. Leur apparition formidable impose le respect ; beaucoup d'entre eux, après avoir vécu innocemment, mourront de vieillesse sans avoir fait usage de leur force contre d'autres ennemis que les lianes qui, imprudemment, leur barraient la route du bain.
Vous qui lisez ces lignes, méditez-les, je vous prie, sérieusement, comme elles ont été écrites. Vous dites que la vie ne vaut que par la conscience ? Hélas I ignorez-vous que pour des millions d'êtres, la pensée n'a été que confusion ou torture. Et qui sait si, au déclin de la vie, vous interrogiez le glorieux nonagénaire auquel, au lendemain de sa mort, vous élèverez un sosie en bronze, peut-être il vous avouerait, ce glorieux penseur, que de sa promenade accidentée à travers les apparences de ce monde, il retient, comme les plus heureuses de toutes, ces minutes de vie végétative où il laissa sa conscience se dissoudre au soleil devant des paysages riants.
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— Chut!...
Abdi et Dinessa se disputent. Ils ne sont pas d'accord sur les principes élémentaires de la chasse au goumari.
Abdi prétend :
— Il est plus craintif que le did-dig... S'il entend un autre bruit que le battement d'ailes des insectes et le chant des oiseaux dans les arbres, il prend le galop, au fond de la rivière, et il va respirer plus loin.
Dinessa soutient :
— Le goumari est comme le nègre... Il aime le bruit... Il est curieux des disputes... Le meilleur moyen de l'attirer c'est de battre un tambour.
Je sais qu'Abdi est né de ce côté-ci des plateaux où depuis longtemps les Gallas ont renoncé à la guerre. Ils ont déposé le bouclier de cuir pour prendre la houe. Ils ne font plus la guerre aux grandes bèt-es antédiluviennes qui régnent sur ces solitudes. Rendu à son rêve liquide, le goumari de l'Aouache vit, sans doute, paisible comme un poisson, dans le lit
du beau fleuve. Un bruit inconnu le désoriente. Il a mis toute sa confiance dans la solitude et le silence.
Dinessa a vu le jour du côté du Nil Bleu, là où les cartes confuses que je feuilletais, il y a quelques mois, sous la lampe de mon cabinet de travail, portent, pour toute légende : « Beaucoup d'hippopotames ». C'est ici le carrefour où les races diflerentes sont en guerre perpétuelle. Hier, les Abyssins rougissaient le fleuve du sang des Gallas. Aujourd'hui, des fortifications continuent de défendre la montagne abyssine contre l'assaut des nègres Béni-Ghangoul. Mais tous, blancs, noirs et cuivrés, depuis des siècles, se sont associés pour faire la guerre aux porteurs d'ivoire : hippopotames ou éléphants, qui pullulent sur ces marais de l'Ouest.
C'est pourquoi le goumari du Nil Bleu est devenu une bête de combat. Il se lève hors de l'eau quand il entend le cliquetis des lances. Il accepte la lutte. Il va au-devant. Il jette dans le courant d'air des fleuves ce hennisse-
ment où les hommes d'autrefois entendirent assez de vaillance pour évoquer, devant cette apparition monstrueuse, le glorieux souvenir du Cheval.