‹ Chasses et gens d'AbyssinieChapitre 11 sur 21 · J AI LA BETE · texte numérisé non relu

J AI LA BETE

Quand on jette les yeux sur les cartes d'Abyssinie, on aperçoit entre le 33^ et le 34^ degré de longitude d'une part, le 9^ et le 10" de latitude de l'autre, un carré blanc: les montagnes dont on suppose l'existence sont indiquées par des ombres qui hésitent ; les fleuves dont le cours est connu plus bas et plus haut apparaissent sous la forme de lignes pointillées qui font songer au passage d'une molette d'éperon sur une feuille de papier. Le géographe, qui tenait surtout ses renseignements des chasseurs — coureurs de peaux et

d'ivoire — a écrit en travers de cette oasis blanche :

« Beaucoup d'hippopotames. »

C'est le bassin de la Didessa, le plus considérable des affluents du Nil Bleu. On n'a pas besoin d'être grand clerc en sciences géologiques et naturelles pour s'aviser qu'à cette place on touche la frontière de deux mondes. Le versant asiatique de l'Afrique, la région tributaire de l'Océan Indien, de ses brouillards, de ses lacs, étendus comme des mers, finit là. Au contraire, l'Afrique méditerranéenne y commence. Et tout précise cette leçon de vie : la vue de la terre, des végétations, des eaux.

Bien que, en cette saison où je l'aborde, la Didessa ne soit guère plus large que la Seine au-dessus de Paris, elle me donne la sensation d'un bras de mer. Les plages de galets sonores qui encaissent son lit, les falaises qui, ici, là, la soutiennent, les blocs de roches noires, basaltiques, jetés en travers, perpétuellement battus par des lames, les bassins où l'eau s'étale en miroir, ruisselle sur des marches de pierre

avec des chansons de cascades — tout, jusqu'aux oiseaux blancs et mauves, cousins de nos goélands et de nos mouettes, qui montent et descendent dans le courant d'air, tout contribue à éveiller chez le voyageur le souvenir d'une plage normande, Bruneval ou Étretat, à l'heure de la marée basse.

La surprise de rencontrer ces grandes eaux est d'autant plus vive que, sur cette banquette de galet, l'on débouche sans avertissement d'une forêt vierge, telle qu'en rêvent les décorateurs de théâtre, quand ils veulent donner aux spectateurs de quelque « Voyage autour du Monde » l'impression du Tropique.

Dans la langue du pays cela s'appelle le « Désert de Handeck ». La volonté impériale a séculairement protégé contre les incendies ce conservatoire unique de la grande faune éthiopienne. Handeck est quelque chose comme les « tirés » de Rambouillet des Négus; mais ce n'est pas le lapin, le faisan domestique et le chevreuil apprivoisé que l'on y chasse. On y vient faire la guerre à l'éléphant, à l'hippo-

potame, aux rhinocéros, aux buffles et aux lions.

J'ai décidé que les promesses du géographe ne mentiraient pas pour nous, et qu'on ne quitterait pas le bassin de la Didessa sans emporter la dépouille et les défenses de quelque hippopotame. Au bord de l'Aouache, j'ai pourvu la faim des oiseaux. Ici, je veux toucher enfin la bête, tuer pour moi. Au gros de la troupe je fais traverser le fleuve à l'endroit du gué. Ils vont aller préparer le camp sur l'autre rive, dans la forêt de bambous qui frissonne sur les flancs du mont Maretchi. Je ne garde avec moi que des chasseurs expérimentés et deux Gallas qu'on nous a donnés pour guides.

Ils me font tourner du côté du Sud, vers les bassins successifs que des cadres de rocs isolent comme autant de salles de bains. Il est trois heures, les rayons déjà obliques nous fusillent en traits de feu. Et qu'elle est épuisante, cette marche entre la lumière du ciel et la lumière réfléchie par le fleuve, sur ces galets ronds, qui roulent sous les semelles de corde, et,

presque à chaque pas, provoquent des chutes! De temps en temps la plage manque. Alors, de nouveau, il faut escalader la berge, rentrer en forêt, nous ouvrir une route à travers les épines et les lianes avec le tranchant de nos « gouradiés ». Voilà une heure que l'on est en marche et les hippopotames ne paraissent toujours pas; pourtant nos guides ne semblent point inquiets.

Quand on leur demande :

— Ce n'est pas encore là?

Ils secouent la tête ; et si l'on ajoute :

— Mais vous nous en ferez tirer, sûrement, aujourd'hui, du goumari?

Ils l'affirment avec confiance. Ils montrent du doigt, au tournant prochain du fleuve, une salle de bains sans doute plus vaste que les autres, où les chevaux marins se donnent rendezvous.

J'ai cru tout d'abord que c'étaient des rochers à fleur d'eau, moins noirs, plus gris que les pierres ambiantes, tant la troupe était nombreuse, tant l'immobilité de chaque baigneur

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était lourde. Mais, soudain, à la surface lisse du fleuve où l'une de ces pierres douteuses afïleurait, quelque chose s'est ouvert, d'inouï, de lent, de prolongé, d'incommensurable. C'était rose comme une algue, anémique comme une chlorose, jaune sur les bords au ton des gencives décolorées, — cela était profond comme un gouffre, tout ensemble édenté et armé : la pierre bâillait ! Et, dans Textrême écartement des deux mâchoires, quelques secondes immobiles, tout au fond, paraissait la langue, telle pistil de quelque fleur aquatique, animée et dévoratrice. L'idée (à distance elle semble comique) d'envoyer une balle explosible dans cette gaine gluante ne m'est pas venue. On ne peut être insolent quand on est stupéfait. Or, à défaut d'une majesté quelconque, cet antédiluvien trapu a du moins pour lui l'énormité difforme de la force. Son bâillement fait rire dans les caricatures où on le voit, assis dans un rocking chair, avec un « whisky and soda » à côté de lui, et le Times étalé sur ses vastes genoux. A fleur de fleuve, ce bâillement prend je ne sais quelle

grandeur terrifiante. C'est tout ensemble comme une évocation de la Bête destructrice, Moloch ou Destinée, qui, dans les cauchemars indécis des religions primitives, mâche toute vie au bout du chemin obscur. Et c'est aussi comme un ennui séculaire de la vie, déjà trop consciente en ce crâne de pierre, la jalousie, peutêtre, des tranquillités sans pensées ni regrets qui font une âme à la flore.

Notre approche sur les pierres sonores avait troublé le silence du paysage. Soudain, tout cet archipel de pierres grises bougea. Le bruit qui faisait plonger les hippopotames, plus civilisés, de l'Aouache, provoquait une curiosité générale dans les salles de bains de la Didessa.

Ma foi I je n'attends pas, et je tirel

De mon winchester à l'œil du plus proche amphibie, le trajet est court : cent mètres au plus.

— Touché!

Le mot part des lèvres de mes compagnons presque en même temps que la balle de mon canon.

L'hippopotame a reçu la mort. Il ne plonge pas : SOUS lui, il avait quelque banc de sable sur lequel, peut-être, à plat ventre, il sommeillait. Il se dresse sur ses pieds. Il se hausse, car tout l'avant de son corps énorme surgit hors de l'eau. L'épaule est à découvert. Le fusil ne s'est pas encore abaissé et un deuxième coup part.

Entre la première balle et la suivante quatre secondes à peine. Celle-là aussi porte. Le premier lingot a trouvé le chemin de la cervelle, le second s'est fait sa route vers le cœur. Il n'y a pas une vacillation, pas un hennissement. D'un bloc, comme si une pierre, soudainement déracinée par les eaux torrentielles, se remettait en route, l'hippopotame verse sur le flanc. Il tourne, roule. Le voilà les quatre pattes en l'air. Il tourne encore. Il n'y a plus maintenant que son dos, la partie centrale et médiane de son épine dorsale, qui affleure. Il appartient au courant qui le cahot un peu, avant de l'enlever à la dérive. On dirait une futaille énorme, surnageant après un naufrage

et dont les douves incurvées apparaissent, hors de la mer, entre deux ballottements, à la surface.

Les Gallas crient :

— Voyez ! . . . voyez ! . . . il part I ... Le flot l'emporte ! . . .

— Courons ! . . . Il faut le suivre !

J'ai l'espoir que quelque barrage de rochers arrêtera la fuite rapide de cette épave. J'ai beau courir de toutes mes forces, mon fusil en l'air, avec des miracles d'équilibre sur chaque pierre, une fièvre de chasse qui ne sent plus ni les coups ni les chutes, l'hippopotame, enlevé par les eaux, va plus vite que moi. Déjà, il est hors de vue et, devant l'inextricable barricade des lianes, il faut que je m'arrête.

... Une demi-heure plus tard je rejoignais mes deux Gallas. Sur la berge, en face d'une petite cataracte où la Didessa fait un saut, ils se dressaient dans l'obscurité commençante, nus. Leurs bras tendus indiquaient la direction que mes yeux devaient suivre.

A une trentaine de mètres du bord, j'aperçus

le cadavre de l'hippopotame. Il était arrêté par la saillie de deux roches comme par les mailles d'un filet. Il tournait sur soi, à chaque remous, dans un tourbillon d'écume blanche, ainsi qu'une pièce de broche formidable dans la fumée d'un grand feu.

Mes deux Gallas s'étaient tout à fait dépouillés de leurs vêtements, et là, sur la plage, avec les luisances d'un premier plongeon traînant sur leurs peaux brunes, vraiment ils avaient l'air de deux statues de bronze.

Je demandai :

— Qu'attendez-vous?

Toujours silencieux, ils me désignèrent une douzaine de têtes d'hippopotames en saillie qui, à la surface de l'eau, semblaient nous guetter de leurs yeux ronds.

— Ils vous font peur?

Sans répondre, un Galla entra dans la rivière et il nagea quelques brasses. Aussitôt les témoins, qui semblaient faire cortège à la mort, haussèrent leurs têtes curieuses ; puis de brusques plongeons les renfoncèrent sous le fleuve;

puis ils reparurent encore, cette fois plus rapprochés du mort et du nageur. Je fis signe de se relever aux fusils déjà abaissés. Je voulais suivre ce manège. Presque mécaniquement il se renouvela pendant une demi-heure. Les hippopotames semblaient décidés à défendre cette dépouille contre nos audaces.

Déjà, le soleil était disparu depuis longtemps, lorsque, sous une pluie de balles qui, selon le mot pittoresque de mon camarade Soucy, «chauffaient leur bain », les deux Gallas arrivèrent en nageant jusqu'à l'épave. Avec la facilité dont on jouit dans les efforts des rêves, ils la poussèrent jusqu'à une petite crique où elle allait être à l'abri du courant.

Maintenant nous n'apercevions plus les frères du mort, mais nous les entendions encore. A des places noires que la brisure écumeuse du miroir de la Didessa éclairait, une seconde, dans les ténèbres, on distinguait leurs « plouffsl » entre les deux silences de la nage sous les eaux et de l'apparition.

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Le plus jeune des Gallas sortit du fleuve et me dit :

— La bête que tu as tuée, tu peux la toucher si tu le veux à présent. Le courant ne l'emportera plus. Elle t'attend... Mais que veux-tu en faire?

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