AU CLAIR DE LUNE
... La nuit rapide des tropiques descend sur la Didessa. A cette heure, les falaises blanches, les plages de galet se confondent avec les végétations riveraines de la Forêt V^ierge. Les pierres énormes qui, ici, forment des barrages n'apparaissent plus en rondes saillies au-dessus du miroir des eaux ; à peine distinguons- nous dans la montée de l'obscurité leur ondulation, sombre sur le fond monochrome.
Nous sommes sept ou huit hommes autour de la petite crique. De Soucy et moi, dans nos habits de kaki, les autres Gallas, Chankallas,
Abyssins, vêtus de blanche aboudjidide: pourtant la nuit qui tombe du ciel et qui sort.de la forêt nous impose à tous la même livrée obscure. On perçoit les mouvements de ses voisins plus qu'on ne discerne leur contour. Chacun approuve, quand Abdi, toujours vigilant, déclare :
— Ce n'est pas tout que de dépecer l'hippopotame que vous venez de tuer. C'est l'heure où les lions viennent boire. Il faut placer deux sentinelles sur la banquette de galet afin de protéger notre travail.
J'écarquille les yeux pour mieux voir ma bête. Les Gallas l'ont poussée tout contre la plage : ainsi elle n'est qu'à demi plongée dans le fleuve. Pourtant je l'entends plutôt que je ne la vois. Le grand frisson du courant se heurte à cet obstacle. Il s'efforce de saisir à nouveau sa charge, puis de la rentraîner au milieu du fleuve. Je note aussi le clapotement mat de ce poids énorme, tantôt soulevé, tantôt retombant, à plat, sur le sable fin.
Tenter un effort dernier, atteler à des lianes
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nos deux chevaux, les trois mulets et nousmêmes, et tirer le cadavre tout à fait à sec, je l'ai proposé d'abord. Mes gens ont secoué la tête.
— Le goumari, a dit Abdi, est plus lourd que vous ne pensez! D'ailleurs, supposez que nous réussissions à sortir le corps du fleuve et à l'étendre sur les galets ? Nous aurons bien plus de mal à le dépecer, une fois que le courant ne le balancera plus.
— Il va falloir entrer dans l'eau, mon cher Abdi? Eh bien, allons-y!
Si le lion s'était, à cette minute, présenté sur la plage de notre crique, nos vêtements de kaki eussent été une petite protection contre sa dent ; pourtant avant de commencer à me dépouiller de cette toile, je place soigneusement deux sentinelles à la lisière des arbres.
Mes gens ont tôt fait de jeter à bas leur chammas, et ces culottes de cotonnade bouffante dont ils s'enveloppent. Ils sont déjà dans l'eau jusqu'à mi-corps, quand, un peu craintivement, je plonge le bout de mes orteils dans les flots sombres de la Didessa.
J'ai la surprise de trouver ce bain nocturne assez tiède, alors que l'air ambiant est déjà plein d'humides frissons. Le souvenir du soleil disparu traîne encore dans la crique. J'avance à petits pas, roulant d'une hanche sur l'autre, les bras écartés, en croix, comme les fléaux d'un balancier, afin de garder l'équilibre et de lutter contre la violence torrentielle du courant. Gomme je l'ai vu faire à nos hommes, je tiens mon couteau de chasse dans mes dents, en travers.
Au moment où j'approche de l'épave, nos gens viennent de faire un effort d'ensemble pour la remettre à flot. Ils forment maintenant une ligne sombre qui sépare l'hippopotame du courant du fleuve. Ils sont prêts à le repousser sur la berge si, brusquement, il faisait mine de reprendre le fil de la Didessa.
Le déplacement des eaux est si violent que j'ai cru en être renversé.
Je comprends mal le sens de cette manœuvre, et, vivement, je demande :
— Que faites-vous donc?
La voix d'Abdi réplique dans les ténèbres :
— Je viens de lever la tête du « gouraari » hors de l'eau. Et nous avons mesuré la bete, c'est un mâle; il a de la taille.
Mes yeux commencent à s'habituer aux ténèbres. Je suis maintenant assez près de la béte pour la toucher. J'aperçois à fleur d'eau cette tête que quatre hommes soulèvent. Le cadavre en est comme doublé de longueur.
Les Gallas écartent les gencives : ils découvrent les deux dents formidables de la mâchoire inférieure ; leur développement semble incompréhensible, si l'on songe que celui-ci a été créé pour mâcher de l'herbe, et sommeiller au fond des fleuves. Tel, il apparaît monstrueux par le rapprochement exagéré d'une gueule et d'un ventre tassés, l'un contre l'autre, hissés maladroitement sur quatre moignons.
A ce moment un frisson passe sur nous, et l'eau qui clapote dans la crique subitement s'argente. Derrière les bambous du mont Maretchi, la lune vient de se lever, Elle monte, ronde et
rapide, dans le ciel libre de nuages. Penchés sur notre besogne de dépeceurs nous n'avons pas distingué les premiers rayons lancés ainsi que des flèches, au front des futaies du Handeck. La clarté qui, brusquement, illumine notre travail, nous surprend, comme sur le fait d'une œuvre défendue, une de ces besognes de meurtre qui sont à l'aise dans le secret des ténèbres.
La nuit opaque avait comme rétréci le paysage, rapproché les bords du fleuve, fermé au-dessus de nous une voûte lourde, qui, peutêtre, joignait les arbres épineux du Handeck aux bambous de Maretchi.
Le clair de lune rouvre l'espace, il agrandit toutes choses ; après cette épreuve de la disparition dans l'ombre, il recrée des apparences nouvelles, plus nobles que les réalités du plein jour, — tel un spectacle de beauté réfléchi dans le souvenir.
Les hommes m'apparaissent à présent en ombres chinoises, détachées nettement sur l'écran lumineux. Avec les pointes de leurs
couteaux entre la cuisse et Tépaule, ils ont ra^'é le cadavre du goumari de deux lignes horizontales. Une ligne transversale, tracée sur le flanc, parallèle à la colonne vertébrale, a permis de soulever la peau spongieuse, grasse et molle. Sous le jeu actif des coutelas, cette peau se détache lentement du flanc rose. Elle se rabat en arrière sur le flot. Au toucher, elle a le grain, l'aspect rugueux d'une écorce de liège que l'on sépare du tronc. A mesure que le travail du dépeçage avance, des hommes, postés vers la tête et A'ers la croupe, font tourner la bête comme sur l'axe d'une broche.
Mais parfois le poids formidable est le vainqueur. Soutenu par le fleuve qui donne à son immobilité des apparences de sursauts, l'énorme cadavre glisse entre nos mains. Il tourne seul, il échappe au martyre des couteaux. On dirait le suprême effort d'une agonie luttant contre des meurtriers.
Alors, entre la nuit et la lune, la scène devient lugubre jusqu'à serrer le cœur.
'J'ai laissé ma montre à l'une des sentinelles. Je l'interpelle, je demande :
— Dinessa! Quelle heure est-il?
. Nous attendons assez longtemps que l'homme se fouille, épelle, sur le cadran, la position des aiguilles. Les couteaux ont cessé de fouiller le flanc du goumari. Immobiles comme des miroirs, ils réfléchissent les blancs rayons de l'astre. La sentinelle dit enfin :
— Il est neuf heures.
Nous sommes en route depuis quatre heures du matin. Passionnés par cette chasse, nous avons laissé s'écouler la journée entière sans songer à prendre quelque nourriture. Je demande à Abdi :
— Combien de temps estimes-tu qu'il nous faut encore pour achever de dépecer l'hippopotame, et pour lui enlever ses défenses?
Sans hésiter il répond :
— Quatre ou cinq heures.
— Et après, pour rejoindre le camp?
— Deux heures, au moins.
— Avez-vous des vivres ?
— Nous ne pensions pas nous attarder jusqu'à la nuit au bord de la rivière. Nous n'avons rien gardé avec nous.
Il y a longtemps, pour ma part, que l'eau de la Didessa ne me semble plus tiède. Ces rayons de lune Font sûrement glacée, et, le long de mon échine, je commence à sentir des frissons de fièvre.
Je demande encore :
— Pouvons -nous attacher le goumari avec des lianes, afin d'empêcher que le courant ne l'enlève, et revenir ici, demain, à l'aurore, pour finir notre travail ?
Une seconde, les hommes se consultent, puis mon chef- domestique prononce :
— Si vous laissez ce corps tout seul, si près de la rive, le lion ou l'hyène viendront. Ils entreront dans l'eau, et sûrement ils gâcheront la peau que nous avons à demi détachée.
Je ne dis pas non, car, par le témoignage général des chasseurs de fauves, je sais que le lion lui-même ne dédaigne pas de prendre sa part des gibiers qu'il trouve tout tués, à con-
clition que la mort soit récente et la chair fraîche. Je suis perplexe :
— Que me conseilles-tu?
— Il faut laisser ici trois hommes, qui veilleront sur le goumari et qui empêcheront l'approche des bêtes. Demain, on leur enverra des renforts, en hommes et en mulets.
— Mais ces malheureux sont à jeun depuis le lever du jour !
— Ce ne sera pas la première fois de leur vie qu'ils resteront vingt-quatre heures sans manger.
— Soit. Mais commande-les toi-même.
— Tout de suite... Borou!
— Présent î
— Tu vas rester de garde cette nuit au bord de la rivière, avec les deux Gallas.
Je regarde Borou pour voir s'il fait la grimace. C'est un magnifique gars, dans les vingtcinq ans, avec une poitrine d'aigle, des yeux souriants, un vrai bronze du musée de Naples. Il reçoit l'ordre sans manifester ni mécontentement, ni surprise. Ces corvées-là se présen-
tent souvent dans les parties de chasse et la pensée de consumer une nuit dans le brouillard fiévreux du fleuve, à jeun, à peu près nu, entre le cadavre du goumari et la venue possible des fauves ne l'étonné pas. Il dit seulement :
— C'est bien. Mais les Gallas et moi nous n'avons que deux lances et trois couteaux. Vous nous laisserez un fusil pour nous défendre.
Je sais qu'il ne faut pas montrer aux hommes l'étonnement que me causent parfois leur simplicité de courage et leur exactitude de discipline. Tout de même, au moment où j 'enfourcha mon cheval, pour aller rejoindre nos tentes lointaines et la chance de quelque souper, je ne me retiens pas de dire à ce bon soldat :
— Borou, tu viendras me trouver demain matin, à ta rentrée au camp. J'ouvrirai ma malle aux cadeaux. Je te donnerai une cartouchière.
Borou est très content. Il passerait, pour bien moins, plusieurs nuits de garde entre Fhippopotame et le lion. La dernière vision
que j'ai de ce beau garçon brun et nu, maintenant éclairé de flanc par le feu que nos hommes ont allumé sur la berge, c'est un sourire qui montre toutes les dents blanches.
Nous revenons le long du fleuve, sur les pierres croulantes, en bataille avec les lianes, avec les troncs d'arbres qui barrent la rout^; mais tout de même nous ne nous plaignons pas. Il y a une satisfaction égoïste — elle n'est pas sans charme — à songer que nous nous éloignons du feu de Borou, pour nous rapprocher du feu de notre camp.
Au-dessus des têtes, la lune est maintenant perpendiculaire. Jamais je ne l'ai vue plus ronde, plus sereine, plus transparente. Abdi, qui marche à la tête de mon cheval, la regarde fixement, et, soudain, se tournant vers moi:
— 11 y a, dit-il, des montagnes dans la lune... On les voit nettement ce soir... Y a-t-il de l'or dans ces montagnes-là?
Je réponds avec un sourire :
— Je n'y suis pas allé voir, mon camarade. Mais Abdi ne plaisante pas. Il est grave. Il
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murmure entre ses dents, comme s'il se répondait à soi-même :
— Au fait, s'il y avait de l'or dans la lune, les Anglais le sauraient...